CHAPITRE X
Après avoir quitté l’Apôtre, Vinicius retourna à la prison Mamertine.
Là, les prétoriens qui se relayaient le connaissaient tous déjà, et d’ordinaire le laissaient entrer sans nulle difficulté. Mais cette fois les rangs ne s’ouvrirent point devant lui, et un centurion s’approcha:
(( Pardonne-moi, noble tribun, aujourd’hui nous avons l’ordre de ne laisser passer personne.
— L’ordre? répéta Vinicius, devenu pâle. »
Le soldat le regarda d’un air de compassion et dit:
(( Oui, de César, seigneur. Il y a beaucoup de malades dans la prison, et peutêtre craint-on que les visiteurs ne propagent l'épidémie en ville.
— Mais tu n’as pas dit que l’ordre concernait cette journée seulement!
— On nous relève à midi ! »
Vinicius se tut et se découvrit, car il lui semblait que le pileolus qu’il avait sur la tête l’étreignait ainsi qu’une gaine de plomb. Mais le soldat se rapprocha et lui dit à voix basse:
(( Sois sans crainte, seigneur. Les gardiens et Ursus sont auprès d’elle. »
Ce disant, il se pencha et, de son long glaive gaulois, dessina rapidement sur un bloc de pierre la forme d’un poisson.
Vinicius lui lança un regard scrutateur:
(( ...Et tu es prétorien?...
— Jusqu’au jour où je serai là, — et le soldat désignait la prison.
— Moi aussi, j’adore le Christ !
— Que son nom soft béni ! Oui, seigneur, je sais... Je ne puis te laisser entrer; mais, si tu me donnes une lettre, je l’enverrai à destination par les gardiens.
— Je te remercie, frère. »
A son retour, il trouva Pétrone, lequel, fidèle à son habitude de faire de la nuit le jour, venait de rentrer, mais avait déjà eu le temps de prendre un bain et de se faire frotter d’huile avant de se coucher.
Vinicius demanda:
« N’a-t-on pas parlé de la date des premiers jeux matutinaux ?
— Ce sera dans dix jours. Mais on puisera d’abord dans les autres prisons. Tout n’est point désespéré. Avec Barbe-d’Airain, un mot dit à propos peut sauver ou perdre quelqu’un. Dans tous les cas, nous gagnerons du temps. »
Ils se séparèrent; mais Vinicius passa
QUO VAD1S ?
dans la bibliothèque et écrivit à Lygie.
Il porta lui-même sa lettre au centurion • chrétien. Celui-ci entra dans la prison. Bientôt il reparaissait devant Vinicius.
a Lygie, lui dit-il, te salue. Quant à sa réponse, je te l’apporterai aujourd’hui même. »
Vinicius ne voulait pas rentrer au logis. Il s’assit sur une borne pour attendre la lettre. Le soleil était déjà monté très haut dans le ciel, et par le Clivus Argentarius, le Forum s'emplissait. »
Une rumeur s’éleva soudain près de l’endroit où était assis le tribun. La rue était grouillante ; deux coureurs à tunique jaune écartaient en criant la foule avec leurs joncs, pour faire place à une splendide litière que portaient quatre gigantesques esclaves égyptiens.
Dans la litière était un homme habillé de blanc, dont on ne pouvait discerner la figure, car il avait les yeux sur un rouleau de papyrus et semblait lire quelque chose avec attention.
« Place pour le noble augustan I »
criaient les coureurs.
Mais la rue était tellement obstruée, que la litière fut forcée de s’arrêter un moment. Alors l’augustan laissa choir avec impatience son rouleau et pencha la tête:
« Chassez-moi ces vauriens 1 Et plus vite. »
Soudain, il aperçut Vinicius et leva promptement le rouleau à la hauteur de ses
yeux.
Vinicius passa la main sur son front, pensant rêver encore.
Dans la litière se prélassait Chilon.
Les coureurs avaient déblayé le chemin, et les Egyptiens allaient reprendre leur course, quand le jeune tribun, qui, en un clin d'œil, venait de saisir une foule de choses hier encore incompréhensibles pour lui, s’approcha de la litière.
« Salut à toi, Chilon ! dit-il.
— Jeune homme, répliqua le Grec avec dignité et orgueil, en s’efforçant de donner à son visage une expression de calme qui n’était point en son âme, jeune homme, je te salue, mais ne me retiens pas, car j’ai hâte d'aller chez mon ami, le noble Tigellin. »
Vinicius s’appuya au rebord de la titière, se pencha vers Chilon, et le regardant droit dans les yeux, prononça d’un voix tremblante:
« Tu as vendu Lygie.
— Colosse de Memnon ! » protesta l’autre avec terreur...
Mais dans les yeux de Vinicius il n'y avait point de menace, et la peur du vieux Grec disparut immédiatement. Il songea qu'il était sous la protection de Tigellin et de César lui-même, c’est-à-dire de deux puissances devant quoi tout tremblait, qu’il était entouré d’esclaves athlétiques, et que Vinicius était là, sans armes, le visage émacié et le corps courbé par l’angoisse.
A cette pensée, il recouvra son insolence. Il fixa sur Vinicius ses yeux cerclés de sang et chuchota en réponse:
« Mais toi, quand je mourais de faim, tu m’a fait fouetter. »
Un instant, il‘s furent silencieux; puis la voix étouffée de Vinicius proféra:
a J’ai été injuste, Chilon... »
Le Grec leva la tête et faisant claquer ses doigts en signe de dénigrement, répliqua très haut, afin que tout le monde entendît:
« Ami, si tu as, quelque chose à me demander, viens à ma maison de l’Esquilin dans la matinée ; car c’est alors qu’après mon bain je reçois mes clients. >r
Il fit un signe, et les Egyptiens enlet-êrent la litière, tandis que les coureurs criaient en faisant tournoyer leurs joncs:
« Place pour la litière du noble Chilon. Chilonidès ! Place! Place! »