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CHAPITRE XI

Le jour où devaient commencer les jeuxmatutinaux, des multitudes de badauds attendaient dès l’aurore l’ouverture des portes, écoutant avec une joie profonde le rugissement des lions, le râle enroué des panthères et le hurlement des chiens. Les bêtes n’avaient point mangé depuis deux jours ; l’on faisait passer devant leurs cages des quartiers de viande saignante afin de surexciter en elles la fureur et la faim. Par moments, les cris des fauves éclataient en une tempête si effroyable, que les gens qui se tenaient devant le cirque ne s’entendaient plus parler.

Dès le lever du jour, s’élevèrent dans l’enceinte même du cirque des hymnes sonores et calmes ; on écoutait avec stupéfaction, en répétant: « Les chrétiens! les chrétins ! » En effet, ils avaient été transférés à l’amphithéâtre en grandes masses, pendant la nuit. Au matin, des détachements de gladiateurs, conduits par leurs maîtres, les lanistes, commencèrent d’affluer à l’amphithéâtre. Ne voulant point se fatiguer avant l’heure, ils marchaient sans armes,.

souvent même complètement nus, couronnés de fleurs, et des rameaux verts à la main, jeunes, beaux, dans la matinale lumière, pleins de vie. Leurs corps, resplendissants d’huile, formidables, et tels que des blocs de granit, ravissaient d’aise le peuple, grand admirateur des formes. Leurs noms étaient connus de la populace : <i Salut, Furnius! criait-on, salut, Léo! salut, Maxime ! salut Diomède ! » Puis ils disparaissaient derrière les portes d’où plus d’un ne devait pas ressortir.

A chaque instant, des aspects nouveaux sollicitaient l’attention de la foule. Derrière les gladiateurs s’avançaient les mastigophores, dont la mission était de fouetter et d’exciter les adversaires. Ensuite passèrent des mulets traînant vers le spoliaire des files de chariots où s'échafaudaient des cercueils. Le ^peuple se réjouissait à cette vue, concluant du nombre des cercueils à l’énormité du spectacle. Puis, venaient, costumés tous de façon à représenter Charonou Mercure, les hommes qui achevaient les blessés ; et enfin les prétoriens, que chaque empereur avait toujours à sa disposition dans l’amphithéâtre. On ouvrit les vomitoires, et le peuple s'engouffra. Riais la multitude était si grande, que, durant des heures, elle coula, intarissable. Les rugissements des bêtes, qui flairaient les exhalaisons humaines, s’étaient accrus encore à l’ouverture des portes : le peuple, en prenant place à l’intérieur du cirque, grondait comme les flots dans la tourmente.

Enfin arriva le préfet de Rome avec ses vigiles, puis les litières des sénateurs, des consuls, des préteurs, des édiles, des fonctionnaires du palais, des chefs de la garde prétorienne, des patriciens et des femmes élégantes.

Pour commencer le spectacle, on n’attendait plus que César. Et Néron, ne voulant pas abuser de la patience du peuple et désireux de gagner ses bonnes grâces en faisant diligence, apparut bientôt en compagnie de Poppée et des augustans, parmi lesquels, dans la même litière, Pétrone et Vinicius.

Les gardiens et toute la valetaille étaient aux gages de Vinicius, et il avait été convenu que les bestiaires cacheraient Lygie dans un recoin obscur des cunicules jusqu’à la nuit close, et la livreraient ensuite à un fermier du tribun, qui partirait immédiatement avec elle pour les monts Albains. Pétrone, à qui on avait confié le secret, conseilla à Vinicius de se rendre ouvertement à l’amphithéâtre avec lui, de s'échapper ensuite à la faveur de^la cohue: il descendrait

en hâte dans les caveaux où, pour éviter une erreur possible, il désignerait lui-même Lygie aux gardiens.

Les gardiens le firent passer par une petite porte de service et l’un d'eux, nommé Syris, le conduisit immédiatement auprès des chrétiens.

Ils entrèrent daas une immense salle basse, très obscure, car la lumière n’y avait accès qu’à travers les ouvertures grillées qui donnaient sur l’arène D’abord, Vinicius ne put rien discerner; il n’entendit que le murmure confus des voix dans la salle même, et les clameurs du peuple qui venaient de l’amphithéâtre Après un moment, ses yeux habitués à l’obscurité, virent des groupes d’êtres bizarres, semblables à des loups ou à des ours. . C’étaient les chrétiens que '’on avait cousus dans des peaux de bêtes. Les uns étaient debout, les autres priaient à genoux.

Vinicius marchait à côté de Syrus, regardait les visages, cherchait, questionnait ; parfois il butait sur les corps de ceux qui s'étaient évanouis dans l’atmosphère étouffante. Se souvenant qu’à tout instant on pouvait ouvrir les grilles, il se mit à appeler à haute voix Lygie et Ursus, dans l'espoir qu’à défaut deux quelqu’un qui les connût lui répondrait.

En effet, un homme habillé d’une peau d’ours, le tira par la toge et dit:

« Seigneur, ils sont restés dans la prison. On m’a fait sortir le dernier, et je l’ai v.ue malade sur sa couche.

— Qui es-tu ? demanda Vinicius.

— Le carrier, dans la hutte de qui l'apôtre Pierre t’a baptisé, seigneur. On m’a emprisonné il y a trois jours, et je mourrai aujourd'hui. »

Vinicius sortir du cunicule et se rendit à' l’amphithéâtre, où il prit place à côté de Pétrone, parmi les augustans.

(( Elle est là? demanda Pétrone.

— Non. Elle est restée dans la prison.

— Ecoute ce qui m’est encore venu à l’idée ; mais, en écoutant, regarde, par exemple, du côté de Nigidia, pour que l'on croie que nous parlons de. sa coiffure... Tigellin et Chilon nous observent... Fais mettre Lygie dans un cercueil, la nuit, et qu’on l’enlève de la prison comme si elle était morte. Tu te doutes du reste.

— - Oui », répondit Vinicius.

Le spectacle s’ouvrait d’ordinaire par des chasses au fauve, où excellaient divers barbares du Nord et du Midi. Mais cette fois on commença par les andabates, des gladiateurs coiffés de casques sans ouvertures

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