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pour les yeux, et qui allaient se battre à l’aveuglette.
Une douzaine de ces andabat.es parurent en même temps sur l'arène et se mirent à frapper de leurs glaives dans le vide, tandis que les mastigophores les poussaient les uns vers les autres au moyen de fourches démesurées. Le public élégant contemplait avec calme ce spectacle essentiellement méprisable. Quelques hommes s’étaient déjà couplés, et la lutte commençait à devenir sanglante. Les plus acharnés parmi les adversaires, jetaient leurs boucliers et, soudant dans une éteinte leurs mains gauches, combattaient à mort de leurs mains droites.
Ceux qui tombaient levaient les doigts pour implorer la pitié ; mais, au commencement du spectacle, le peuple exigeait d’ordinaire la mort des blessés, surtout quand il s’agissait des andabates, qui, ayant le visage entièrement couvert, restaient pour les spectateurs des inconnus.
Maintenant, c’était un combat plus grave qui excitait l'intérêt des . gens élégants, et non plus seulement de la plèbe, — combat au cours duquel les jeunes patriciens faisaient souvent des paris énormes et perdaient jusqu’à leur dernier sesterce.
Quand s’éleva la voix stridente des trompes, un silence lourd d’angoisse pesa sur l’amphithéâtre. Des milliers d’yeux fixèrent l’huis énorme: un homme s’en approcha, costumé en Charon, et dans le silence universel, le heurta par trois fois d’un marteau, comme pour convoquer à la mort les hommes cachés derrière. Puis les deux vantaux s’ouvrirent lentement, découvrant une gueule sombre, d’où bientôt les gladiateurs s’essaimèrent sur l’arène lumineuse.
Les combattants tendirent la main droite et, levant la tête et les yeux vers César, psalmodièrent d’une voix traînante:
Ave, Cœsar irnperator,
Morituri te salutqnt!
Puis ils se dispersèrent en un clin d’œil et se placèrent séparément sur le pourtour de l’arène. Ils devaient s’attaquer par détachements entiers. A ces combats, le peuple prenait part de Pâme, du cœur et des yeux ; il hurlait, rugissait, sifflait, battait des mains, riait, excitait les combattants, et délirait de joie. Sur l’arène, les gladiateurs, en deux groupes, luttaient avec un acharnement de fauves: les thorax se heurtaient aux thorax, les corps s’enchevêtraient en de mortelles étreintes, les membres formidables cra-
quaient dans leurs jointures, les glaives se noyaient dans les poitrines et les ventres, les lèvres blêmies éjaculaient des torrents de sang. Quelques novices furent saisis, vers la fin, d’une épouvante si intense, que, s’arrachant du chaos, ils galopèrent en déroute; mais les mastigophores, de leurs fouets aux queues de plomb, les rechassèrent incontinent au fort de la mêlée. Le sable se tavelait. A tout instant, des corps nus et bardés d’airain venaient grossir les rangées, étendues comme des gerbes.
Enfin, les vaincus furent presque tous couchés morts ; seuls, quelques blessés s’agenouillèrent en chancelant au milieu de l’arène et tendirent vers les spectateurs des mains qui demandaient grâce. Aux vainqueurs on distribua des prix, des couronnes, des rameaux d'olivier. Puis, il y eut un moment de répit qui, par ordre du toutpuissant César, se changea en un festin. On alluma les brûle-parfums. Les vaporisateurs firent pleuvoir sur la foule une fine brouée de safran et de violette. On offrait des rafraîchissements, des viandes grillées, des gâteaux doux, des olives et des fruits. Le peuple dévorait, bavardait, et acclamait César afin de l’incliner à une générosité plus grande encore.
La première partie du spectacle était terminée. On quittait les places pour aller dans les couloirs se dégourdir les jambes et causer. Les augustans se divertissaient de Chilon et raillaient son tempérament hellène et sa poltronnerie personnelle, qui ne supportaient point de pareils spectacles.
Le son des trompes annonça la fin de l’entre-temps. Sur l’arène parurent des valets qui, çà et là, émiettèrent de leurs râteaux de petits tas de sable encore agglutinés par le sang.
C’était maintenant le tour des chrétiens.
Le préfet fit un signe, et le même vieillard habillé en Charon apparut sur l’arène, la traversa lentement, et dans un silence sourd, heurta la porte, par trois fois, de son marteau.
Dans l’amphithéâtre, une rumeur s’éleva :
« Les chrétiens I Les chrétiens!... »
Les grilles de fer grincèrent ; dans les couloirs obscurs gronda le cri habituel des mastigophores: « Sur le sable! » et, en un clin d’œil, l’arène se peupla comme d’un troupeau, de sylvains.
Tous couraient avec une rapidité fiévreuse et, arrivés au centre, s’agenouillaient les uns auprès des autres, levant les mains.
Le peuple, jugeant qu’ils imploraient sa pitié, fut pris de fureur à la vue d’une telle
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