‹ Quo vadis?Chapitre 44 sur 56 · VIXICIUS PRIT DOXC LE FLAMBEAU ET COURUT AUX CUBICUI.ES (P · texte numérisé non relu

VIXICIUS PRIT DOXC LE FLAMBEAU ET COURUT AUX CUBICUI.ES (P

poltronnerie: on se mit à trépigner, à siffler, à jeter dans l’arène des récipients vides, des os rongés, et à vociférer: <c Les bêtes! Lâchez les bêtes!... »

Mais, soudain, une chose inattendue se passa. Du centre de la bande hirsute, des voix montèrent, qui chantaient ; et l’hymne résonna, que pour la première fois entendait un cirque romain:

« Christus régnât!... »

Le peuple resta stupide. Les condamnés chantaient, les yeux levés vers le velarium. Leurs visages étaient pâles, mais semblaient inspirés. Tous comprirent que ces hommes ne demandaient point grâce, et qu’ils ne voyaient ni le cirque, ni le peuple, ni le Sénat, ni César.

Mais on ouvrit une nouvelle grille; et

dans l’arène se ruèrent, en un élan sauvage, des troupeaux entiers de chiens: de gigantesques molossçs fauves du Péloponèse, des chiens zébrés des Pyrénées, et des griffons d’Hibernie, semblables à des loups, tous affamés à dessein, les flancs creux et les yeux sanglants. Les hurlements et les grognements emplirent tout l’amphithéâtre: les chrétiens, ayant fini leur hymne, restaient à genoux, immobiles et comme pétrifiés, gémissant à l’unisson: « Pro Christo! Pro Christo! »

Flairant des hommes sous les peaux de bêtes et étonnés de leur immobilité, les chiens n’osèrent point fondre immédiatement sur eux. Les uns cherchèrent à escalader les cloisons des loges, d’autres galopèrent autour de l’arène, en clabaudant

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comme s’ils poursuivaient quelque invisible gibier. Le peuple se fâcha. Des milliers de voix vociférèrent : certains spectateurs imitaient le rugissement des fauves ; d’autres aboyaient comme des chiens ; d’autres enfin excitaient les bêtes dans toutes les langues. L'amphithéâtre fut secoué de clameurs. Les chiens irrités bondissaient vers les hommes à genoux, puis reculaient encore, en faisant claquer leurs mâchoires. Enfin un molosse enfonça ses crocs dans l’épaule d’une femme agenouillée devant les autres, et l’écrasa de sa masse.

Alors, des dizaines de chiens se ruèrent dans Le tas, comme à travers une brèche. La foule cessa de rugir, pour regarder plus attentivement: parmi les hurlements et les râles s’élevaient encore des voix plaintives d’hommes et de femmes: Pro Christo! Pro Christo! Le sang coulait à torrents des corps dépecés. Les chiens s’arrachaient des membres ensanglantés. L’odeur du sang et des intestins lacérés avait étouffé les parfums d’Arabie et emplissait tout le cirque.

Enfin, on ne vit plus que çà et là des gens à genoux. Et bientôt ceux-ci même furent noyés dans un grouillement de grappes hurlantes.

A ce moment on poussa dans l’arène de nouvelles fournées de victimes, affublées de peaux de bêtes. Comme les précédentes, elles s’agenouillèrent immédiatement. Mais les chiens, à bout de forces, refusaient de les déchirer. Quelques bêtes seulement se jetèrent sur les plus rapprochés d'entre les chrétiens ; les autres se couchèrent, levèrent des gueules d’où s’égouttait le sang et se mirent à haleter lourdement avec des soubresauts de côtes pantelantes.

Alors, le peuple, inquiet au fond de l’âme, mais ivre de carnage et emporté par la démence, poussa des cris stridents :

« Les lions! les lions! lâchez les lions!... »

Les lions étaient réservés pour le lendemain ; mais, dans les amphithéâtres, le peuple imposait sa volonté à tout le monde, même à César!

Néron fit signe que l’on ouvrit le cunicule, ce que vuyant la foule s’apaisa immédiatement. On entendit le grincement des grilles, derrière lesquelles se trouvaient les lions. A leur vus les chiens se massèrent à l’opposite, avec des glapissements étouffés ; eux surgirent un à un sur l’arène, fauves et énormes, avec de grandes têtes embroussaillées. César lui-même tourna vers eux son visage ennuyé, et approcha l’émeraude de son œil, afin de les mieux voir. Les augustans saluèrent les lions d'applaudisse-

ments ; la multitude les comptait sur les doigts, épiant d’un œil avide l’impression qu'ils produisaient sur les chrétiens agenouillés au centre, et qui de nouveau répétaient leur : Pro Christo! pro Christo! — vide de sens pour beaucoup, et obsédant pour tous.

Les lions, bien qu’affamés, ne se hâtaient point vers les victimes. Les rougeâtres reflets qui inondaient le sable leur troublaient la vue, et ils clignaient des paupières, éblouis. Quelques-uns étendaient paresseusement leurs membres jaunâtres, d’apytres ouvraient la gueule et bâillaient, comme pour montrer leurs crocs. Mais peu à peu l’odeur du sang et des corps dépecés qui s’amoncelaient sur l’arène agit sur eux. Bientôt leurs mouvements devinrent nerveux, leurs crinières se hérissèrent, Leurs naseaux renâclèrent bruyamment. Un lion bondit soudain vers le cadavre d’une femme au visage déchiqueté et, lui mettant sur le corps ses pattes de devant, se mit, de sa langue râpeuse, à lécher les caillots durcis. Un autre s’approcha d’un chrétien qui tenait dans ses bras un enfant cousu dans une peau de daim.

L’enfant, secoué de sanglots et de cris, se cramponnait convulsivement à son père qui, voulant lui conserver la vie, ne fût-ce qu’un instant, s’efforçait de l’arracher de son cou, afin de le tendre à ceux qui se trouvaient derrière. Mais les cris et les efforts irritèrent le lion ; il émit un rugissement rauque et bref, écrasa l’enfant d'un coup de patte et saisit dans sa gueule le crâne du père qu’il broya.

Alors, tous les fauves fondirent sur le tas des chrétiens. Quelques femmes ne purent retenir des cris d’épouvante, qu’étouffèrent les applaudissements du peuple, bientôt taris à leur tour par le désir de tout voir. Et l’on vit des choses effrcyables, — de9 têtes sombrant complètement dans d<“s gueules béantes, des poitrines ouvertes en travers d'un seul coup de croc, des cœurs et des poumons évulsés ; et l’on entendit les os qui craquaient avec fracas sous les mâchoires. Des lions, saisissant leurs victimes par les côtes ou le dos, se ruaient en bonds affolés par l’arène, comme s’ils eussent cherché, pour les dévorer, un endroit obscur ; d’auties se battaient, cabrés, et s’étreignaient ainsi que des lutteurs, emplissaient l’amphithéâtre de tonnerre. Les gens se levaient de leurs places, quelques-uns quittaient leurs sièges, dévalaient vers les rangs inférieurs, pour mieux voir, et s’y écrasaient à mort. Il semblait que finalement la foule forcenée

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fondrait sur l'arène et se mettrait à déchirer avec les lions.

Par instants, on entendait des cris inhumains ; par instants, des acclamations ; par instants, des rugissements, des grondements, et des claquements de crocs, et les hurlements des chiens. Et, par instants, ou n’entendait que gémir...

César, son émeraude à La hauteur de l’œil, regardait avec attention. Le visage de Pétrone exprimait Le dégoût et le mépris, Chilon évanoui avait déjà été emporté.

Mais le cunicule vomissait sur la Lice des victimes toujours nouvelles.

Debout au dernier rang de l’amphithéâtre, l’apôtre Pierre les contemplait. Personne ne le regardait, car toutes les têtes étaient tournées vers l’arène. Il se leva. Et de même que, jadis, il avait, dans la vigne de Cornélius, béni pour la mort et pour l’éternité ceux que l’on allait emprisonner, — ainsi maintenant Pierre bénissait de la croix les victimes agonisantes sous la dent des fauves. — il bénissait leur sang et leur supplice, — il bénissait les cadavres changés en blocs informes, et les âmes qui s’envolaient loin du sable sanglant. Et les martyrs levaient vers lui leurs yeux ; alors leurs visages s’irradiaient; ils souriaient en voyant au-dessu^ de leurs têtes, là-haut, le signe de la croix.

Mais soudain, César, par acharnement, ou bien par désir de surpasser tout ce qui s’était vu à Rome jusqu’alors, chuchota quelques mots au préfet ; celui-ci quitta l’estrade et se rendit en hâte aux cunicules.

Et la foule elle-même fut stupéfaite quand elle vit les grilles s’ouvrir à nouveau. Alors furent lancées les bêtes les plus diverses: des tigres de l’Euphrate, des panthères de Numidie, des ours, des loups, des hyènes et des chacals. L’arène entière fut inondée d’un flot mouvant de pelages tachetés ou rayés, — jaunâtres, brunâtres ou fauves. Il se fit un chaos où l’œil ne distinguait plus qu’un effroyable et grouillant tourbillon dechines bestiales. Le spectacle perdit toute apparence de réalité. C’en était trop ! Parmi les rugissements, les hurlements, les grognements, fusa çà et là, des bancs des spectateurs, le rire strident et spasmodique des femmes dont les forces enfin étaient épuisées. Des gens eurent peur. Les visages s’enténébrèrent. Des voix nombreuses crièrent : « Assez ! Assez ! »

Mais il était plus facile de lâcher les bêtes que de les chasser de l’arène. César néanmoins, avait trouvé, pour nettoyer la piste, un moyen qui était en même temps

une nouvelle distraction pour le peuple. Dans tous les passages, entre les bancs apparurent, des arcs à la main, des groupes de nègres de Numidie, avec des pendants d’oreilles et des plumes dans les cheveux. Le peuple devina ce qui allait suivre et les salua par des cris de contentement. Les Numides s’approchèrent du pourtour et, apposant des flèches aux cordes tendues, se mirent à percer la sauvage grouillée. C’était en effet un spectacle nouveau. Les corps d’ébène aux formes souples se renversaient en arrière, bandant les arcs sans relâche et décochant une grêle de dards. Le ronflement des cordes et le tassements des traits empennés se mariaient aux hurlements des bêtes et aux cris d’admiration des spectateurs. Les loups, les panthères, les ours, et ce qui restait d’hommes encore vivants, tout s’effondrait côte à côte. Çà et là, un lion, sentant dans son flanc la morsure d'un dard, tournait d’un mouvement brusque sa gueule ridée de fureur, afin de saisir et de broyer le bois. D’autres gémissaient de douleur. Les menues bêtes, en une panique effroyable, parcouraient aveuglément l’arène, ou bien se heurtaient la tête contre les barreaux. Cependant les flèches ronflaient sans trêve, et bientôt tout ce qui vivait s’affaissa dans les dernières secousses de l’agonie.

Alors, sur la lice se ruèrent des centaines d’esclaves armés de bêches, de pelles, de balais, de brouettes, de corbeilles, pour ramasser, emporter les intestins, et de sacs remplis de sable. Bientôt la piste entière fourmilla de leur activité fiévreuse. En un clin d’œil on eut enlevé les cadavres, nettoyé le sang et les excréments, labouré, ratissé et couvert l’arène d’une forte couche de sable sec. Cela fait, des amours s’élancèrent qui éparpillèrent des pétales de roses et de lis. On alluma à nouveau les encensoirs et l’on retira le velarium, car le soleil était déjà considérablement descendu.

La foule se regardait avec étonnement, se demandant quel spectacle l’attendait encore ce jour-là.

Un spectacle l’attendait, auquel personne n’était préparé : César, qui depuis un certain temps avait quitté l’estrade, apparut soudain sur l’arène fleurie, vêtu de pourpre et couronné d’or. Douze chanteurs le suivaient, armés de cithares. Lui, un luth d’argent à la main, s’avança d’un pas solennel jusqu’au centre, salua à plusieurs reprises, et leva les yeux au ciel. Un moment il resta ainsi, comme pour attendre l’inspiration puis, frappant les cordes, il commença :

De la voix de ta lyre divine , tu as Couvert les ■prières , les cris, les soupirs, Insensible Sminthèe! Mais, encore aujourd'hui

L'œil, ainsi qu'une fleur qu'emperla la

[rosée,

De larmes s'abreuve, ô douleur!

Quand, au son de mon hymne, soudain

[ressurgi

Du lugubre linceul de ses ruines anciennes Le jour d'épouvante , le jour d'incendie... Sminthèe ! — où était Sminthèe en ce

[ jour ?...

La voix de Néron &e brisa, et ses yeux s’humectèrent. Aux cils des vestales brillèrent des larmes ; le peuple qui écoutait, muet, éclata soudain en une interminable tempête d’applaudissements.

Cependant, du dehors, par les vomitoires, ouverts pour l’aération de l’amphithéâtre, parvenait le grincement des tombereaux où l’on déposait les restes sanglants des chrétiens, hommes, femmes et enfants, afin de les transporter vers les épouvantables Fosses Puantes.

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