CHAPITRE XII
Le spectacle était terminé. La foule quittait l’amphithéâtre, s’écoulant, par les vomitoires, vers la Ville.
Pétrone et Vinicius firent le trajet en silence. La litière s’arrêta devant la villa ; ils descendirent. Immédiatement s’approcha d’eux une sombre silhouette:
a Le noble Vinicius est-il là?
— Oui, répondit le tribun. Que me veuton ?
— Je suis Nazaire, le fils de Myriam. Je viens de la prison et je t’apporte des nouvelles de Lygie. »
Vinicius s’appuya sur son bras et se mit à le regarder dans les yeux, à la lumière des torches, incapable de proférer une parole. Mais Nazaire devina la question qui mourait sur ses lèvres.
« Elle vit. LHsus m’envoie auprès de toi, seigneur, pour te dire que, dans sa fièvre, elle prie le Seigneur et répète ton nom.
— Gloire au Christ ! répondit Vinicius. Il a le pouvoir de me la rendre. »
Et il mena Nazaire dans la bibliothèque, où Pétrone les rejoignit bientôt.
Vinicius prit la parole:
« Dis aux gardiens de la mettre dans un cercueil, comme si elle était morte. Trouve
des gens qui l’enlèveront avec toi la nuit... A proximité des Fosses Puantes, il y aura des hommes avec une litière ; vous leur livrerez le cercueil. Tu promettras de ma part aux gardiens tout l’or que chacun d’eux pourra emporter dans son manteau. »
Pendant qu'il parlait, son visage avait perdu l’expression de torpeur qui lui était ordinaire; en lui se réveillait le soldat, et l’espoir lui rendait son énergie ancienne.
Nazaire leva les mains en s’écriant:
« Que le Christ lui rende la santé, car elle sera libre !
— Crois-tu que les gardiens consentiront ? demanda Pétrone.
— Oui, dit Vinicius, — les gardiens consentaient déjà à sa fuite ; ils admettront d’autant plus aisément qu’on l’enlève comme un cadavre.
— Il y a un homme qui, avec un fer chaud, vérifie si les corps que nous emportons sont vraiment des cadavres, expliqua Nazaire. Mais il suffit de quelques sesterces pour qu’il ne touche pas du fer le visage. Pour une pièce d’or, il touchera le cercueil, non le corps. »
Pétrone réfléchissait:
« Il faut que tout le monde soit persuadé qu’elle est morte, fit-il enfin. ’ Ne possèdestu pas quelque part dans les montagnes un fermier en qui tu puisses avoir confiance ?
— Oui ! J’en ai un, répliqua Vinicius.
Dans les montagnes, près de Coriola, j’ai un homme sûr qui m’a porté dans ses bras tout enfant, et qui m’est toujours dévoué. »
Pétrone lui tendit les tablettes.
<( Ecris-lui de venir demain. J’enverrai immédiatement un courrier. »
Quelques instants plus tard, un esclave à cheval partait pour Coriola...
Le lendemain, Niger, le fermier de Vinicius, se présenta chez son maître. Par précaution, il avait laissé dans une auberge de Suburre, avec les mulets et la litière, les quatre esclaves de confiance choisis parmi les Bretons .
Bientôt entrait Pétrone; il amenait Nazaire.
« Bonnes nouvelles ! fit-il de loin.
En effet, les nouvelles étaient bonnes.
D’abord, Glaucos, le médecin, se portait garant de la vie de Lygie, bien qu’elle eût cette même fièvre des prisons dont mouraient chaque jour des centaines de gens, au tullianum et ailleurs. Quant aux gardiens et à l'homme qui contrôlait la mort avec son fer chaud, on les avait achetés, comme aussi un aide du nom d’Attys.
(( Nous avons percé des ouvertures dans
le cercueil, disait Nazaire. Le seul danger serait qu’elle poussât un gémissement ou dit un mot, quand nous passerons à côté des prétoriens. Du reste, Glaucos lui donnera un soporatif. Le couvercle du cercueil ne sera pas cloué. Vous le soulèverez facilement et vous emporterez la malade dans notre litière, tandis que nous mettrons dans le cercueil un sac de sable. »
La conversation prit fin. Niger se rendit à l’auberge, auprès de ses hommes. Nazaire retourna à la prison avec un sac d’or sous sa tunique.
A la nuit close tomba une forte averse qui s’évapora sur les pierres embrasées par toute une journée de chaleur et emplit de brouillard les rues. Ensuite, il y eut des alternatives de calme et d’ondées brusques. Vinicius et Pétrone prirent des manteaux gaulois à capuce. L’orage avait fait le vide dans les rues. De temps en temps, un éclair illuminait de clartés crues les murs des maisons fraîchement édifiées ou de celles que l’on était en train de bâtir. A la lueur d’un éclair, ils aperçurent enfin le tertre que surmontait le temple minuscule de Libitine et, au-dessous, un groupe de mulets et de chevaux.
« Niger! appela tout bas Vinicius.
— Je suis là, seigneur, répondit une voix dans la pluie.
— Tout es-il prêt?
— Tout est prêt, maître chéri. Mais abritez-vous sous le remblai, car vous allez être trempés. Quel orage ! Je pense qu’il y aura de la grêle. »
En effet, des grêlons tombèrent. Immédiatement, la température s’abaissa.
Ils attendirént, l’oreille aux aguets.
La grêle avait cessé, mais aussitôt s’était mise à tomber une ondée bruissante. Par instants, le vent s’élevait, apportant des Fosses Puantes l’épouvantable odeur des corps en décomposition, que l’on enterrait presque à fleur de terre.
Niger dit soudain:
« Je vois une lueur à travers le brouillard... une autre... une autre encore... ce sont des torches. »
Il se tourna vers les hommes:
« Surveillez vos mules. Attention !
— Ils viennent », dit Pétrone.
Les lumières se précisaient. On put distinguer les flammes des torches qui vacillaient au souffle du vent. Niger ,se signa et se mit à prier.
Quand le lugubre convoi fut à hauteur du temple, il s’arrêta.
Pétrone, Vinicius et le fermier se serrè-
x-ent en silence contre le tertre, inquiets. Mais les porteurs n’avaient fait halte que pour se couvrir le visage et la bouche d’un linge, et se préserver ainsi de la puanteur qui, aux abords du charnier, était abominable ; bientôt ils reprirent les brancards et continuèrent leur chemin. Un seul cercueil s’arrêta en face du petit temple.
Vinicius s’élança, suivi de Pétrone, de Niger, et des deux esclaves bretons avec la litière.
Mais, douloureuse, la voix de Nazaire s’éleva dans la nuit :
« Seigneur, on l’a transférée avec Ursus dans la prison Esquiline... Nous portons un autre corps I On l’a emmenée avant minuit I »