CHAPITRE XIII
Ce jour-là le spectacle devait commencer par un combat entre chrétiens. Dans ce but, on les avait habillés en gladiateurs et armés offensivement et défensivement, comme des escrimeurs de profession. Mais il y eut un mécompte. Les chrétiens abandonnèrent sur le sable les filets, les fourches, les lances et les glaives, et se mirent à s’embrasser, s’encourageant mutuellement à la résignation. César donna un ordre, et de véritables gladiateurs furent lancés sur eux, et massacrèrent en un clin d’œil le troupeau agenouillé.
Cependant on avait ratissé l’arène et l’on y creusait des trous dont la dernière rangée était à quelques pas seulement de l'estrade impériale. Les cunicules s’ouvrirent soudain, et toutes leurs bouches évacuèrent sur l’arène des fournées de chrétiens entièrement nus et portan.t des croix sur leurs épaules.
Le sable fourmilla de monde. Des vieillards s’avançaient en courant, courbés sous le poids des poutres ; à côté d’eux venaient des hommes dans la force de l’âge, des femmes aux cheveux dénoués dont elles s’efforçaient de couvrir leur nudité, des adolescents et même des petits enfants. Les victimes et les croix étaient, pour la plupart, couronnées de fleurs. La valetaille du cirque cinglait les infortunés à coups de fouet, les obligeant à déposer leurs croix en regard des trous déjà creusés et à se tenir à côté. — Ceux qu’au premier jour des jeux on n’était point parvenu à livrer aux chiens et aux bêtes féroces allaient mourir.
Les esclaves noirs saisissaient les chré-
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tiens et les étendaient sur les croix, puis ils leur clouaient les mains aux traverses.
L’amphithéâtre entier résonna du choc des marteaux.
Soudain des bancs proches de l'arène une voix s’éleva, une voix calme et solennelle, qui disait:'
(( ...Le jour de la miséricorde est venu, le jour du salut et du bonheur ; je vous le dis. Christ vous réunira autour de lui, vous consolera et vous fera asseoir à sa droite. Ayez foi, car voici que le ciel s’ouvre pour vous. »
A ces paroles, tous les regards se tournèrent vers les bancs ; ceux qui étaient déjà en croix levèrent des têtes pâles et torturées et regardèrent l’homme qui parlait.
Lui, s’avança, jusqu’à la cloison qui limitait la lice et se mit à les bénir du signe de la croix.
C’était l’apôtre Paul.
Au grand étonnement de la valetaille, tous ceux s’agenouillèrent qu'on n’avait point encore eu le temps de crucifier. Paul de Tarse bénissait les martyrs.
Un gardien s’approcha de l’apôtre et demanda :
« Qui es-tu, qui parles aux condamnés P
— Un citoyen romain », répliqua Paul avec calme.
Puis, se tournant vers les victimes:
» Ayez confiance, car ce jour est le jour de la miséricorde, et mourez en paix, serviteurs de Dieu ! »
Le cirque maintenant semblait planté d une forêt où sur chaque arbre pendait un futaie de croix était si dense, que les valets homme crucifié. Les traverses des croix et les têtes des martyrs s’illuminaient de soleil, l’arène était couverte d’ombres épaisses enchevêtrées en une claie noirâtre où, ça et là, se marquaient des losanges de -sable doré. Tout le plaisir du spectacle consistait à contempler l’agonie lente des victimes. La avaient peine à passer entre ces arbres. Le pourtour était garni principalement de femmes.
Nul encore parmi les martyrs n’avait expiré, mais quelques-uns de ceux qu’on avait accrochés tout d’abord, s’étaient évanouis. Personne ne gémissait, personne n’implorait la pitié. Les uns avaient la tête inclinée sur l’épaule, ou bien très basse sur la poitrine, comme s’ils eussent été envahis par le sommeil ; d’autres semblaient méditer ; d’autres enfin, les yeux au ciel, remuaient faiblement les lèvres. Devant cette effroyable forêt de croix, ces corps éployés, ce silence mortel, les clameurs joyeuses du
peuple s’étaient tues soudain. Parmi les crucifiés était Crispus, dont la croix se dressait devant la loge impériale.
A ce moment, il ouvrit les yeux et vit Néron. Son visage eut une expression si implacable, son regard s’alluma si terrible, que les augustans se mirent à chuchoter enr tre eux en le désignant du doigt, et qu’enfin César tourna son attention vers lui et approcha lourdement l'émeraude de son œil. Il y eut un silence absolu. Tous les regards étaient fixés sur Crispus qui faisait des efforts pour arracher de la croix sa main droite.
Puis, la poitrine du crucifié s’enfla, les côtes accusèrent leur saillie, et il cria :
u Malheur à toi ! Matricide ! »
A cette insulte proférée devant tout son peuple, César frémit et laissa tomber l'émeraude. La voix de Crispus, toujours plus formidable, résonnait dans tout l'amphithéâtre:
« Malheur à toi, assassin de ta mère et de ton frère ! Malheur à toi, Antéchrist !
L’abîme s’ouvre sous tes pieds, la mort te tend les bras pour te saisir, et le tombeau te guette ! Malheur à toi, cadavre vivant, car tu mourras dans l'épouvante et seras damné pour l’éternité... »
Atrocement éployé, pareil à un squelette vivant, il agitait sa barbe blanche au-dessus de l’estrade impériale, éparpillant les pétales des roses qui le couronnaient.
« Malheur à toi ! assassin ! Ton heure est proche ! »
Il fit un dernier effort : un instant, il sembla qu'il allait délivrer sa main captive et la brandir vers César. Mais soudain ses bras s’allongèrent davantage, tout son corps s’affaissa, sa tête retomba sur sa poitrine, et il mourut.
Dans la forêt des croix, les martyrs les plus faibles s’endormaient un à un du sommeil éternel.