CHAPITRE XIV
Vinicius savait que Nazaire était, malgré tout, parvenu à entrer dans le tullianum, comme porteur de cadavres. Il décida d’essayer du même subterfuge. Pour une somme énorme, le gardien des Fosses Puantes le prit enfin au nombre des valets qu’il envoyait chaque nuit chercher les cadavres dans les prisons. L'obscurité de la nuit, ses habits d’esclave, le linge imbibé d’huile de térébenthine dont serait envelop-
Si
pée sa tête, l’éclairage misérable des prisons, — tout cela faisait qu’on ne le reconnaîtrait pas.
Quand le centurion eut examiné leurs jetons de fossoyeurs, la grande porte de fer de la prison Esquiline s’ouvrit devant eux, et Vinicius vit un large caveau d’où l’on avait accès dans un grand nombre d’autres •caves. Des lumignons éclairaient les souterrains, qui étaient pleins de prisonniers : les uns, étendus le long des murs, dormaient... peut-être étaient-ils morts ; d’autres faisaient cercle autour d’une auge centrale remplie d’eau et buvaient ; d’autres étaient assis par terre, les coudes aux genoux et la tête dans les deux mains. Çà et là, des enfants reposaient, serrés contre leurs mères. On entendait des hoquets de malades, des sanglots, des murmures de prières, des hymnes bourdonnées à mi-voix, et aussi les blasphèmes des gardiens.
Les jambes de Vinicius vacillèrent. A la pensée que Lygie se trouvait dans cette géhenne, ses cheveux se dressèrent et sa gorge se serra. L’amphithéâtre, les crocs des fauves, les croix, — tout plutôt que ces effroyables souterrains empuantis de cadavres...
« Combien de morts, aujourd’hui ? demanda le gardien des Fosses.
— Bien une douzaine, répondit le surveillant de la prison ; mais d’ici au matin il y en aura davantage; déjà quelques-uns Talent là-bas le long des murs. »
Cependant Vinicius cherchait en vain Lygie, et il lui vint à l’esprit qu’il ne la verrait plus vivante.
Heureusement le gardien des Fosses vint ii son aide:
« II faut emporter les morts immédiatement, dit-il, si vous ne voulez pas mourir tous, vous et les prisonniers.
— Nous sommes dix pour toutes les caves, observa le geôlier, et il faut pourtant que l'on dorme.
— Alors je vais te laisser quatre de mes hommes ; ils feront le tour des caves pour voir s’il y a des morts.
— Je t’offrirai à boire demain, si tu fais cela. Mais qu’on porte chaque corps au contrôle; l’ordre est arrivé de leur percer le cou; et ensuite: à la Fosse!
— Bien! mais tu me payeras à boire... »
Le gardien des fosses désigna quatre hommes, et parmi eux Vinicius, et ;e mit avec les autres à entasser les cadavres sur les brancards.
Vinicius respira. Maintenant, au moins, il
avait la certitude de retrouver Lygie. Il commença par explorer minutieusement le premier souterrain, et ne découvrit rien. Dans le deuxième et le troisième, ses recherches furent également infructueuses.
Vinicius entra dans un quatrième caveau, moins grand que les précédents, et leva sa lanterne.
Soudain, il frémit ; il lui avait semblé voir sous les barreaux d’un soupirail, la gigantesque silhouette d’Ursus. Il souffla immédiatement son lumignon et s’approcha:
« C’est toi, Ursus? »
Le géant leva la tête:
« Qui es-tu ?
• — Tu ne me reconnais pas?
— Tu as soufflé la lumière, comment veux-tu que je te reconnaisse? »
Mais Vinicius aperçut Lygie couchée auprès du mur, sur un manteau et, sans dire un mot, il s’agenouilla près d’elle.
Ursus le reconnut alors et dit :
« Béni soit le Christ ! Mais ne l’éveille pas, seigneur. »
Vinicius la contemplait à travers ses larmes.
Malgré l’obscurité, il pouvait distinguer son visage, d’une pâleur d’albâtre, et ses épaules amaigries.
A cette vue, il fut envahi d’un amour pareil à la plus déchirante douleur, d’un amour plein de pitié, de vénération et de respect. Il tomba face contre terre, et appuya ses lèvres sur le bord du manteau où reposait la jeune fille.
Soudain, Lygie ouvrit les yeux et mit ses mains brûlantes sur celles de Vinicius agenouillé.
« Je te vois! dit-elle. Ah! je savais que tu allais venir.
— Je suis venu, très chère. Que le Christ te prenne sous sa garde, et qu’il te sauve ma Lygie bien-aimée... »
Il ne put en dire davantage, il ne voulait point trahir sa douleur devant elle.
« Je suis malade, Marcus, et sur l’arène ou bien ici, il faut que je meure... J’avais demandé dans mes prières de te voir avant la mort : tu es venu, le Christ m’a exaucée ! »
Et comme il ne pouvait encore proférer une parole et la serrait seulement contre sa poitrine, elle dit encore :
« Je savais que tu viendrais. Et aujourd’hui le Sauveur a permis que nous puis sions nous dire adieu. Déjà, Marcus, déjà je vais à Lui, mais je t’aime et je t’aimerai toujours. »
Elle se tut, pour aspirer un peu d’air,
QUO VAD1S ?
puis saisit la main de Vinicius et l’éleva jusqu'à ses lèvres :
« Marcus...
— Oui, mon aimée !
— Il ne faut pas que tu me pleures.
Souviens-toi que tu viendras auprès de moi, là-haut. Ma vie n’aura pas été longue, mais Dieu m’aura donné ton âme. Et je veux pouvoir dire au Christ que, bien que je sois morte, bien que tu m’aies vue mourir, et bien que tu sois resté dans la désolation, tu n’as pas maudit Sa volonté. Il nous réunira; je t’aime et je veux être avec toi... »
De nouveau le souffle lui manqua, et elle finit d’une voix à peine intelligible :
« Promets-le, Marcus !
— Sur ta tête sacrée, je promets ! »
Alors, dans la triste lumière, il vit le visage de Lygie rayonner. Elle porta encore une fois la main de Vinicius à ses lèvres et murmura :
u Ta femme... je suis ta femme... »
Derrière le mur, les prétoriens qui jouaient aux scri-ptœ duodecim élevèrent des voix querelleuses.
Eux avaient oublié la prison, les gardiens, toute la terre, et, confondant leurs âmes célestes, ils s’étaient mis à prier.