CHAPITRE XV
L’obscurité n’était point complète encore, que déjà les premières vagues de la foule avaient commencé d’affluer vers les jardins de César. Le peuple, en habits de fête, couronné de fleurs, s’en allait, chantant avec entrain, contempler un spectacle nouveau et splendide. Presque tous étaient ivres. Les cris de : « Semaxii ! Sarmentitii ! » retentissaient sur la via Tecta, sur le pont Emilien, et, de l’autre côté du Tibre sur toute la voix Triomphale, aux alentours du cirque de Néron, et même là-haut, sur la colline du Vatican. Voulant en finir avec les chrétiens et enrayer l’épidémie, qui des prisons se répandait de plus en plus par la Ville, César et Tigellin avaient fait le vide dans tous les souterrains, en sorte qu’il ne restait plus que quelques dizaines d’individus réservés pour la fin des jeux. Et la foule, après qu’elle eût franchi les grilles du jardin, devint muette de stupeur. Les allées principales, celles qui s’enfonçaient dans les fourrés, celles qui longeaient les prairies, les touffes d’arbres, les étangs, les viviers et les pelouses semées de fleurs,
étaient hérissées de piquets enduits de résine, auxquels on avait ligoté des chrétiens.
Du haut des tertres, où le regard n’était plus entravé par le rideau des arbres, on pouvait contempler des rangées entières de pâlots et de corps ornés de fleurs, de lierre et de feuilles de myrte.
Cependant l’obscurité tombait, et les premières étoiles venaient d'éclore. A côté de chaque condamné vinrent se placer des esclaves armés de torches, et quand le cor eut sonné le commencement du spçctacle, ils mirent le feu à la base des poteaux.
La paille imbibée de poix, dissimulée sous les fleurs, flamba incontinent d’une flamme claire qui, toujours accrue, se mit à dérouler les guirlandes de lierre et à lécher les pieds des victimes. Le peuple se tut ; les jardins retentirent d’un seul gémissement immense fait de milliers de cris de douleur. Pourtant quelques-unes des victimes, levant les yeux vers le ciel constellé, chantaient la gloire du Christ. Le peuple écoutait. Mais les cœurs les plus endurcis s’emplirent d’épouvante quand, du haut des petits piquets, des voix déchirantes d’enfants se mirent à appeler : « Maman ! Maman ! » et même les gens ivres furent secoués d’un frisson à la vue de ces petites têtes et de ces innocents visages crispés de douleur ou bien voilés par la fumée qui déjà commençait à suffoquer les victimes. L’odeur de la chair rôtie emplit les jardins, mais, immédiatement, sur les brûle-parfums placés entre les poteaux, les esclaves jetèrent de la myrte et de l’aloès...
Encore au commencement du spectacle César était apparu au milieu du peuple sur un splendide quadrige de cirque attelé de quatre étalons blancs. Il portait un costume de cocher aux couleurs des Verts qui étaient son parti et celui de la cour. D’autre chars suivaient, pleins de courtisans aux habits magnifiques, de sénateurs, de prêtres; des musiciens costumés en faunes et en satyres jouaient de la cithare, de la harpe, du fifre et du cor. César, avec, à ses côtés, Tigellin et aussi Chilon dont l’épouvante l’amusait, conduisait ses chevaux au pas, contemplant les corps qui flambaient et écoutant les acclamations du peuple. Ses bras monstrueux, tendus sur les rênes, semblaient faire le geste de bénir son peuple. Son visage et ses yeux mi-clos souriaient, et, couronné d’or, il rayonnait au-dessus des hommes, comme un soleil, ou comme un dieu.
Il fit halte près de la grande fontaine, au carrefour de deux allées, il descendit de son
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quadrige, fit signe à ses compagnons, et se mêla à la foule, s’arrêtant pour faire des remarques sur les victimes ou bien pour se moquer de Chilon, dont le visage révélait ' un insondable désespoir.
Enfin ils arrivèrent devant un mât très élevé, orné de myrte et festonné de lierre. Les flammèches rougeâtres léchaient encore les genoux de la victime, mais on ne pouvait distinguer son visage, que voilaient de fumée les ramilles vertes qui prenaient feu. Soudain, la brise nocturne balaya la fumée et découvrit une tête de vieillard à barbe grise. A cette vue, Chilon se roula sur luimême, tel un serpent blessé, et de sa bouche s’échappa un cri plus semblable à un graillement de corbeau qu’à une voix humaine :
(( Glaucos ! Glaucos!... »
Du haut du poteau enflammé, Glaucos le médecin le regardait.
Sa face douloureuse penchée, il contemplait l’homme qui l’avait trahi, qui lui avait arraché sa femme et ses enfants, qui l’avait attiré dans un guet-apens d’assassins, et qui, après que tous ces crimes lui eurent été pardonnés au nom du Christ, l’avait encore une fois livré aux bourreaux. Les yeux de Glaucos étaient rivés au visage du Grec. Tous comprirent qu’entre ces deux hommes quelque chose se passait, mais le rire se figea sur les lèvres, car le visage de Chilon était atroce : on eût dit que les langues de feu brûlaient son propre corps. Soudain, il chancela, tendit les bras et cria d’une voix horrible et déchirante :
« Glaucos ! au nom du Christ ! Pardonne! »
Tous se turent alentour : un frisson secoua les assistants et tous levèrent les yeux vers le poteau.
La tête du martyr remua légèrement, et on entendit une voix gémissante venue de la cime du mât.
o Je pardonne... >1
Chilon s’écroula sur la face, hurlant comme une bête sauvage, et, des deux mains, se mit à entasser de la terre sur sa tête. Les flammes jaillirent soudain, enveloppèrent la poitrine et le visage de Glaucos, déroulèrent la couronne de myrte sur sa- tête et dévorèrent les rubans à flèche du mât qui tout entier flamba d’une clarté immense.
Mais Chilon se releva avec un visage tellement transfiguré que les augustans crurent voir devant eux un autre homme. Ses yeux luisaient d’une lumière intense, son front ridé irradiait l’extase : ce Grec, à l’instant encore veule et lâche, semblait
maintenant un prêtre inspiré par son dieu et qui allait révéler des vérités redoutables.
« Qu’est-oe qui lui arrive? il est fou... » murmurèrent des voix.
Lui se tourna vers la foule, leva la main droite, et se mit à dire, ou plutôt à clamer d’une voix perçante, afin que non seulement les augustans, mais la tourbe entière pût l’entendre :
« Peuple romain! Sur ma mort, je jure que périssent des innocents ! L’incendiaire, c’est lui ! »
Et il désigna Néron.
Il y eut un moment de silence. Les courtisans étaient pétrifiés. Chilon restait immobile, la main frémissante et le doigt tendu vers César. Un tumulte éclata. En une tourmente de flots soudain déchaînés par la rafale, le peuple se précipita vers le vieillard, pour le voir de plus près. Des voix crièrent : « Tenez-le! » d’autres :
<( Malheur à nous! » Une tempête de sifflets et de hurlements creva : « Ahéno-
barbe ! Matricide ! Incendiaire ! », Le chaos grandissait. Soudain quelques mâts consumés s’effondrèrent en une pluie d’étincelles. Un remous aveugle des masses entraîna Chilon vers le fond du jardin.
Partout les poteaux consumés commençaient à tomber en travers de la route, emplissant les allées de fumée, d’étincelles, d’odeur de bois brûlé, et d’un graillon de graisse humaine. Les lumières s’éteignaient partout. Les jardins s’enténébraient.
Chilon errait, ne sachant de quel côté tourner ses pas. Il butait contre des corps à demi rôtis, il accrochait des tisons qui l’enveloppaient d'un agressif essaim d’étincelles, et, par moments, s’asseyait et regardait autour de lui avec des yeux hébétés. Enfin, il sortit de l’ombre et, poussé par une force invincible, il s’achemina vers la fontaine où Glaucos avait rendu l’âme.
Une main toucha son épaule.
Le vieillard se retourna, et, voyant devant lui un inconnu, il s’écria :
11 Quoi ? Qui es-tu ?
— Un apôtre, Paul de Tarse.
— Je surs maudit!... Que me veux-tu? »
L’apôtre répondit :
((Je veux te sauver. »
Chilon s’appuya contre un arbre.
« Pour moi il n’y a plus de salut ! dit-il sourdement.
— Ne sais-tu donc pas que Dieu a pardonné au larron repentant ? demanda Paul.
— Ne sais-tu donc pas ce que j’ai fait, moi ?
— J:ai vu ta douleur et j’ai entendu que tu témoignais de la vérité.
— Oh ! seigneur !
— Et, si le serviteur du Christ t’a pardonné à l’heure du supplice et de la mort, comment le Christ - ne te pardonnerait-il pas ? »
Chilon se jeta à genoux, cacha sa face dans ses mains et resta, sans mouvement. Paul leva son visage vers les étoiles et pria.
Mais à ses pieds, soudain, un appel gémissant s’éleva :
c< Christ!... Christ!... Pardonne! »
Alors Paul s’approcha de la fontaine, puisa de l’eau dans ses deux paumes et revint vers le misérable à genoux.
« Chilon! je te baptise au nom du Père, et du Fils, et de l’Esprit-Saint ! Amen ! »
Chilon leva la tête et étendit les mains. La lune éclairait de sa douce lumière ses cheveux blancs et son blanc visage immobile. Les instants tombaient un à un dans la nuit; des grandes volières des jardins de Domitia vint jusqu’à eux le chant du coq. Lui, demeurait à genoux, statue funéraire.
Enfin, il demanda :
"« Que dois-je faire avant de mourir, seigneur. »
Paul se réveilla de sa méditation sur cette incommensurable puissance, à laquelle, même des âmes comme celle de ce Grec ne pouvaient se soustraie et répondit :
« Aie foi, et témoigne de la vérité!»
Ils sortirent ensemble. Aux portes du jardin, l’apôtre bénit encore une fois le vieillard, et ils se quittèrent, car Chilon luimême l’avait exigé, prévoyant que César et Tigellin le feraient poursuivre.
Il ne se trompait point. En rentrant, il trouva sa maison entourée de prétoriens qui se saisirent de lui et le conduisirent au Palatin.
César reposait déjà, mais Tigellin attendait. Il salua le malheureux Grec d’un visage calme mais sinistre.
« Tu as commis le crime de lèse-majesté, lui dit-il, et tu n’esquiveras pas le châtiment. Mais si demain, au milieu de l’amphithéâtre, tu déclares que tu étais ivre et que tu divaguais, et que les chrétiens sont bien les auteurs de l’incendie, ton châtiment sera limité aux verges et à l’exil.
— Je ne peux pas, seigneur », murmura doucement Chilon.
Tigellin s’approcha de lui à pas lents, et, d’une voix étouffée, mais effroyable, demanda :
« Comment? Tu ne peux pas, chien de Grec? Tu n’étais donc pas ivre? Tu ne
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comprends donc pas ce qui t’attend?
Regarde par là. »
Et il lui montra un coin de l’atrium, où étaient debout dans l’ombre, à côté d’un large banc en bois, quatre esclaves thraces avec des cordes et des pinces dans les mains.
Chilon répondit ;
« Je ne peux pas, seigneur 1 »
La fureur grondait dans l’âme de Tigellin, mais il se maîtrisa encore.
« Tu as vu comment mouraient les chrétiens? Tu veux mourir de même? »
Le vieillard leva sa face pâlie : un moment, ses lèvres remuèrent en silence, puis il dit :
<c Et moi aussi, je crois au Christ... »
Tigellin le regarda avec stupeur :
« Chien! Tu es vraiment devenu fou! »
Il bondit sur Chilon, lui saisit la barbe à deux mains, le fit rouler à terre, et le piétina en répétant, l’écume aux lèvres :
« Tu rétracteras! Tu rétracteras!
— Je ne peux pas, gémit le Grec sous le talon de Tigellin.
— A la torture, cet homme ! »
Les Thraces saisirent le vieillard, le couchèrent sur le chevalet, l’attachèrent avec des cordes, et se mirent à broyer de leurs pinces ses tibias décharnés. Mais lui, tandis qu’ils le ligotaient, baisait humblement leurs mains ; puis il ferma les yeux et resta sans mouvement, comme mort.
Il vivait pourtant, et, quand Tigellin se pencha vers lui et demanda une fois encore : <( Tu te dédiras? » ses lèvres blêmes remuèrent faiblement, et il s’en échappa un murmure à peine perceptible :
« Je ne... peux... pas!... »
Tigellin fit interrompre la torture et marcha par l’atrium. Enfin, une idée nouvelle sembla lui être venue; et se tournant vers les Thraces :
« Arrachez-lui la langue! »