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CHAPITRE XVI

Pour représenter le drame Auréoltis, les théâtres et les amphithéâtres étaient aménagés de façon à pouvoir s’ouvrir, et former deux scènes distinctes. Mais, après le spectacle des jardins de César, on négligea les dispositions ordinaires, car il s’agissait de permettre à tous les spectateurs de voir la mort de l'esclave crucifié, qui, dans le drame était dévoré par un ours. Au théâtre, le rôle de l’ours était joué par un acteur

VINICIUS SE PENCHA VERS CHILON ET LF. REGARDA DROIT DANS LES YEUX (p. 72)

cousu dans une fourrure ; mais cette fois-ci la représentation devait être « vivante ». C’était urte nouvelle invention de Tigellin.

Au crépuscule, le cirque entier regorgeait. Les augustans, présents au grand complet, avec Tigellin à leur tête, étaient venus moins pour le spectacle même que pour donner à César une marque de loyalisme après le dernier incident, et pour s’entretenir de Chilon, dont parlait toute la Ville.

Enfin le moment attendu arriva. Les valets du cirque apportèrent d’abord une croix en bois, assez basse, afin que l’ours, en ce dressant sur ses pattes de derrière, pût atteindre la poitrine du supplicié ; ensuite deux hommes amenèrent, ou plutôt traînèrent sur l’arène Chilon, qui, les jambes broyées, ne pouvait marcher. Il fut cloué sur l’arbre si prestement, que les

augustans ne purent le contempler à leur aise. Ce n’est qu’après que l’on eût érigé la croix, que tous les yeux se tournèrent vers lui. Mais peu de gens pouvaient, dans ce vieil homme nu, reconnaître le Chilon de naguère.

Après les tortures infligées par Tigellin, sa’ face n’avait plus une goutte de sang. Sur la barbe chenue une traînée rouge révélait la langue arrachée. A travers la peau diaphane on pouvait presque distinguer les os. Son visage était douloureux, mais aussi doux et aussi paisible que celui d’un homme endormi. La paix semblait descendue, avec le- repentir, dans cette âme mortifiée.

Personne ne riait, car dans ce vieillard il y avait quelque chose de si pacifique, il paraissait si caduc, si désarmé, tellement chétif, tellement pitoyable en son humilité,

QUO VAD1S ? *

que chacun se demandait pourquoi l'on torturait et crucifiait un homme déjà à l'agonie.

Enfin l’ours arriva lourdement sur l’arène, balançant de droite et de gauche sa tête basse, et lançant des regards en dessous. Il semblait réfléchir ou cherchër quelque chose. Ayant aperçu la croix et le corps nu, il s’approcha, se dressa, renifla. Mais, après un instant, il retomba sur ses pattes, s’accroupit sous la croix et se prit à grogner, comme si son cœur de bête avait pitié de ce débris humain.

La valetaille du cirque stimulait l’ours par ses cris. Le peuple était muet.

Cependant Chilon leva lentement la tête et promena ses regards sur les spectateurs. Ses yeux s’arrêtèrent très haut, sur les derniers gradins de l’amphithéâtre. Alors sa poitrine anhéla plus vivement, et, pour la stupeur de la foule, son visage s’éclaira d’un sourire, son front se nimba de clarté, ses yeux se levèrent au ciel, et, de ses lourdes paupières, deux larmes descendirent lentement le long de son visage.

Et il nfourut.

Soudain, près du velarium, une voix sonore s’écria :

« Paix aux martyrs ! »

Sur l’amphithéâtre pesait un silence écrasant.

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