CHAPITRE XVII
Au temps de Néron étaient entrées en faveur les représentations du soir dans les cirques et les amphithéâtres. Bien que le peuple fût déjà rassasié de sang, la nouvelle que la fin des jeux était proche et que les derniers chrétiens allaient mourir dans le spectacle du soir fit affluer sur les gradins une foule innombrable. Les augustans vinrent jusqu’au dernier, devinant que César avait décidé de s’offrir le drame de la douleur de Vinicius. Tigellin avait gardé le silence, quant au genre de supplice réservé à la fiancée du jeune tribun ; mais ce silence même attisait la curiosité universelle.
César était venu plus tôt que d'habitude. Outre Tigellin et Vatinius, il avait amené Cassius, un centurion d’une carrure prodigieuse et d’une force immense. La garde prétorienne était plus nombreuse et commandée non par un centurion, mais par le tribun Subrius Flavius, connu pour son attachement aveugle à la personne impériale. On comprit que César voulait, le cas
échéant, être prémuni contre un coup de désespoir de Vinicius : la curiosité s’en accrut.
Tous les regards se tournaient, avec une insistance avide, vers la place occupée par l’infortuné fiancé. Lui était très pâle, et à son front perlait la sueur. Au fond de son cœur, un ,-este d’espoir palpitait encore ; peut-être Lygie ne se trouvait-elle pas parmi les condamnés, peut-être toutes ses terreurs étaient elles vaines...
Et il s’absorba en cet espoir, il terrassa le doute, et enferma tout son être dans ces seuls mots : j’ai foi. Et il attendit un miracle.
Enfin, le préfet de la Ville jeta sur le sable un mouchoir rouge. La porte taisant face à l’estrade impériale grinça sur ses gonds et de la gueule obscure surgit sur l'arène illuminée le Lygien. Ursus. Le géant clignait des paupières, ébloui. Il s’avança jusqu’au centre, et ses regards circulaires cherchaient ce qu’on lui opposerait. Les augustans et la plupart des spectateurs savaient que cet homme avait étouffé Croton, et un murmure s’éleva de gradin en gradin. Les gladiateurs dépassant de loin la moyenne n’étaient point rares à Rome, mais jamais encore les yeux des quirites n’avaient vu un géant de cette allure.
Lui, restait immobile au centre de la lice, pareil en sa nudité à quelque colosse de granit, avec, dans son visage barbare, une expression d’attente et de tristesse. Et, voyant l’arène vide, il promenait l’étonnement de ses yeux bleus et enfantins sur les spectateurs, sur César, puis sur les grilles des cunicules, d’où il attendait les bourreaux.
Au moment où il était entré dans l’arène, son cœur avait une fois encore tressailli de l’espoir que, peut-être, il mourrait sur la croix. Mais n’apercevant ni croix, ni trou pour la croix, il pensa qu’il était indigne d’une telle faveur et qu’il lui faudrait finir d’autre façon, et probablement sous les crocs des fauves. Il était sans armes, et avait résolu de mourir patiemment, en fidèle de l’Agneau. Et, comme il voulait encore élever sa prière vers le Rédempteur, il s’agenouilla, joignit les mains et leva les yeux vers les étoiles qui palpitaient là-haut, dans l’ouverture du velarium.
Cette posture déplut à la multitude. On était las de voir expirer des moutons. Si le géant refusait de se défendre, le spectacle serait une déconvenue. Ça et là des sifflets percèrent. Des voix s’y joignirent qui appelaient les martigophores. Mais, peu à peu le
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silence se fit, car nul ne savait ce qui allait faire face au géant, ni si, au moment décisif, il refuserait le combat.
L’attente ne fut point de longue durée. Soudain éclata la strideur déchirante des cuivres ; la grille opposée à l’estrade impériale s’ouvrit, et, dans la lice, parmi les clameurs des bestiaires, se rua un monstrueux aurochs de Germanie avec, sur la tète, une femme nue.
(( Lygie ! Lygie 1 » s’écria Vinicius.
Et, saisissant des deux mains ses cheveux sur- les tempes, il se tordit sur luimême, tel un homme qui sent dans ses entrailles le fer d’une lance, et râla d’une voix rauque et inhumaine :
« J’ai foi! J’ai foi!... Christ, un miracle ! »
Et il ne se rendit pas compte qu’au même instant Pétrone lui couvrait la tête de sa toge. Il crut que la mort ou la douleur lui enténébraient les yeux... La sensation l’avait envahi d’un vide effroyable. Nulle idée ne subsistait en lui, et seules ses lèvres répétaient en délire :
« J’ai foi ! J’ai foi ! J’ai foi ! »
Subitement, l'amphithéâtre fut muet. Les augustans - s’étaient levés de leurs sièges comme un seul homme. Sur l’arène, une chose inouïe se passait. A la vue de sa princesse ligotée aux cornes du taureau sauvage, le Lygien, humble tout à l’heure et prêt à la mort, avait bondi comme ébloui d’un feu vif, et, l’échine courbée, fonçait d’une course oblique vers la bête en démence. De toutes les poitrines jaillit un cri bref de stupeur éperdue, que suivit un silence sourd.
D’un bond, le Lygien avait atteint la bête et l’avait agrippée aux cornes.
<( Regarde ! » cria Pétrone en arrachant la toge de la tête de Vinicius.
L’autre se leva, renversa en arrière sa face crayeuse, et se mit à regarder l’arène avec des yeux vitreux et égarés.
Les poitrines n’avaient plus un souffle. Dans l’amphithéâtre, on eût entendu un vol de mouche.
Depuis que Rome était Rome, jamais on n’avait vu rien de tel.
L’homme tenait la bête par les cornes.
Plus haut que les chevilles, ses pieds étaient engravés dans le sable ; son échine s’était infléchie comme un arc bandé; sa tête avait disparu entre ses épaules ; les muscles de ses bras avaient émergé en une saillie telle que l’épiderme semblait devoir craquer sous leur bosse. Mais il avait arrêté net le taureau. Et l’homme et la bête se figeaient en
une immobilité si absolue, que les spectateurs croyaient avoir devant eux une image des travaux de Thésée ou d’Hercule. Mais de cette fixité apparente se dégageait l’effroyable tension de deux forces cabrées. L’aurochs était ensablé des quatre jambes, et la masse sombre et velue de son corps s’était contractée, telle une boule gigantesque. Lequel épuisé d’abord, s’abattrait le premier, — cela, pour les spectateurs fanatiques de lutte, avait en ce moment plus de poids que leur propre destin, que le sort de Rome entière, et que la domination de Rome sur le monde. Ce Lygien maintenant était un demi-dieu. César lui-même était debout. Lui et Tigellin, sachant la force de l’homme, avaient à dessein organisé ce spectacle, tout en se disant ironiques : « Qu’il terrasse donc, ce vainqueur de Croton, le taureau que nous lui aurons choisi. »
Dans l’amphithéâtre, des hommes avaient levé les bras, et s’immobilisaient dans cette posture. D’autres avaient le front inondé de sueur, comme s’ils eussent eux-mêmes lutté contre la bête. Dans l’hémicycle s’entendait seule la stridulatoin des lampes et le bruisselis des grabilles qui s’égouttaient des torches. La parole avait expiré sur les lèvres ; les cœurs battaient à rompre les poitrines. Pour tous les spectateurs, la lutte semblait se prolonger des siècles.
Et l'homme et la bête, figés en leur effort atroce, restaient comme enchaînés au sol.
Soudain un beuglement sourd et gémissant monta de l’arène.
Toutes les gorges lancèrent une clameur, et de nouveau ce fut le silence absolu. On croyait rêver : aux bras de fer du barbare, la tête monstrueuse virait peu à peu.
Le visage du Lygien, sa nuque et ses bras étaient devenus pourpres ; l’arc de son échine s’était voûté encore davantage. On voyait qu'il rassemblait le reste de ses forces surhumaines et que bientôt elles allaient être taries.
Toujours plus étranglé, toujours plus rauque et plus douloureux, le beuglement de l’aurochs se mêlait au souffle strident du barbare. La tête de l’animal pivotait toujours davantage, et soudain, de sa gueule, une énorme langue baveuse s’échappa.
Un instant encore, et les oreilles des spectateurs proches de la lice perçurent le fracas sourd des os broyés ; puis la bête croula comme une masse, le garrot tordu, morte.
En un clin d’rril, le géant avait désentravé les oornes, et pris la vierge dans ses bras ; puis il se mit à haleter précipitant-
ment. Sa face était pâle, ses cheveux agglutinés de sueur, ses épaules et ses bras inondés. Un moment, il resta immobile et comme hébété ; puis il leva les yeux et regarda les spectateurs.
L’amphithéâtre était en démence.
Les murs de l’immense bâtisse tremblaient sous la clameur de dizaines de milliers de poitrines. Les spectateurs des gradins supérieurs avaient quitté leurs places, dévalaient .vers l’arène et s’écrasaient dans les passages, entre les bancs, afin de mieux voir l’hercule. *
De toutes parts s’élevèrent des voix implorant sa grâce, des voix passionnées, tenaces, qui bientôt se coalisèrent en une immense clameur. Le géant devenait cher à cette foule uniquement éprise de force physique, il devenait la première personne dans Rome.
Ursus comprit que le peuple demandait pour lui la vie et la liberté. Mais ce n’était pas de cela qu’il avait souci. Un moment, il promena ses regards autour de lui, puis il s’approcha de l’estrade impériale en balançant le corps de la jeune fille sur ses bras tendus, et leva des yeux suppliants, comme pour dire : « C’est sa grâce que je demande ! C’est elle que vous devez sauver ! J’ai fait cela pour elle! »
A la vue de la jeune fille évanouie qui, auprès du corps immense du Lygien, semblait une enfant toute petite, l’émotion s’empara de la foule, des chevaliers et des sénateurs. Des gens croyaient que c’était un père qui mendiait la grâce de son enfant. La pitié éclata romme une flamme. On avait eu assez de sang, assez de morts, assez de supplices... Des voix étranglées de sanglots exigèrent leur grâce à tous deux. Soudain, Vinicius bondit de son siège, franchit la cloison du pourtour, se précipita vers Lvgie et couvrit de sa toge le corps nu de sa fiancée.
Puis il déchira sa tunique sur sa poitrine, découvrant les cicatrices de ses blessures, d’Arménie, et tendit les bras vers le peuple.
Alors, la frénésie dépassa les bornes de tout ce qu’avait jamais vu l’amphithéâtre. T. a populace se mit à trépigner et à hurler. T. es voix qui demandaient la grâce devinrent comminatoires. Des milliers de spectateurs tournèrent vers César des poings serrés. Des éclairs de fureur étaient dans tous les yeux.
Néron tergiversait.
Il ne ressentait aucune haine pour Vinicius, et la mort de Lygie ne lui importait pas outre mesure. Mais son amour-propre ne lui permettait pas de se soumettre à la
volonté de la foule; en même temps, par poltronnerie native, il hésitait à, y opposer un refus.
Et il se mit à cnercher des yeux si du moins chez les augustans il apercevrait un pouce tourné vers le sol en signe de mort. Mais Pétrone tendait sa paume levée, et le regardait droit dans les yeux avec une nuance de défi. De même le sénateur Scævinus, de même Nerva, de même Tullius Sénécion, de même le vieux et fameux chef Ostorius Scapula, de même Austitius, de même Pison, et Vêtus, et Crispinus, et Minutius Thermus, et Pontius Telesinus, — et de même le plus austère de tous, Thraséas, que vénérait le peuple. A cette vue, César éloigna l’émeraude de "son œil avec une expression de mépris et de rancune, mais Tigellin, qui voulait à tout prix la victoire sur Pétrone, se pencha et dit :
« Ne cède pas, divinité : nous avons les prétoriens. »
Néron se tourna du côté où, à la tête de sa garde, se tenait le farouche Subrius Flavius qui, jusqu’ici, lui était dévoué corps et âme. Et il vit une chose inouïe. La face rébarbative du vieux tribun était baignée de larmes, et de sa main levée il faisait le signe de grâce.
Cependant la rage envahissait la multitude. Sous les trépignements incessants, un tourbillon de poussière avait voilé l’amphithéâtre. Parmi les clameurs, des imprécations retentissaient : <c Ahénobarbe ! Matricide ! Incendiaire! » Néron eut peur.
Comme comédien et comme chanteur, il avait besoin de la faveur du peuple ; ensuite il voulait, dans sa lutte contre le Sénat et les patriciens, avoir le peuple pour lui ; enfin, depuis l’incendie de Rome, il s’était efforcé de circonvenir la plèbe par tous les moyens et de diriger sa colère sur les chrétiens. Il comprit qu’il serait dangereux de résister plus longtemps : une sédition née dans le cirque pouvait envahir toute la Ville et avoir des conséquences incalculables.
Il jeta donc un regard vers Subrius Flavius, vers le centurion Scævinus, parent du sénateur, vers les soldats, et, ne voyant partout que sourcils froncés, que visages émus, et que regards dardés sur lui, il fit le signe de grâce.
Un tonnerre d’applaudissements éclata du haut en bas de l’hémicycle. Le peuple était sûr de la vie des condamnés : à partir de cet instant, ils se trouvaient sous sa protection, et personne, pas même César, n’eût osé les poursuivre encore de sa haine.
QU O VAD/S ;