CHAPITRE V
Les têtes les plus altières s’étaient jadis inclinées devant Acté, alors favorite de Néron.
Elle avait mérité la gratitude de beaucoup, et ne s’était point fait d'ennemis. Octavie elle-même n’était pas parvenue à la haïr. Maintenant, on la jugeait trop insignifiante pour lui porter envie. Elle continuait à aimer Néron d’un amour sans espoir, alimenté du seul souvenir des heures à jamais disparues ; et Poppée n’exigea même pas son renvoi du palais.
On invitait de temps en temps Acté à la table de César: sa beauté était un ornement pour les festins impériaux.
Ce jour-là, Lygie devait prendre place au festin. Tout chancelait en elle. Elle avait peur de César, elle avait peur des hommes, elle avait peur de ce palais en brouhaha, elle avait peur des fêtes dont l’ignominie lui était connue par les conversations d’Aulus, de Pomponia et de leurs amis.
Elle se demandait maintenant s’il ne valait pas mieux résister à la volonté de César, ne point paraître au festin. En elle naissait le désir de prouver son courage en s’exposant au supplice et à la mort. Le Divin Maître n’avait-il pas donné l’exemple? Et Pomponia ne disait-elle pas que les plus ardents parmi les tideptes souhaitaient cette épreuve, la demandaient dans leurs prières ?
Mais Acté, à qui elle confiait ses hésitations, la regarda avec stupeur.
« Se mettre en travers de la volonté de César et, dè* le premier jour, s’exposer à
sa fureur? — Pour agir de la sorte, il fallait être une enfant, ne pas comprendre la portée de ses actes...
— Oui, continua-t-elle, moi aussi, j’ai lu les lettres de Paul de Tarse, et je sais que par délà la terre il y a Dieu, et le Fils de Dieu qui ressuscitera d’entre les morts... Mais sur terre il n’y a que César. Et d’abord, si tu veux rentrer dans la maison des Aulus, ce festin sera pour toi l’occasion de demander à Pétrone et à Vinicius qu’ils veuillent bien intervenir dans ce sens.
Viens, Lygie. Entends-tu ce bruit de voix dans le palais ? Déjà le soleil descend sur l’horizon ; les invités vont bientôt arriver.
— Tu as raison, Acté, répondit Lygie. Je suivrai ton conseil. »
Acté la conduisit alors vers son unctorium particulier afin de la frotter d’aromates et de l'habiller pour le festin.
Quand les premières litières parurent devant la porte principale, toutes deux gagnèrent un péristyle d’où l’on avait vue sur l’entrée, sur les galeries et sur la cour d’honneur.
C’était l’heure du couchant. Les derniers rayons du soleil baisaient le marbre jaune des colonnes, le réchauffant de roses chatoiements.
Entre les colonnes, auprès des blanches statues des Danaïdes, auprès des statues des dieux et des héros, coulait ininterrompu le flot des hommes et des femmes, semblables tous à des statues, — drapés de toges, de péplums, de stoles qui descendaient jusqu’à terre en plis souples.
Acté indiquait à Lygie les toges à bords larges des sénateurs, leurs tuniques de couleur, leurs sandales ornées de croissants ; elle lui montrait les chevaliers, les artistes fameux, et les dames drapées à la romaine ou à la grecque ou encore vêtues de fantastiques atours orientaux, avec des coiffures semblables à des noeuds colubrins, à des pyramides, ou simplement copiées sur celles des statues de déesses, très basses sur le front et rehaussées de fleurs.
Hélas ! la voix assourdie d’Acté lui dévoilait peu à peu tous les secrets tortueux de ce palais et de ces gens. Là-bas, c’est le portique couvert, dont les colonnes et les dalles sont rouges encore du sang dont s’éclaboussa leur blancheur quand Caïus Caligula tomba sous le couteau de Cassius; c’est là que fut égorgée sa femme, que son enfant fut fracassé sur les pavés... Là, sous cette aile du palais, il existe une oubliette où le plus jeune Drusus, torturé par la faim, se rongeait les poignets; là fut em-
poisonné son frère aîné ; là rugit de peur Gemellus; là Claude se tordit dans des convulsions; là gémit Germanicus.
Acté s’était tue. Lygie regardait toujours la foule, semblant y chercher quelqu’un.
Soudain, son visage rosit : de la rangée de colonnes venaient de sortir Pétrone et Vinicius, — et ils marchaient, divins, vers le grand triclinium.
Lygie sentit son cœur s’alléger. Elle était moins seule.
Acté la prenant par la main, la mena vers le triclinium. Lygie s’avançait, les yeux obscurcis, les oreilles bourdonnantes.
Comme dans un songe, elle vit, sur les tables et aux murs, des myriades de lampes papillottantes ; comme dans un songe, elle entendit le cri dont on saluait César ; comme à travers un brouillard opaque, elle aperçut César lui-même. C’est à peine si elle se rendit compte qu’Acté, après l’av»ir installée à la table, prenait place à sa droite.
A sa gauche, une voix discrète, une voix connue parla :
« Salut à la plus belle des vierges sur terre, à la plus belle des étoiles aux deux; salut à la divine Callina ! »
Vinicius était sans toge, selon l’usage, et vêtu seulement d’une tunique écarlate, d’où ses bras cerclés d’or sortaient nus et purs, trop noueux peut-être, bras de soldat faits pour le glaive et le bouclier. Il portait une couronne de roses. Avec ses sourcils d’un seul arc, avec ses yeux splendides et son • teint hâlé, il signifiait la jeunesse et la force. Il parut si beau à Lygie, qu’elle parvint à peine à articuler:
« Salut à toi, Marcus... »
Il disait:
« Heureux mes yeux qui te contemplent ! heureuses mes oreilles qui perçoivent ta voix plus douce que les cithares et les flûtes. Je savais te revoir ici. Pourtant, à ta venue, toute mon âme a palpité d'une joie neuve. »
Ses yeux rayonnaient d'un ravissement sans bornes. Il la regardait comme s’il eût désiré s'imprégner de sa vue. Lygie sentit que, dans cette foule et dans ce palais, il était le seul être qui lui fût proche, et elle se mit à le questionner sur toutes ces choses qui, pour elle, étaient incompréhensibles et lourdes d’épouvante. D’où savait-il qu’il la trouverait dans la maison de César?
Pourquoi était-elle ici ? Pourquoi César l’avait-il enlevée à Pomponia ? Ici, tout lui faisait peur. Elle voulait retourner auprès
de sa mère. Elle fût morte de regret et d'anxiété, sans l’espérance de voir Pétrone et Vinicius intercéder en sa faveur auprès de César. Vinicius lui expliqua qu’il avait connu son enlèvement de la bouche d’Aulus lui-même.
Pourquoi se trouvait-elle là, il l’ignorait, César n’ayant coutume de rendre compte de ses décisions à personne. Pourtant, qu’elle fût sans crainte: lui, Vinicius, était • près d’elle, et il resterait près d’elle. Elle était son âme entière, et il veillerait sur elle comme sur son âme. Puisque la maison de César lui faisait peur, il lui jurait qu’elle ne resterait pas dans cette maison.
Et, bien qu’il parlât évasivement et inventât par instants, sa voix gardait l’accent de la vérité, car ses sentiments étaient vrais.
Une compassion sincère l’envahissait, et les paroles de Lygie lui allaient au cœur. Et, comme le broûhaha du festin s’exaspérait, il se pencha vers elle et se prit à lui murmurer des paroles simples et douces, des mots issus de l’âme, harmonieux comme une musique et enivrants ainsi qu'un vin.
Et Lygie s’enivrait de ses paroles. Parmi ces étrangers qui l’entouraient, il lui était toujours plus proche, toujours plus cher... et si digne de confiance, et tellement dévoué !...
La voix d’Acté s’éleva:
« César vous regarde tous deux. >;
Vinicius fut pris d une colère soudaine contre César et contre Acté. Ces paroles venaient de rompre le charme magique.
Lygie, qui, au commencement du festin, n’avait vu César qu'à travers un brouillard, et qui ensuite, toute aux paroles de Vinicius, avait oublié de le regarder, tourna vers lui des yeux curieux et terrifiés.
Acté avait dit vrai. César, penché sur la table, un œil demi-clos, avait rapproché de l’autre son émeraude monoculaire : il les regardait.
Son regard croisa celui de Lygie, et le cœur de la vierge se glaça. Encore enfant, dans la campagne d’Aulus, en Sicile, elle se faisait conter, par une vieille esclave égyptienne, des histoires de dragons, hôtes des cavernes. Il lui sembla que l'œil glauque d’un de ces monstres la regardait fixement. Comme un enfafit craintif, elle saisit la main de Vinicius, et dans sa tête se succédèrent de rapides et chaotiques impressions : ainsi, c’étail lui? lui... l’effroyable, le tout-puissant?... Jamais elle ne l’avait vu encore, et elle se l’imaginait tout différent. Elle se figurait quelque face hor-
rible, aux traits où la fureur se fût gravée à jamais... Elle voyait une tête énorme plantée sur une énorme nuque, une tête terrifiante, oui, mais grotesque, et semblable de loin à une tête d’enfant en bas âge. Une tunique améthyste, interdite aux simples mortels, bleutait sa face courte et large. Ses cheveux sombres étaient, selon la mode, lancée par Othon, coiffés en quatre rangs de boucles superposées. A Lygie il parut sinistre, mais surtout hideux.
Lui, se tournant vers Pétrone, demanda :
ce Est-ce là l’otage dont est amoureux Vinicius ?
— Oui.
— Comment se nomme son peuple?
— Les Lygiens.
— Vinicius la trouve belle ?
— Oui. Mais sur ton visage, ô juge infaillible, je lis déjà ta sentence : hanches trop étriquées.
— Hanches trop étriquées, répéta Néron, les yeux mi-clos. »
Le festin s’animait. A tout instant, de l'intérieur de grands vases pleins de neige et festonnés de lierre, on tirait des cratères de vins. De la voûte, tombaient des roses.
Pétrone pria Néron de vouloir bien, avant que les convives fussent complètement ivres, illustrer le festin de son chant. En chœur on appuya ses paroles.
Néron commença par refuser.
Mais Lucain l’adjura au nom de l'art et de l’humanité. Tout le monde savait que le divin poète, le chanteur sans second, avait composé un nouvel hymne à Vénus, auprès duquel celui de Lucrèce n’était que vagissement de louveteau. Qu’il fît donc de ce festin un festin véritable ! Souverain paternel, il ne devait point infliger à ses sujets la torture de son silence.
« Ne sois pas implacable, César!
— - Ne sois point implacable ! répéta l’assemblée. »
Néton étendit les mains, témoignant qu’on lui faisait violence et qu’il cédait. Tous les visages prirent l’expression de la gratitude, tous les yeux se tournèrent vers lui. Mais il donna l’ordre d’annoncer à Poppée qu’il allait chanter. Une indisposition avait empêché Augusta de venir au festin, et aucun remède ne serait aussi efficace que le chant de César...
Poppée vint aussitôt. Elle régnait encore sans partage sur le cœur de Néron; mais il eût été dangereux d’irriter César, quand il s’agissait de son amour-propre de chanteur, de cocher ou de poète. Elle entra,
blonde et vêtue, elle aussi, d’une tunique améthyste, le cou lumineux de perles énormes qui avaient fait partie des dépouilles opimes de Massmissa. Des acclamations l’accueillirent, où revenait sans cesse le nom de « Divine Augusta ». De sa vie, Lygie n’avait vu beauté telle. Elle ne pouvait en croire ses yeux. Ainsi, c’était là l’infâme Poppée, qui avait incité César à assassiner sa mère et son épouse. Poppée dont on renversait les statues la nuit, par la ville, et qu’insultaient sur tous les murs des inscriptions. Lygie n’avait jamais imaginé les esprits célestes décorés d’une beauté plus délicieuse.
Un tumulte d’applaudissements marqua la fin de l’hymne. « O voix divine ! » s'exclamait-on de toutes parts. Parmi les femmes, quelques-unes, ayant levé les bras, restèrent ainsi, en extase, bien que le chant eût cessé. D’autres essuyaient leurs yeux en larmes.
Dans la salle entière, ce fut un bourdonnement intense. Poppée, baissant sa tête dorée, pressa sur ses lèvres la main de Néron, et la tint ainsi longuement, sans une parole.
Mais Néron regardait attentivement du côté de Pétrone, à la louange de qui il était sensible par dessus tout. Pétrone proclama :
u Mon avis sur la musique de cet hymne, c’est qu’Orphée doit être aussi jaune d’envie, que Lucain ici présent ; quant aux vers, je les aurais préférés moins bons : j'eusse alors trouvé une louange qui ne fût pas indigne d’eux. »
Néron exultait. Il indiqua lui-même les vers qu'il considérait comme les plus beaux ; puis il se leva pour reconduire Poppée, qui, vraiment malade, désirait se retirer.
Un instant après il était de retour, curieux du spectacle qu’il avait préparé avec Pétione et Tigellin.
Cependant la fin de l’orgie n’était point proche encore. Les esclaves continuaient à servir de nouveaux mets et à remplir de vin les coupes ornées de verdure.
La plupart des convives sombrèrent sous la table. Pétrone n’était point ivre; mais Néron, qui, au début, par souci de sa voix céleste, évitait de boire, avait vidé coupe sur coupe et s’était eniVré. Il voulait même chanter encore de ses vers, des vers grecs cette fois, mais il ne parvenait pas à se les rappeler; et, par erreur, il entonna une chanson d’Anacréon.
QlJO VADIS î
QUO VAD1S ?
Vinicius n’était pas moins ivre que les autres. La bouche pâteuse, il cherchait à enlacer Lygie, disant :
« César t’a reprise aux Aulus pour me faire don de toi. Demain, à la nuit tombante, mes esclaves viendront te prendre, tu m’entends ? »
Elle luttait désespérément, sentant qu’elle allait succomber.
Mais, à ce moment, une force effroyable délaça les bras du tribun aussi aisément que des bras d’enfant, et le repoussa luimême, comme un fétu ou une feuille sèche. Vinicius se frotta les yeux, stupéfait, et vit au-dessus de lui la gigantesque stature du Lygien Ursus.
Le Lygien restait immobile et très calme. Mais ses yeux dardés sur Vinicius avaient une expression si singulière que le jeune homme sentit son sang se glacer. Puis, le géant prit sa reine dans ses bras et, d’un pas égal sortit du triclinium. Acté le suivit.
Vinicius demeura un instant comme pétrifié. Puis il sauta sur ses pieds et s’élança vers l’issue :
« Lygie ! Lygie ! »
Mais la stupéfaction, la fureur et l’ivresse lui fauchèrent les jambes. Il chancela, trébucha, et s’écroula sur les dalles. Les convives étaient, pour la plupart, vautrés sous la table; quelques-uns titubaient par la salle, en battant les murailles; d’autres dormaient auprès de la table, ronflant ou bien expectorant dans le sommeil l’excès de leurs ingurgitations.
Et, sur les consuls ivres et sur les sénateurs, sur les chevaliers, les poètes, les philosophes ivres, sur les danseuses et sur les patriciennes, sur ce monde tout-puissant encore et déjà désâmé, sur ce monde qui roulait vers l’abîme, de l'épervier d’or tendu sous la voûte pleuvaient, sans trêve, des roses.
Dehors, c’était l’aube.