Cornélius, Tricamp, Gudule, Balthazar
GUDULE
Mais je ne suis pas sortie, monsieur.
TRIGAMP.
Du tout? du tout?...
GUDULE
Non monsieur, parce que je sentais venir l'orage ; et à cause de mon âge, voyez-vous, ces jours-là, je n'ai plus de jambes.
BALTHAZAR
Alors tu étais dans ta chambre ?
GUDULE
Non, monsieur, je n'étais pas dans ma chambre... je n'aurais pas pu monter; — je suis restée toute l'après-dînée dans la grande pièce, à tricoter près du feu, et je n'ai pas bougé.
TRIGAMP.
Avez-vous bonne vue, la femme?
GUDULE, qui n'entend pas.
Monsieur dit?
TRIGAMP, plus haut.
Je demande si vous avez de bons veux ?
GUDULE
Ohl pour cela oui! monsieur! l'oreille pas! c'est un peu duri — Mais les yeux, c'est encore bon, comme la mémoire.
TRIGAMP.
Ah! la mémoire est bonne! Eh bien, quelles personnes sont venues dans l'après-midi ?
GUDULE
Il est venu le facteur, monsieur! Et puis une voisine, pour emprunter un rouleau de pâtisserie... que Ghristiane lui a donné... et puis Pétersen.
TRIGAMP.
Ah! Pétersen ! — Qu'est-ce que c'est que Pétersen?...
GUDULE
C'est un voisin, monsieur, un garde de nuit... monsieur le connaît bien.
Oui, c'est un pauvre diable qui a perdu sa femme, il y a un mois, et ses deux petits enfants sont malades f un brave homme auquel on rend ici quelques services.
TRIO AMP, à Gudule.
Et ce Pétersen est donc entré?...
GUDULE
Non, monsieur I il a seulement parlé à Cbristiane... par la fenêtre.
TRIGAMP.
Pour lui dire?..
GUDULE
Je n'ai pas entendu, monsieur.
TRIGAMP9 à Cornélius, en montrant son oreille, et bas.
Abl oui, l'oreille!... (Haut.) Et après lui personne? (cuduie n'.n.
tend pas.)
BALTHAZAR
Monsieur demande s'il n'est pas venu d'autre personne?...
GUDULE
Non, monsieur.
TRIGAMP.
Et Cbristiane, où était-elle pendant que vous tricotiez ?
GUDULE
Eh bien I monsieur, elle allait et venait, comme toujours, cette enfant; elle veillait à la cuisine pour moi, puisque je ne pouvais pasi... elle est si complaisante I
TRIGAMP.
Mais enfin, elle n*était pas toujours à la cuisine?...
GUDULE
Non, monsieur, elle est aussi entrée dans sa hambre.
TRIGAMP, Tirement.
Ah! elle est entrée ici, n'est-ce pas?...
GUDULE
Oui, monsieur. Pour faire sa. toilette à cause du souper.
TRICAMP.
El... est-elle demeurée longtemps dans cette pièce?
GUDULE
Une heure, monsieur.
TRICAMP.
Ah! elle est restée ici une heure?
GUDULE
Oui, monsieur, une bonne heure.
TRICAMP.
Et vous n'avez rien entendu, pendant ce temps-là? — par exemple, comme des coups de marteau sur du bois?
GUDULE
Noii, monsieur.
TRICAMP, à Balthazar.
Oui !... Toreille toujours I (a Guduie.) Et puis Torage grondait déjà, n'est-ce pas?...
GUDULE
Oh, oui, monsieur, j'entendais bien le tonnerre.
TRICAMP.
Elle a confondu les deux bruits. — Et enfin, ma bonne Guduie?...
- GUDULE
Et enfin, monsieur, l'orage éclatait... monsieur ne rentrait pas. J'ai eu bien peur I Je me suis mise à genoux et j'ai dit mes prières!... Et c'est alors que Ghristiane est sortie de sa chambre, toute tremblante, toute pâle!... et le tonnerre a éclaté d'une force ! \
TRICAMP, triomphant.
Ah ! vous avez remarqué qu'elle était pâle et tremblante !
GUDULE
- Dame! comme moi, monsieur! cet orage, ça nous cassait bras et jambes... je ne pouvais plus me relever, moi ! et c'est là-dessus que Monsieur a commencé à frapper à la porte, et Ghristiane a ouvert, et voilà (pleurant) tout ce que je sais... monsieur... aussi vrai que je suis chrétienne et honnête femme.