LA FÊTE DE L'AIT SRIR
C'était sur ie plateau désert, rocailleux, poussiéreux, couvert de palmiers nains, où court la puissante muraille de pierres et de terre rouge qui sert d'enceinte aux vergers de Rabat. Une immense porte en ogive laissait voir, au milieu de grands espaces vides, le palais du Sultan, encore inachevé (ces palais du Maroc ne sont jamais finis) ; les orangers, les vignes les verdures des jardins; les maisons clairsemées de la ville française, et au delà, les blanches terrasses de Rabat et de Salé, étendues comme une lessive qui sèche au bord de la mer. De l'autre
côté du rempart, s'en allait à perte de vue une campagne fortement vallonnée, brûlée par le soleil, sans arbres, sans buissons, où . vaguaient quelques troupeaux.
Sur le plateau désolé, des soldats noirs faisaient la haie, superbes, étonnants à voir avec leurs visages de nuit, des uniformes écarlales, leurs gants de filoselle, et des turbans croisillonnés de vert. Derrière eux s'alignaient des cavaliers en burnous, le capuchon sur la tête, le fusil à la main, tout blancs par-dessus ce buisson rouge. Et cette longue ligne, rouge et blanche, s'en allait depuis la porte en ogive jusqu'à une tente dressée là-bas au milieu des rocailles, et sous laquelle, ce matin- là, le Sultan du Maroc allait venir, suivant l'usage, pour célébrer la fin du llamadan.
Dans l'ombre de la muraille rouge, invraisemblablement petits sous l'entasse-
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ment formidable des pierres et de la boue séchée, un petit groupe de personnages, les vizirs et les secrétaires, attendaient patiemment sur leurs mules bâtées de hautes selles amaranthes que Sa Majesté chérifienne, Moula y Youssef, apparût. Leurs vêtements d'une sobre élégance contrastaient délicieusement avec la sauvagerie de ce plateau stérile, de ces nègres aveuglants et de ces murs embrasés. Au premier regard, tous ils semblaient pareils sous leurs burnous d'une égale blancheur; mais par l'ouverture du manteau apparaissaient des soies de tons variés, très tendres, attendris encore par une mousseline qui en atténuait l'éclat jusqu'à le faire presque disparaître. Savantes harmonies de teintes nuancées à l'infini, plus charmantes encore ])eut-ôtre que ces débauches de couleur des fantasias du Sud Algérien, qui ont ravi et ravissent toujours les peintres romantiques.
C'est, je crois, dans le protocole que le Sultan du Maroc doit se faire longtemps attendre. On attendit longtemps. Enfin, arriva sous la porte le lieutenant du Maître du Palais, à cheval, au milieu de quelques cavaliers. Ensuite le Maître du Palais luimême, un métis de sang noir, la carabine au poing, qui portait sur la tête un merveilleux turban roulé autour de son bonnet pointu comme une énorme toupie. Venaient derrière, au pas, tenus en main par des serviteurs à pied, six chevaux noirs et blancs, dont les étriers et les selles, posées sur de nombreux tapis, se devinaient sous les housses. Suivaient deux autres cavaliers, porteurs de longues lances à la pointe d'argent doré. Puis, le Maître des Écuries, un superbe nègre vêtu d'un caftan vert émeraude, dont aucune mousseline n'atténuait la chaude couleur, — une sorte de Falstalî noir, avec
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une barbe de neige frisottant sur sa peau lustrée, et qui adressa au passage, d'une voix retentissante, aux vizirs et aux secrétaires toujours rangés sous la muraille, le salut de Sa Majesté: « Salut à vous, vous dit mon Maître! » Enfin dans l'ombre de la porte, sur un cheval tout blanc harnaché de cuir orange, apparut le Sultan lui-même, dont on ne voyait que le visage et les mains presque noires dans la blancheur des lainages. A sa droite et à sa gauche, quatre serviteurs à pied agitaient des serviettes afin d'écarter les mouches. Un autre, derrière lui, tenait au-dessus de sa tête le parasol de velours vert, insigne de la toute-puissance, et de fois à autre il le faisait doucement tourner entre ses doigts comme une grande fleur, pour suivre les moindres mouvements de l'auguste cavalier et que jamais son visage ne fut touché du soleil.
Les cuivres et les tambours des nègres de la Garde s'étaient mis à battre aux champs, et nos airs militaires, au i)ied de ces murs d'un autre âge, retentissaient étrangement sur ce cortège très ancien, comme l'écho triomphant d'un autre rythme de la vie. A côté, d'autres musiciens, vêtus ceux-là de tuniques jonquilles, violettes, amaranthes, oranges, verlcitron, un aro-en-ciel fané, un parterre de tulipes éteintes, pâlies par trop d'heures au soleil, enchevêtraient dans ces fanfares guerrières une musique aussi falote, aussi lointaine, aussi passée, aussi conte de fées que les tons de leurs tuniques, — de vieux airs andalous tout en syncopes, en rythmes suspendus, — cependant que derrière le rouge buisson des soldats qui présentaient les armes, les hauts cavaliers en burnous, sous le capuchon pointu, immobiles sur leurs selles, entonnaient d'une môme voix
sur un air de complainte, en riionneur du Commandeur des Croyants, une salutation religieuse tout à fait indiflerente aux fantaisies des musiques.
Dans ce bruit et la poussière soulevée par le cortège, le Sultan, impassible, avait franchi la porte. Derrière son parasol, le Chambellan du Palais menait la troupe des familiers préposés aux charges de la Cour, les eunuques, les gens des ablutions, les gens du lit, du thé, de l'eau, et aussi les gens de la natte qui étendent aux heures rituelles le tapis de prière. Suivaient les gens du sabre, du pistolet, du fusil, de la litière, — tout ce monde à cheval et toujours habillé de ces divines couleurs voilées sous la mousseline et la laine. Des étendards, suspendus à de longues hampes surmontées d'une boule de cuivre, faisaient derrière les cavaliers un rideau de soies changeantes. Les vizirs et les
secrétaires, sortant de lombredes murailles, avaient poussé dans le cortège leurs mules sautillantes ; les cavaliers des tribus pressés derrière la Garde noire, prenaient la suite de l'escorte à mesure qu'elle les dépassait, ou s'élançaient au galop du côté de la tente, soulevant autour d'eux des tourbillons de poussière rouge. Dans ce brouillard de cendre embrasée, le Sultan avait disparu. On ne voyait plus par moment que le grand parasol vert, des étriers, un fer de lance, la boule de cuivre d'un étendard, les musiciens aux couleurs d'arc-en-ciel, dont les robes flottantes couraient à la débandade, pareilles à des notes brillantes égarées dans la lumière ; et cahotant parmi les jjalmiers nains et les fondrières du plateau, dans la cohue des ânes, des chevaux, des piétons, de tous les burnous accourus de Rabat et de Salé pour assister à la cérémonie, une vieille au-
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tomobile aux rideaux strictement tirés où se trouvait la mère du Sultan.
Arrivé devant l'enceinte de toile qui formait une mosquée en plein vent, Moulay Youssef mit pied à terre. Il pénétra dans le lieu consacré et devant un petit mur qui indique la direction de la Mecque, et autour duquel d'habitude des moutons viennent chercher l'ombre, il assista à la prière. Puis la cérémonie finie, il remonta sur son cheval, pour venir se placerau milieu du carré formé par sa Garde noire.
Alors, sur ce plateau d'Afrique, un étonnant cérémonial fit surgir tout à coup, du fond d'un passé mort qu'on pouvait croire inanimé à jamais, toute une vieille civilisation qui fut aussi la nôtre, mais que depuis des centaines et des centaines d'années nous avons mise au tombeau.
Immobile sur son cheval blanc au beau
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harnais orange, toujours évenlé par les serviettes claquantes et protégé par le grand parasol, le Sultan s'était arrêté au milieu du carré de ses soldats, entre ses deux musiques qui continuaient de mêler, sans se soucier l'une de l'autre, leurs cuivres, leurs tambours, leurs flûtes, leurs trompettes et les accords de Sambre-et-Meuse aux nostalgies d'Andalousie.
Trois cavaliers entrèrent dans le carré, portant au bout de longues hampes, surmontées de boules de cuivre, d'immenses nappes de soies usées, bleues, amaranthes, mordorées, brodées de versets coraniques, et qui descendaient jusqu'à terre. C'étaient les étendards sacrés de Moulay Idriss, qui pendant toute l'année, sous la lumière des veilleuses, restent à Fez, au cœur de la ville impériale, et qu'aux jours de grande fête on va chercher au fond de leur sanctuaire pour les
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présenter au Sultan... Moulay Youssef prit tour à tour dans sa main les trois vieilles soies saintes et les porta à ses lèvres, en s'inclinant sur son cheval dans un geste de vénération.
Puis on fit approcher la bannière de Sidi Bel-Abbès, patron de Marrakech, — de Marrakech la victorieuse, d'où se sont élancés jadis les guerriers qui partaient à la conquête de l'Espagne. Mais cette bannière ne se déploie que pendant la bataille, et durant les jours pacifiques elle reste enveloppée, comme un papillon invisible dans sa chrysalide de soie. Et cette fois encore le Sultan se pencha sur sa haute selle orange.
Ensuite, et successivement, chacune des tribus qui participaient à la fête vint lui prêter l'hommage. Le lieutenant du Maître du Palais allait chercher les cavaliers rassemblés en lignes profondes sur un des côtés
du carré et les amenait face au Sultan. Du haut de son cheval, le Maître du Palais, la carabine au poing comme un bâton de héraut d'armes, annonçait de sa voix retentissante le nom delà tribu, ajoutant aussitôt la formule consacrée : « Dieu bénisse les jours de notre Maitre! »Et derrière lui, l'énorme nègre tout habillé de vert, à la barbe blanche et frisée sur ses luisantes joues d'ébène, le Maître des Écuries, répétait d'une voix profonde le nom de la tribu et la vieille formule : " Dieu bénisse les jours de notre Maître! »
Alors le Maître du Palais, se tournant vers les cavaliers, transmettait de sa même voix sonore la bénédiction du Sultan, qu'aussitôt reprenait comme un écho subit l'énorme Falstaff noir : « Soyez les bienvenus, vous dit mon maître 1 » Et tous les cavaliers, s'inclinant profondément sur leurs selles, répon-
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daient d'une seule voix : « Dieu bénisse les jours de notre Maître ! ».
Et le Maître des cérémonies et son noir écho reprenaient : « Dieu vous agrée, vous dit mon Maître ! » Et les autres s'inclinaient encore, et une fois encore répondaient : « Dieu bénisse les jours de notre Maître! »
Et pour la troisième fois, le Maître du Palais : «Dieu vous donne la vertu, vous dit mon Maître! » Et les autres encore une fois : « Dieu bénisse les jours de notre Maître ! » Puis les deux mains ouvertes à hauteur du visage ils attendaient, comme dans la prière, la bénédiction du Sultan.
Plus un mot. Moulay Youssef passait la main sur sa poitrine d'un geste qui était à la fois la fm de sa prière mentale et le signe de leur congé. Les cavaliers partaient au trot, obliquaient hors du carré. D'autres venaient prendre leur place, et à chaque
fois le Sultan, tout à fait impassible, faisait imperceptiblement avancer son cheval, pour se porter, dans un mouvement de vieille courtoisie symbolique, au-devant de ses féaux.
Une trentaine de tribus se présentèrent devant lui, quelques-unes somptueusement harnachées, mais la plupart assez misérables et n'ayant pour tapis de selle que des lambeaux de soie, des étoiles usées, mais de tons infiniment doux et agréables à l'œil. Il y avait là des tribus, qui depuis des temps immémoriaux n'avaient pas prêté cet hommage, des tribus l^elliqueuses que notre politique venait de ramener au maghzen, des hommes rudes, aux burnous grisâtres, avec (les yeux de feu, des pommettes saillantes et de longs poils de chèvre sur leurs visages boucanés. Que pensaient-ils, ceux-là, en se penchant sur leurs selles, quand ils
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criaient si liumblement : « Dieu allonge les jours de mon Maître! » Dieu seul le sait, qui sait tout...
Lorsque les derniers cavaliers eurent ainsi défilé, un coup de canon retentit, le Sultan tourna bride, et comme saisis d'une panique folle les serviteurs et les vizirs s'éparpillèrent en un indescriptible désordre de robes flottantes et de burnous envolés, qui les rassembla tous, après cette minute éperdue, dans l'ordre exact du cortège : le Maître du Palais en tête, les six chevaux de main à la suite, le Chef des Écuries devant les porteurs de lance, les huit chasseurs de mouches à droite et à gauche du Sultan, le parasol vert immuablement sur sa tête, et derrière lui le troupeau confondu des dignitaires et des vizirs, que dominaient les hautes soies d'Idriss et la quenouille héroïque du grand saint de Marrakech. Et toujours dans la
poussière et le tumulte des musiciens qui trébuchaient dans le sable et les palmiers, et dont la troupe bigarrée faisait à elle seule une chanson, le lent cortège s'avança impassible et solennel entre les gens des tribus, d'où sortait parfois un caïd pour se jeter à plat ventre devant le cheval du Sultan et baiser l'étrier doré.
Quelques instants plus tard, le général Lyautey se rendait au palais. îl arriva, à sa manière, brillant, aisé, rapide, en cavalier qui sait que des regards de cavaliers le guettent, mit lestement pied à terre et pénétra dans la cour intérieure, suivi de sa maison militaire et civile. Descendus de leurs chevaux et de leurs mules, tous les serviteurs du palais, accroupis maintenant de chaque côté de la cour, faisaient une frise minuscule de rouges bonnets pointus, de
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lainages et de pieds nus, au bas des hautes murailles blanches. Le Sultan était assis sur un canapé Louis-Philippe, dans une salle de construction récente, mais joliment décorée dans le \'ieux style arabe. A sa droite se tenaient quelques-uns de ses vizirs.
Le Général vint jusqu'à lui, en faisant, aux intervalles prescrits par le cérémonial, les trois saints d'usage. Puis il lut un discours, auquel Sa Majesté chérifienne répondit, comme veut la caïda, d'une voix basse, inintelligible, en remuant à peine les lèvres. Un interprète traduisait. Mais bien autrement que ces discours, la simple attitude de ces deux hommes, assis maintenant l'un en face de l'autre et qui s'entretenaient avec une familiarité paisible, faisait passer rapidement mille pensées dans l'esprit.
Après la scène de l'hommage sur le plateau désolé, — antique tableau féodal qui, à
quelques nuances près, aurait pu figurer dans une chronique de Joinville. de Villehardouin ou de Froissart, — celte conversation intime et parfaitement noble était d'un caractère si moderne, si chargé de l'heure présente et de tous les sentiments de la plus extrême minute I Le Sultan, assez lourd, les lèvres fortes, le teint sombre, n'avait plus cet air impassible qu'on lui voyait tout à l'heure sur son cheval blanc et orange, au milieu de son cortège antique. En écoutant le Général, un sourire plein de bonhomie et de finesse bourgeoise découvrait ses dents éclatantes et animait un regard un peu sans vie mais très doux, qui rappelle que sa mère est née dans la Circassie aux beaux yeux. Toute sa personne détendue dans un sentiment de confiance respirait la sécurité, l'amitié. Et le Général, ferme avec grâce, persuasif et limpide, à mesure qu'il lui pré-
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sentait quelque personne de sa suite, lui disait ses intentions, son désir, sa volonté de respecter dans ce Maroc qu'il aime, les formes séculaires de sa vie, ses traditions, ses coutumes, les situations héréditaires. Graves questions qui passaient dans cette causerie tout unie, immense problème, dont la réussite à cette heure prend un caractère angoissant quand, à deux cents kilomètres à peine, les tribus de l'Atlas, payées et armées par l'Allemagna, ne sont maintenues dans leurs rochers que par quelques bataillons. Et cependant, quelle paix de la mer à l'Atlas, du Sous à la frontière espagnole! Pour ainsi dire, pas un soldat dans cette vaste étendue. Où donc est le secret de cette force invisible? Je le voyais là clairement, au cours de cette entrevue. Ce beau secret, si simple, il est dans ces hautes manières, nobles sans morgue, affables sans condes-
cendance, polies sans familiarité; il est dans le respect d'une race qui garde toujours sur elle l'empreinte d'un des grands passés du monde; et surtout, dans ce sentiment plus riche que tous les autres en vertus merveilleuses : l'amour des gens et des choses d'Islam.
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