UN PARDON EN ISLAM
Entre les vingt-neuf marabouts d'hommes, les dix marabouts de femmes et les treize zaïouas qui sont Thonneur et la décoration de la banlieue de Salé, le tombeau de Sidi Moussa brille d'un éclat particulier. Ce saint personnage vivait, il y a quelque six cents ans, dans une chambre misérable du fondouk des huiles, à Salé, nourrissant son esprit de la prière et son corps d'oignons sauvages. Chaque jour, il consacrait plusieurs heures à ramasser sur la grève les épaves apportées par la marée, et de l'argent qu'il en tirait, il achetait du
pain pour les pauvres. Cependant une fois par an, aux approches de la fête du mouton, qui marque la date du pèlerinage à la Mecque, il s'éloignait du fondouk le temps que durait la fête, disant qu'il se rendait à quelques lieues de là, tuer le mouton en famille. Douze années consécutives, on le vit ainsi disparaître. Mais des gens de Salé qui faisaient le pèlerinage, l'ayant rencontré auprès du tombeau du Prophète, on connut bien que douze fois il y avait été ainsi miraculeusement transporté. Aujourd'hui encore, son tombeau est fréquenté par tous ceux qui portent au cœur le désir de visiter la ville sainte. 11 lève les obstacles, fournit les mojTus matériels de subvenir aux dépenses du voyage, raccourcit même les distances, et dans la poésie que le très savant, très pieux et très intelligent Abbou el Abbas Sidi Ahmed
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ben Abderrahman el Habi esSlaouiagravée sur son mausolée, il est nommé le patron des voyageurs.
De son vivant, le saint homme possédait une autre vertu, vraiment inestimable dans ce pays ardent où le stérile asphodèle couvre d'immenses étendues de sa fleur empoisonnée. Il transformait en légumes exquis, en frais concombres, en citrouilles fondantes, cette plante désolée des sables. Aussi, lorsqu'il mourut, ne laissant pour payer les frais de son enterrement qu'un Coran et sept dirhem qu'il avait gagnés jadis comme gardien d'une vigne aux environs d'Alexandrie,, chacun voulut enterrer dans son verger un si étonnant jardinier. Une véritable bataille s'engagea autour de son corps. Tantôt un groupe l'emportait, tantôt un autre, et cette lutte dura de midi jusqu'à minuit. Il demeura d'abord huit jours dans 1p jardin
de Béni el Kassem, qui avait fini par triompher dans la pieuse bagarre. Mais une personne dévote, Menarra bent Ziadat Allah, le lit transporter à trois kilomètres de Salé, sur une haute falaise qui domine la grève où il avait couru toute sa vie pour ramasser les épaves, et lui fit élever une Kouba qui lui coûta cinq cents dinars.
C'est un lieu qui d'ordinaire est tout à fait sauvage, exception faite du lundi, où les femmes stériles viennent se baigner dans une grotte sur laquelle le saint étend son pouvoir miraculeux. La falaise est à pic, très inhospitalière. Elle se creuse en anses profondes, au fond desquelles se disposent de larges dalles en escalier que la mer vient couvrir et d'où elle s'en va de degré en degré par nappes transparentes et en cascades d'écume. De chaque côté de ces gradins, le flot s'est creusé des retraites dans
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la roche noire et poreuse^, des défilés, de longs couloirs où pénètre la vague, et qui l'hiver doivent subir de formidables assauts, lorsqu'aux jours de tempête l'eau s'élance, emplit la crique, les défilés et les grottes, et vient jeter sa fureur jusque sous les murs du tombeau. Non loin du marabout, une kasbah ruinée augmente encore la solitude. Personne n'y habite plus. Les cigognes même l'ont quittée, sentant venir l'automne, pour appareiller vers le Sud ou vers le Nord, je ne sais, car nul ici ne peut le dire. Entre la mer stérile et un champ planté de vignes, ces rouges murailles édentées semblent plus mortes que le tombeau; et dans cette solitude, les deux bâtisses sans vie, l'une blanche et l'autre rouge, racontent à la vague impatiente toute une longue histoire de religion et de guerre.
Aujourd'hui, entre la vieille kasbah et le
mausolée du saint, de riches tentes bien dressées : les unes pointues comme le capuchon d'un burnous, les autres allongées en forme de carènes, animent l'étendue habituellement si déserte. Des chants, des violons, des cymbales retentissent entre les hauts murs de toile. Devant les portes relevées flottent des drapeaux multicolores. Des cavaliers étincelants galopent dans la poussière impalpable. On dirait que tout ce monde fait le siège de ces murs ruinés : c'est un camp au bord de la mer, quelque chose de très ancien, de primitif, de très noble, un chant d'Homère ou de Virgile.
On célèbre la fête du saint, le moussem de Sidi Moussa, le grand pardon de Salé. Devant la porte du tombeau, la foule va et vient sans cesse, du même mouvement inlassable que la mer au fond des anses. Les danseurs des confréries forment de grands
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cercles grisâtres, autour desquels se rassemble la multitude des burnous. Les tambours et les flûtes, déchaînés en tempête pour exciter leurs danses, ne laissent percevoir qu'à de lointains intervalles les salves des cavaliers qui font la fantasia devant la tente du Pacha, et couvrent de leurs fracas la musique des violons, des luths, des mandolines, des rebecs et des tambourins qui, là-bas, sous les riches tentes, célèbrent les femmes et l'amour à la manière d'Andalousie,
Qui ne danse pas devant le Saint sera malade toute Tannée. Au-dessus de la foule immobile, je vois des tètes bondissantes, surgir et retomber en cadence comme des têtes de pendus secoués par une corde invisible.
Il y a le cercle des Guenaoua,qui sont les gens que j'ai vus, l'autre soir, évoquer les
esprits aux clartés de l'acétylène et de la lune passionnée de tout temps pour ces vertiges. Il y a le cercle des Beni-Hassen, qui mènent une sorte de ronde prodigieusement lente, autour d'énormes tambours, tandis qu'un musicien armé des larges et courts ciseaux dont les fabricants de babouches se servent pour découper leur cuir, fait un accompagnement étrange en ouvrant et fermant les deux branches de fer ou bien eh les frappant avec un énorme clou. Et la lenfe, la très lente danse s'en va sautant d'un pied sur l'autre, au rythme des ciseaux et des tambours, que de moment en moment les musiciens présentent à la flamme d'un brasero pour retendre la peau distendue par l'humidité marine.
Il y a le cercle des Hamadcha, disciples de Sidi Ali ben Hamdouch, dont le tombeau est vénéré dans la montagne du Zerhoun, et qui se tailladent avec des haches
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OU jonglent avec des boulets qu'ils se laissent tomber sur la tète. Aux deux bouts d'une longue ellipse, ils forment une ligne d'une cinquantaine de danseurs qui se tiennent par la main, plient les genoux tous ensemble, puis se redressent sur les pointes sans presque quitter la terre, frappent le sol en cadence, lèvent par instant une jambe dans ce geste charmant qu'on trouve si souvent sur le flanc des vases antiques, en même temps qu'ils projettent en l'air, avec leurs blancs lainages, leurs mains toujours emmêlées. Et au milieu de la ronde insensible, des forcenés, la tête déchirée et le burnous en sang, promènent comme un trophée la francisque à double tranchant dont ils se sont meurtris.
Il y a le cercle des Aïssaoua, disciples de Sidi Aïssa, dont le tombeau est à Mecknès, et qui répondit un jour à ses élèves mourant
de faim au milieu du désert où il les enseignait : « Mangez ce que vous trouverez ». C'est pourquoi, dans leurs jours d'excès, les uns, qu'on appelle les Lions, dévorent des moutons vivants et leurs entrailles non vidées, et les autres, qu'on appelle les Chameaux, mangent du verre cassé et des figues de Barbarie armées de leurs ceintures d'aiguilles. En ce moment, rangés devant leurs musiciens, ils se contentent de l'extase que leur procurent la musique et la danse. Les plus grands au milieu, les plus petits aux ailes, ils forment comme un croissant de lune, et se tenant eux aussi par la main, piétinent le sol en cadence, projettent imperceptiblement leurs corps en avant et en arrière, puis sautent brusquement en l'air, en poussant un cri rauque, une sorte de han! qui se traduit par Allah.
Il y a le cercle tles dévots de Sidi Abd
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el Kader Djelali, enterré à Bagdad, proche parent du Prophète, patron des aveugles et des infortunés, et dont j'entends tous les jours le nom me poursuivre de rue en rue dans la bouche des mendiants. « Un pain pour Sidi Abd el Kader Djelali ! Une bougie pour Sidi Abd el Kader Djelali î » C'est un immense cercle de désolation et de misère, de loques couleur de terre et de demi-nudités, où brillent çà et là les fichus de tète éclatants et les bijoux sauvages de quelque femme de la campagne à demi dévoilée.
Trois rangs assis, et derrière, une multitude debout. Au centre, un nègre se démène, ses cheveux noirs, longs et crépus, semés de coquillages blancs, affreux à voir comme des yeux enfilés en chapelet. Une longue canne à la main, il excite un orchestre composé de trois musiciens qui frappent à tour de bras sur de larges tambours, et
de deux autres qui, le regard au ciel, la tête renversée sur l'épaule, les joues gonflées et luisantes comme celles d'un dieu marin sur un bois de la Renaissance, soufïlent dans de longs roseaux auxquels ils font décrire en l'air des arabesques mystérieuses. Les tambours marchent vers les flûtes et les flûtes reculent ; puis à leur tour les deux roseaux marchent vers les trois tambours, et les tambours semblent fuir, cependant que le nègre aux cheveux dénoués fait des bonds désordonnés en proférant les louanges du saint. Et entre chaque vers, le forcené grimace, agite sa canne, se jette à terre et barbouille dans la poussière rouge son front noir ruisselant de sueur. Sous les haïeks, tous les regards suivent cette mimique extravagante: parfois une main sort d'un voile, entr'ouvre la serviette éponge, laisse voir des choses brillantes, des bijoux, un cou ambré,
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toiite une chapelle éclatante. La main jette une pièce blanche : alors face à la donatrice, le nègre lui chuchote à l'oreille quelque bonne aventure au nom d'Abdel Kader Djelali...
Etvoi'-i un autre cercle, plus haillonneux encore, les adeptes de Sidi Haddi, accroupis autour d'un pauvre tapis sur lequel sont posés une théière et un pot de fer- blanc plein de menthe parfumée. Ce sont des errants, qui ne vivent (|ue d'aumônes, qui sont entrés dans la misère dès le premier jour de l'existence ou que la destinée a conduits dans l'infortune par ses mille chemins : gens ruinés par un caïd, dépouillés par un cadi, trompés par une femme, et qui, dégoûtés des hommes, se réfugient dans le vagabondage, n'attendant plus désormais de secours que du hasard et de bonheur que du kif qu'ils fument sans arrêt dans leurs pipettes nacrées.
Au milieu de cette foule de danseurs et d'agités, comment démêler dans quelles proportions se mêlent le goût du vertige commun aux religions primitives, les dispositions mystiques de ces populations marocaines, et enfin la détresse qui a toujours rejeté vers les puissances occultes les désespérés du monde?...
Près de ce menu peuple, pour qui la joie suprême semble être de s'évader de la vie par le tournoiement et la danse, quel repos, quelle volupté sous les pavillons de toile où, nonchalamment étendus, les chefs des grandes Confréries dont les adeptes se démènent dans les cercles frénétiques, les descendants du Prophète, le Pacha, les Caïds des tribus venus assister à la fête, et les riches bourgeois de Salé et de Rabat se livrent au délicat plaisir de l'immobilité, du silence et de la musique 1
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Rien de plus noblement antique que ces tentes au bord de la mer, toutes de toile écrue, décorées à l'extérieur de dessins noirs en forme de créneaux stylisés, pour indiquer que ces murs ont le caractère d'un rempart. Des piquets, fichés obliquement en terre, relèvent les portes de toile, laissant apercevoir des bandes d'étoiles colorées, découpées en arceaux, des tapis de haute laine fabriqués dans la montagne, ceux de Rabat pareils à des jardins fleuris, ceux de Salé composés de bandes noires, blanches, jaunes ou vertes, et tout autour les matelas, couverts de mousselines ou d'indiennes à fleurs et chargés de coussins, sur lesquels les invités se tiennent assis ou étendus. Dans un coin, les musiciens, les chanteurs; au milieu, le samovar où l'eau bout pour le thé, les plateaux de cuivre remplis de verres, de tasses, de théières, de ces poires d'argent qui ser-
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vent à répandre sur la tète et les vêtements l'eau de géranium ou de jasmin, et le brûleparfum d'où sort la fumée du santal.
Du fond de cette ombre odorante où gémit le violon et ronfle le tambourin, c'est un plaisir homérique de suivre dans la poussière brûlante le galop de la fantasia. Là-bas aussi, jadis, sur les plages de Troie, au son des lyres et des cithares, et couverts d'huile parfumée, les chefs, les prêtres, les devins se réjouissaient à l'écart, en regardant se divertir les guerriers. Ils sont deux cents peut-être qui se livrent, sous le grand soleil, au jeu de la guerre et de la poudre. Par groupe de trente ou (|uarante, rassemblés devant la porte de la casbah ruinée, on croirait voir des combattants qui font une sortie hors des murs. Cavaliers de tribus pour la plupart, ils ont de longs visages maigres où la ruse paysanne s'allie à la fierté que donne
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la vie au grand air. Les uns portent autour de leur tête rasée une simple corde de chanvre, d'autres un voile enroulé, d'autres un fez entouré de mousseline. Une chemise transparente jetée sur le caftan de couleur laisse à découvert l'intérieur brillant des manches et le bas des robes éclatantes sur les étriers de fer; une sacoche de cuir jaune ou rouge est pendue à leur épaule par une cordelette de soie.
Leurs petits chevaux blancs ou noirs, au cou épais et court, chargés de hautes selles et de multiples tapis, s'alignent sous les murs de la casbah ruinée. Des gens de la tribu, un esclave, un ami, bourrent le fusil, tassent la poudre dans le tube argenté, tandis que les mendiants, qui savent qu'au moment de s'élancer dans l'arène un cavalier est toujours généreux, circulent au milieu des chevaux et tendent la main en disant : « Que la main,
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ô cavalier, frappe le cœur de ton ennemi ! » Un cri : « 0 Dieu ! ô Prophète ! » et les chevaux s'élancent au galop. Un autre cri : « 0 nos pauvres enfants ! » comme si tout ce monde se jetait à la mort, et les chevaux précipitent leur allure. Les cavaliers brandissent leurs fusils, abandonnent les rênes, portent les mains à leurs têtes, pour montrer qu'ils ne tiennent plus les bêtes et témoigner qu'ils se placent sous la protection de Dieu, mettent en joue un ennemi imaginaire, déchargent leurs armes tous ensemble, les lancent en l'air, les rattrapent, tournent au galop et s'arrêtent... La fantasia dure sept minutes, l'amour dure sept .secondes et la misère toute la vie...
Au pas, la troupe des cavaliers regagne la muraille rouge. Des mendiants encore les accompagnent, en célébrant leur éloge :
« Vous avez fait une belle chevauchée. Où
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est un plus noble Seigneur que le Caïd des Séouls?... » Dans le vent de la course, une bande de mousseline s'est détachée d'un front et descend lentement dans la poussière comme un fd de la Vierge. Au petit trot un cavalier revient, et penché sur sa selle, du bout de son fusil ramasse la mousseline blanche. Déjà une autre fantasia s'est élancée dans la poussière, jette ses cris, excite ses chevaux, brûle la poudre dont on voit briller la flamme, s'arrête brusquement, s'en retourne et inlassablement recommence.
Au-dessus du champ de vigne, la lune semble attendre son heure d'entrer dans la fête, pareille à quelque premier rôle depuis longtemps prêt pour la scène. Le long de la falaise où la mer devient plus mouvante aux approches de la nuit, de blanches formes assises contemplent le coucher du soleil.
Dans la majesté des grands plis, des femmes lentement se dirigent vers la grotte de Sidi Moussa, pour aller baigner leurs pieds nus sur les dalles polies où l'Océan lui aussi étend ses tapis d'argent. Cela encore sort du profond des âges, ces femmes vêtues en prêtresses de Diane qui s'en vont vers Aphrodite implorer la fécondité. Le soleil à son déclin répand sui- toi] tes choses des reflets de vermeil qui se dédore. Sitôt qu'il a disparu, toute blancheur devient fantôme. Les cavaliers des tribus regagnent la tente de leur caïd , entravent leurs chevaux et rassemblent les fusils brûlants autour du mât qui soutient le pavillon. Plus tenaces, les danseurs continuent leurs exercices. Devant le tombeau du Saint où les veilleuses allumées et le lustre du plafond éclatent comme un feu d'artifice, leur frénésie poursuit son train, et le choc assourdissant du fer heurté
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contre le fer accompagne, sans jamais faiblir, le bourdonnement de la peau infatigablement martelée.
Sur cette sombre rumeur glisse un bruit cristallin, les clochettes des nègres qui traversent la foule altérée, l'outre de chèvre sur le dos, un gobelet de cuivre à la main. Des relents de cuisine, de graisse de mouton, se mêlent à l'odeur de la menthe et des burnous en sueur, au parfum du santal et de l'eau de géranium. Le long des vignes, à ras de terre, parmi les cactus où s'accrochent de légers abris de toile, les bougies des pauvres gens font des lueurs de feu follet dans la poussière qui retombe. Sous les riches pavillons des caïds et des cheurfas, les serviteurs allument de grands cierges de cire dans les hauts chandeliers de cuivre qu'on fabrique à Manchester, et aussitôt qu'une tente s'illumine, je vois de
blanches draperies s'approcher d'un personnage appuyé sur des coussins, un visage qui s'incline et le baise à l'épaule en lui souhaitant, avec la lumière qui paraît, une heureuse soirée.
A de pareils gestes imprévus, d'un raffinement si gracieux, on sent mieux sa solitude. On voudrait imiter cette noble tendresse et ne pas être seul à errer sur la falaise, au milieu de cette fête étrangère. Pourquoi écouter seul cette longue caresse de l'eau, ces chanteurs, ces violons, cette musicale allégresse? On voudrait qu'un être cher fût là pour guider sa marche incertaine, prendre sa main confiante, l'aidera enjamber les piquets et les cordes, saisir son plaisir dans ses yeux, écarter doucement la tête d'un cheval ou d'un petit âne entravé, comme on écarte dans une allée une branche tombante pour lui faire un passage, l'arrêter,
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lui dire : u Écoule », s'en aller parmi ces bruits discords, ces danses, ces clartés, ces musiques, transformer pour soi cette fête au lieu d'être dévoré par elle, ramasser toutes ces fleurs coupées et les offrir d"un geste tendre au lieu de les laisser à terre.
Oh ! ce serait charmant, après avoir marché longtemps ensemble parmi des choses si anciennes, d'entrer d'un air joyeux sous la tente du Pacha... Sous la tente du Pacha, le repas nous attend. Un repas arabe, c'est pour l'amour la plus aimable fantaisie. Dix plats s'alignent sur le tapis, dans des bassins de cuivre remplis d'une eau bouillante et recouverts des capuchons de sparterie noire et rouge, où se cache le mystère d'une cuisine originale et savante, qui attend, comme la musique, ses explorateurs et ses peintres, — viandes cuites et recuites, mijotées pendant des journées et que l'odeur des fruits
pénètre, gâteaux et pâtes feuilletées sur lesquels se sont posés, durant des heures et des heures, les yeux blancs des négresses tournant autour des petits feux de braise dans les cuisines invisibles, avec leurs bras arrondis qu'elles portent gracieusement ployés et les deux mains pendantes, à la manière de deux ailes.
Pour table, un grand plateau de cuivre ; pour chaises, des coussins ; pour se servir, les doigts. Vrai repas d'amoureux. Il faut aimer pour trouver son plaisir à cette cuisine embrasée. C'est une charmante douleur d'aller chercher sur la carcasse le blanc de poulet qui se détache et de l'oflrir à des mains délicates qui ont peur de la brûlure. Plaisir plus agréable encore de recevoir de ces doigts malhabiles un morceau de mouton sur lequel est posé un œuf comme une large pièce d'or...
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Louanfje à Dieu, dit la chanson,
qui a créé les doigts pour prendre
les bouchées dans le plat
et les dents pour déchirer
la viande du mouton et du poulet,
et la langue pour proclamer
la douceur du concombre,
des raisins et des grenades !
Louange à Dieu, parmi les hommes libres,
aussi bien que chez les esclaves .'
Louange à Dieu, qui nous a gratifiés
du prince célèbre dans toutes les tribus.
notre makre, le glorieux Jvouss-Kouss,
et des crêpes trempées dans l'huile,
et des poules farcies d'amandes,
et du très adorable vermicelle au beurre,
et des beignets au safran et au miel,
et de cette pdte feuilletée
garnie de fruits et d'épices indiennes,
et du ragoût, fis des cendres,
et de sa sœur bien- aimée
la sefa aux coings sucréfi
dans la viande de mouton !
Pendant que les plats se succèdent sur le plateau de cuivre, un violon, une guitare et un tambourin à sonnettes jouent des airs d'Andalousie. La plainte du violon est la voix de l'amoureuse qui gémit d'être loin de ce qu'elle aime ; les notes graves de la guitare renflée sont l'appel de l'homme qui soupire après elle ; et le Pacha se penche pour me dire à l'oreille que le tambourin qui s'agite et va et vient du violon à la guitare, avec son bruit de bourdon et ses folles sonnettes, c'est la vieille entremetteuse toujours présente dans les amours arabes, et qui s'eftbrce de réunir l'amoureuse gémissante et son amant passionné.
Tout à l'heure, visible encore par la porte de la tente, la lune a monté dans le ciel et ne laisse plus voir que la nuit qu'elle illumine et les reflets de sa clarté sur les mendiants, qui attendent dehors la fm de notre
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repas pour s'en partager les restes. Elle règne maintenant sur la fête, semble protéger le campement, veiller sur les animaux, animer les fantômes qui errent le long de la falaise, soutenir de sa magie les orchestres de cymbales dont le tapage continue de se mêler aux mélopées langoureuses. Dans cette pénombre lunaire, l'Océan qui, tout le jour, semblait avoir résigné son pouvoir, retrouve sa puissance et môle sa rumeur aux concerts. A quelle heure du temps sommes- nous ? Si un bateau passe au large, voit-il ces pavillons éclairés? Soupçonne-t-il cette fête de religion et d'amour, au milieu des chevaux qui s'ébrouent, sur cette côte rocheuse et brutale?...
Pas un cri dans cette foule, pas d'autre voix dans cette multitude que la voix des chanteurs, pas d'autre bruit que le mélange des instruments et des airs, et le tintement
des sonnettes qu'agitent les nègres porteurs d'eau. Dans la grotte de Sidi- Moussa, les femmes, enhardies par la nuit et cachées dans les couloirs des rochers, se livrent davantage à la mer. A la porte du tombeau où brillent les veilleuses et le lustre aux cent bougies, des personnages accroupis devant des chandeliers de cuivre mettent aux enchères les cierges que les pèlerins ont offerts au marabout. Plus loin, dans un endroit ténébreux, un tas de cailloux consacré, où l'on jette son mal en y jetant sa pierre, sert d'oreiller aux fauconniers d'un caïd ; et leurs oiseaux, posés sur cette pyramide toute chargée de pensées humaines, avec leurs yeux de feu et d'or semblent les oiseaux du destin.
Les repas sont achevés sous les tentes. Il en est de silencieuses, où les gens étendus sur les coussins se reposent, causent douce-
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ment, cependant qu'un serviteur prépare les tasses de thé et les distribue à la ronde. Il en est où l'on joue aux cartes, sans paroles, avec des gestes compliqués et rapides de muets qui feraient une manille parlée. Il }• en a d'autres qui ressemblent à une véritable mosquée, où tous les hôtes réunis autour des chandeliers de cuivre, et la main à leur front comme s'ils souffraient de la migraine, récitent des litanies que ponctue le tambourin et qu'embaume le bois odorant : « 11 n'y a de Dieu que Dieu. Il n'y a de Dieu que Dieu... » Et cette phrase, reprise interminablement comme sur un chapelet, emplit tout ce coin de la nuit, jette sa monotone paix sur les gens et les choses et sur les petits ânes entravés aux piquets, qui tendent, comme autour d'une crèche, leurs jolis et fins \isages attentifs et résignés. Mais la plupart de ces maisons de toile
sont des chambres de musique, des pavillons de poésie. Partout la guitare appelle, le violon gémit, le tambourin se démène. En face des musiciens, le chanteur accroupi développe son poème, les yeux fixés tantôt sur le violon dont il excite la plainte, tantôt sur la guitare dont il multiplie les appels, tantôt sur le tambourin qui s'affole. Luimême agite à ses doigts des castagnettes de cuivre dont il scande son rythme ; souvent d'autres voix l'accompagnent, et tout ce monde se regarde comme si chacun lisait son chant dans le regard de son compagnon.
C'est toujours le môme poème, vieille tradition andalouse, éternellement la même, éternellement rajeunie :
Dieu a créé la terre,
et il nous a envoyé le Propliète.
Il a partagé le monde
enire ceux fjui travaillent
ou LES HEURES .MAROCAINES 113
el ceux qui ne travaillent pas, ceux qui vendent des marchandises et ceux qui s'occupent des moissons, ceux qui se tournent vers le ciel et ceux qui restent sur la terre, les dévots et les amoureux...
0 délices ! Voici le mot espéré, dont les instruments se saisissent pour le tourner sous mille faces, le faire briller, s'exalter et gémir:
0 mei amis, je suis amoureux
et personne ne sait ce que fai.
(ne gazelle m'a laissé derrière elle,
dans le déserf.
sans eau pour calmer ma soif.
Elle s'appelle Chama.
Elle est tatouée sur la figure,
sur la cheville et sur les bras ;
et le dessin est aussi bleu
que peut fétide l'eau de la mer.
Ses sourcils sont comme deux lames de fahre.
son nez comme le bec de l'aigle.
Elle a une bouche qu\in grain de raisin
peut couvrir.
Portrait dont chaque mot, chaque syllabe est l'occasion d'une roulade, d'une arabesque sonore, dessinée avec la fantaisie de quelque miniaturiste qui à la lettre formée ajouterait toujours un peu d'or. Puis, le quatrain fini, tout le monde reprend les derniers vers :
Un nez comme le bec de l aigle,
tinc bouche qu'un groin de raisin peut
couvrir.
Et pendant que les chants se taisent, longuement, longuement, les violons et les guitares poursuivent leur mélodie sans paroles, un concert énamouré, monotone et tout chargé de modulations, de nuances et de déconcertants accords.
Puis, comme du niilieu d'une arène, bondit la voix du chanteur impétueux, exaspéré, dirait-on, d'être resté trop longtemps silencieux :
ou LES HEURES MAROCAINES Ho
0 mes amis, demande: à cette gazelle
ce que je lui ai fait.
Je mis un homme capable de monter à cheval :
mes ennemis tremblent à mon nom ;
ma balle a des yeux et obéit à ma voix.
Moi qui donne des conseils dans la bataille,
je suis dompté par elle.
Quand elle parle, c'est un sultan qui commande,
et ntoi je n\ii qu'à dire :
Que Dieu protège les jours de mon Seigneur!
Et toute la tente, et tous les instruments répètent dans le parfum ilu bois odorant et de l'eau de géranium :
Quand elle parle, cest un sult<m qui commande,
et moi je n'ai qaà dire :
Que Dieu protège les jours de mon Seigneur !
Dans tous les pavillons, c'est le même poème, les mêmes accents passionnés, la même musique d'instruments assez pauvres et de voix au contraire prodigieusement souples et fertiles. Ces tentes au bord de la
falaise brillent comme des liosques de lumière, de grâce, de raffinement, de politesse et d'accueil. L'Andalousie refleurit sur ces tapis étendus dans le sable. La nuit prête l'oreille, le flot accompagne la fête. C'est une cour d'amour sous la lune. Je ne croyais pas cela possible que tant de volupté pût naître d'une foule qu'un saint rassemble autour d'un mausolée, dans un endroit perdu où il ne restera demain que la solitude, le bruit des vagues et le tombeau.
Et pas une femme dans cette fête d'amour! Ces chants ne parlent que d'elle, et on ne la voit jamais. La musique, les parfums, la poésie, tout est là ; mais la femme, pour qui toutes ces choses semblent faites, elle est absente. D'un pavillon à l'autre, toujours la même plainte, les mêmes bras tendus, le même appel passionné, mais la gazelle reste invisible. Toutes les imaginations sont obsé-
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dées par le mirage de sa forme qui fuit, et nulle part elle n'apparaît... Mais justement cette absence ne fournit-elle pas à ces raffinés sensuels un élément de volupté? Ou bien ces tirades ardentes n'ont-elles pour eux d'enchanté que la musique? Prennent-ils leur plus haut plaisir à l'incantation harmonieuse sans plus s'attacher aux paroles? Est-ce une sorte d'envoûtement par les sons, les roulades, les cordes des instruments? En artistes subtils se plaisent-ils surtout à la forme du poème? Tout le monde s'accorde à dire que ces hommes qui passent des nuits et des jours à écouter ces gémissements langoureux sont assez brutaux en amour et qu'ils manquent précisément de ces délicatesses dont leur poésie est remplie et qui vont jusqu'à la fadeur. En vérité ces personnages me demeurent aussi mystérieux dans leurs raffinements que les Guenaoua
dans leurs fureurs. On pense à leurs prières, à ces appels constants à la divinité. N'y a-t-il là aussi qu'une forme où leur cœur n'est pas intéressé? un rite, une liturgie dans laquelle le sentiment entre pour une faible part? Religieux mais pas mystiques, sensuels mais pas sentimentaux, est-ce ainsi qu'il faut les voir?...
A Rabat tout dormait, quand vers les deux heures du matin, laissant derrière moi sur la falaise les raffinés et les furieux poursuivre leur plaisir et leur vertige, je regagnai ma charmante, ma paisible maison arabe. Quelles délices ce silence, même après le bruit des violons ! Mais une nuit marocaine est-elle jamais silencieuse?... Du fond d'un patio voisin, montent des hurlements de femme, avec de traîtres repos qui ne sont là que pour laisser aux vocifératrices
or LLS HEURE'»; MAROCAINES il9
le temps de reprendre haleine. Quelqu'un est mort, et les pleureuses hululent, attristent les ténèbres mouillées de cette chose plus sinistre qu'un cri de bêle : un cri humain. Les litanies passionnées, dont j'ai la tête encore remplie, me font paraître plus lugubres toutes ces voix qui glapissent. C'est de la gorge de ces femmes, dont tout à l'heure j'entendais célébrer les enchantements, (|ue sortent ces vociférations! Ce sont là ces gazelles, ces bouches, ces lèvres charmantes! Ces perles, ces houris, ce sont ces déchaînées dont les cris donnent le frisson ! Après cette veillée d'amour, îe rideau se déchire, et au lieu des houris divines, montre les sorcières de Macbeth.
Oh ! les sinistres plaintes ! Sont-ce même des plaintes? Comment sentir de la douleur cependant qu'on gémit si fort ? Cette lamentation forcenée, qui semble n'avoir d'autre
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objet que de se prolonger le plus longtemps possible, est-ce du désespoir? Ces poésies, était-ce de l'amour? la prière, une prière? . cette plainte, une plainte ? Ou tout cela n'est-il que tradition, habitude, demi-sommeil, demi-pensée, un curieux décor sans âme?...
Je suis revenu, le lendemain, sur la lande de Sidi Moussa. On dirait que depuis la veille les chevaux n'ont cessé de galoper, les violons de gémir, les chants de célébrer une beauté absente, les tambours de résonner et les danseurs de piétiner le sol d'où monte la troupe des esprits souterrains. Nul sentiment de lassitude ne se remarque dans la fête. Il semble que la satiété soit inconnue de tout ce monde. Une fantasia succède à une autre fantasia, une chanson à une autre chanson, toujours, infatigablement. Encore! Encore I Chez nous, c'est la
variété, la mesure, qui constituent le divertissement; ici, la répétition et l'excès. Les yeux ne se rassasient jamais d'un spectacle toujours le même, non plus que les oreilles de ces monotones variations, ni l'esprit de cette fastidieuse poésie, ni Testomac du poulet et du mouton accommodés de vingt sortes différentes. J'avoue que je suis un peu las de ces tasses de thé trop sucré, des eaux de géranium, de jasmin et d'oranger, dont on m'asperge aussitôt que je pénètre sous la tente. Au milieu de ces plaisirs, je commence à bâiller comme au cours d'un chant d'Homère, quand le poète s'attarde et s'endort. Et puis j'ai trop dans l'oreille les cris sauvages des pleureuses, qui longtemps après l'aube, m'ont empêché de dormir, pour rien imaginer de gracieux sous les chansons.
Mais voilà que tout à coup je la décou-
vre enfin, la femme mystérieuse dont j'entends depuis deux jours célébrer inlassablement la louange. Sous la tente des Séouls, au milieu de ses hôtes accroupis, le Caïd est assis sur une chaise pliante, — vrai Numide que je reconnais pour l'avoir vu, chez Salluste, dans les troupes de Jugurtha, le nez droit et le teint sombre, l'œil doux, cruel et voluptueux. Devant lui, entre le mât où sont appuyés les fusils et l'orchestre qui se démène, une femme au visage dévoilé chante en s'accompagnant d'un tambourin de faïence posé dans la saignée du bras. Un bandeau Ijlanc sur le front retient ses cheveux noirs. Sur sa tète un foulard de soie dorée, d'où sortent deux nattes mêlées de laine. Voilà sa bouche qu'un grain de raisin peut couvrir, ses yeux qui font la roue d'or, ses pieds nus de gazelle qui laisse derrière elle, au milieu du désert, l'amant endolori!
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On devine le corps souple et fin sous l'épais caftan noir voilé de mousseline, qu'enserre une ceinture orangée. Une large main de Fathma tombe sur sa poitrine et sépare doucement les seins qui gonflent la robe. A son côté est suspendue une aumônière d'argent par une cordelette de soie vert pâle. Des boucles d'oreilles en or brillent trop vivement sur la peau mate ; une pierre dans un bijou barbare éclaire son petit front obstiné.
Est-ce de l'avoir longtemps désirée que je la trouve si charmante? Quel agrément de contempler enfin un visage de femme, et ce corps que n'enveloppe plus la triste serviette éponge, et ces pieds délicats qui ne se cachent pas dans la traînante babouche rouge, et ces chevilles que n'emprisonne plus l'horrible caleçon aux cent plis ! Faco au Caïd impassible, assis sur sa chaise de
jardin au milieu de ses gens, elle chante d'une voix un peu haute, un peu pressée :
Oh ! que suis-je ? Rien, une errante.
Rien qu'une pauvre créature,
une paille entre vos mains.
O Monseigneur, qui vivez dans des habits de
soie et montez à cheval avec un fusil,
qft.e suis-je ? Que vous ai-je fait ?
Pourquoi me torturer, Monseigneur?
Le pauvre peut-il être régal du riche '/
Le fatigué peut-it coucher dans le lit
de celui qui est reposé ?
Monseigneur ! Monseigneur I
0 ma petite sœur, viens me sauver,
mon œil ne se ferme plus.
Alors une autre chanteuse se lève, que je n'avais pas vue en entrant, vêtue d'un caftan rouge, celle-là, moins jolie, plus chargée de bijoux, les pieds dans des chaussettes de soie verte. Ensemble elles esquissent une sorte de pas, se frôlent doucement, puis celle qui a déjà chanté revient s'asseoir
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sur le tapis, tandis que l'autre commence sur un ton qui a l'allégresse d'un galop de cavalier :
O Monseigneur, soyez le bieurena,
Vous le plus beau des cavaliers
qui jouent de la poudre.
Que veux-tu, ma sœur, Dieu l'a voulu!
Je vous souhaite bonjour et bonsoir, Monseigneur,
Pour vous, je chante comme le rossignol.
Xe repoussez pas mon chant.
Mon cceur m'a forcée de m'attacher à vos pas.
Boire au verre où vous avez bu vaut la vie.
0 docteur, quel médicament
pour me guérir de V amour de Monseigneur?
Xe partez jms, ne partez pas .'
^7 vous parlez, vous n'aurez pas bon voyage.
Elle chante d'une voix légèrement éraillée par la fête, hachée d'arrêts déconcertants. C'est une ancienne favorite du harem de Moulay Hafid. Dans sa bouche brille une dent qu'elle s'est fait aurifier, dit-on, par amour
du Sultan, qui, à la même place, portait une dent d'or.
Près de moi, la chanteuse au caftan noir prépare le thé qu'on offre au visiteur. Elle le verse dans mon verre, en levant très haut la théière qu'elle fait descendre vivement et arrête d'un coup brusque, puis elle prend le verre dans sa main, le choque à droite, ensuite à gauche, sur ses boucles d'oreilles, le fait tinter sur ses dents et me le présente enfin de ses doigts teints au henné. En ce moment j'ai tout à fait oublié les cris lugubres des pleureuses de la nuit; et près de cette fille charmante, je pense à Boabdil, dernier roi maure d'Espagne, qui au milieu de son harem et de ses musiciens, apprenant qu'Isabelle la Catholique et le Capitan de Cordoue étaient aux portes de Grenade, répondit sans s'émouvoir : « Quand il y a le verre et les boucles, rien n'est encore perdu. »
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