‹ Rabat ou les heures marocainesChapitre 9 sur 17 · UN APRÈS-MIDI A SALÉ · texte numérisé non relu

UN APRÈS-MIDI A SALÉ

Que de murailles autour de ces deux bourgs d'Islam légèrement rosés par le soir ! Quelle ville immense on pourrait enfermer, si l'on ajoutait l'une à l'autre les doubles et triples enceintes qui entourent llabat et Salé! Tantôt, ces interminables remparts de terre séchée et de cailloux, dont la couleur est changeante comme les heures de la journée, pressent les maisons et les terrasses; tantôt, ils longent la mer et le? morts ; tantôt, ils disparaissent parmi les verdures des jardins, ou bien s'élancent, solitaires, à travers de grands espaces de

campagne dénudée, donnant tout à la fois l'idée de la puissance et celle d'un immense effort perdu.

Pour avoir accumulé autour d'elles de si formidables défenses, qu'avaient-elles donc à protéger, ces petites cités maughrabines ? Bien peu de choses, en vérité : du soleil sur de la poussière; des oripeaux bariolés; des cimetières qu'on dirait abandonnés de tous et même de la mort ; la chanson d'une guitare à deux cordes, dont la plainte monotone satisfait indéfiniment des oreilles qui ne demandent pas plus de variété à la musique qu'au bruit de la fontaine ou au pépiement d'un oiseau; des échoppes où, dans une ombre chaude, l'enfance, l'âge mûr et la vieillesse dévident des écheveaux de soie, taillent le cuir des babouches, cousent l'ourlet des burnous ; des corridors obscurs où les nattiers tendent leurs longues

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cordes sur lesquelles ils disposent en dessins compliqués des joncs multicolores; des boutiques où la vie s'écoule entre le tas de graisse, le miel, le sucre et les bougies; des marchés ombragés par des figuiers et des treilles; quelques troupeaux de bœufs, des moutons et des chèvres ; beaucoup de murs croulants ; çà et là, quelque vraie merveille : une fontaine, un plafond peint, une poutre de cèdre sculptée, un beau décor de stuc, une riche maison, un minaret où des faïences vertes brillent dans la paroi décrépite; bien des odeurs mêlées, et sur toutes ces choses la plainte des mendiants et les cinq prières du jour... Oui, peu de chose en vérité : la liberté de vivre sans besoins et de prier à sa guise. Mais cela ne vaut-il pas tous les trésors de Golconde?

Pour qui les regarde en passant, ces deux cités jumelles, séparées seulement par la

rivière, se ressemblent comme leurs murailles et comme leurs cimetières se ressemblent. Les Maures chassés d'Andalousie, qui s'y réfugièrent en grand nombre, leur ont donné le môme caractère de bourgeoisie secrète, puritaine et polie, qui les apparente à Fez et qu'on chercherait ailleurs en vain dans le fruste Moghreb. Mais ces sœurs se sont toujours détestées; les fils de ces proscrits se sont toujours fait la guerre ; ces cimetières, si pareils dans leur tranquille abandon au destin, sont pleins de morts qui, de leur vivant, se haïssaient de tout leur cœur. Un proverbe courant dit ici : « Môme si la rivière était de lait et si chaque grain de sable était de raisin sec, un R'bati et un Slaoua ne se réconcilieraient pas ». Il y a entre eux de ces rancunes, comme on en trouve à chaque page des chroniques italiennes. Le très savant

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fqih Ben Ali, auteur d'une excellente histoire, malheureusement inédite de Rabat et de Salé, m'a raconté quelques-uns de ces épisodes dramatiques : sièges, assauts, meurtre, pillage. Pour se plaire à ces vieux récils, il faudrait être assis sur les remparts, comme nous l'étions ce jour-là, près du canon gisant dans l'herbe qui envoyait autrefois ses bordées dans la casbah des Oudayas. Mais il m'a raconté des choses moins anciennes et aussi moins tragiques, où l'on découvre des sentiments encore vivants aujourd'hui et qui, dans le tourbillon rapide où est entraîné ce pays, deviendront assez vile, pour les indigènes eux-mêmes, aussi incompréhensibles que les disputes de naguère. Ce sont des riens, mais des riens à mon goût pleins d'intérêt, et auxquels, je ne sais pourquoi, je trouve le parfum fugace, un peu fané, de la giroflée de muraille.

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Il y a une vingtaine d'années, des garçons de Rabat et de Salé se battaient à coups de fronde sur les bords du Bou-Regreg.Undes petits Saiétains tua d'un coup de pierre un des petits R'bati. Les mères des enfants de Salé qui avaient pris part à la bataille furent condamnées à payer la dya, c'est-à-dire le prix du sang. De l'argent pour un gamin de Rabat ! comme si un R'bati avait jamais rien valu 1 Pour manifester leur mépris, elles allèrent vendre sur le marché la denrée la plus vile : quelques paniers de son. Et avec le prix de ce son, qu'on ne donne qu'aux ânes et aux porcs, elles payèrent l'enfant de Rabat.

Pour les puritains de Salé, cette Rabat si dévote, où les bourgeois ne se promènent que le chapelet à la main ou leur tapis de prière sous le bras, c'est un lieu sans foi ni loi, contaminé par l'Europe, quelque

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chose comme une Musulmane qui aurait dévoilé son visage. Il y a, me dit le savant Fqih, des commerçants de Salé qui ont leur boutique à Rabat, et qui pour rien au monde ne voudraient habiter là-bas. D'autres n'y mettent jamais les pieds, et comme un jour, un de ces intransigeants se promenait sur le promontoire des Oudayas et que quelqu'un s'en étonnait : « Je viens ici, dit-il, parce que c'est le seul endroit d'où je puisse embrasser d'un seul regard toute ma ville ».

Même les malandrins ont ce patriotisme local. On en voit qui, ayant commis quelque délit à Rabat, viennent se faire arrêter à Salé, bien que la justice du Pacha soit particulièrement rigoureuse. Si Ben Ali m'assure encore que les mœurs y sont plus sévères. Un médecin syrien, installé au I\Iaroc il y a quelques années, lui disait en propres ter-

mes : « Ma femme est en sûreté à Salé; elle ne le serait peut-être pas à Rabat ! » Et mon historien d'ajouter avec un orgueil évident : « Les Juifs eux-mêmes ont ici de la pudeur ! »

De leur côté, les R'bati ont leurs susceptibilités. Le matin, si d'aventure, l'un d'eux se rendant à ses affaires, entend le nom d'Ayachi — saint personnage fort en honneur à Salé où beaucoup d'enfants portent son nom — il voit là un si mauvais présage qu'il aime mieux rentrer chez lui et sacrifier le iiain de sa journée que d'ouvrir sa boutique... Enfin (mais peut-être suis-je indiscret en révélant cela) Térudit Salétain m'a confié que ([uelques personnes de Rabat, auxquelles il a fait lire son histoire manuscrite, tout en rendant hommage à la façon dont il a reconnu Je brillant développement de leur ville depuis qu'elle est devenue le

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siège du Protectorat et le séjour ordinaire du Sultan, lui ont cependant reproché de s'être occupé d'eux, estimant que ce n'est pas à un homme de Salé qu'il convient de parler des choses de Rabat,

Nous-mêmes, nous avons fait l'épreuve de l'humeur différente de ces petits mondes rivaux. Depuis longtemps nous vivions en relations familières avec les marchands de Rabat, que de l'autre côté de la rivière les portes de Salé nous restaient toujours fermées. 11 y a seulement six ou sept ans, il n'était permis ni à l'européen ni au juif cantonné dans son mellah de pénétrer dans la blanche cité, immobile derrière ses murailles. De partout on l'apercevait, allongée au bord du sable; on embrassait sa double enceinte, ses maisons, son grand champ mortuaire, sa ceinture de jardins : elle irritait comme un mystère. Tout ce qui nous

était hostile trouvait là-bas, disait-on, un refuge; et la rumeur grossissant la vérité, Salé apparaissait aux Français de Rabat et aux R'bati eux-mêmes comme un repaire de dangereux fanatiques.

Puis un jour — c'était en 1911, après les massacres de Fez — les Salétains avec stupeur virent une longue suite de fantassins, d'artilleurs, de cavaliers passer le Bou- Regreg, les uns en barque, les autres à la nage. La colonne Moinier, en marche sur Fez révolté, traversa la ville de part en part. Pendant des semaines et des semaines, ce fut l'interminable défilé des ânes, des chameaux, des mulets qui ravitaillaient la colonne. Cette fois le charme était rompu, la blanche cité mystérieuse arrachée à son isolement. On s'aperçut alors que l'on avait affaire à une bourgeoisie charmante, polie, d'une très bonne et très ancienne civilisa-

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tion, OÙ les lettrés forment les trois quarts de la population, et que son repliement sur elle-même, loin d'être l'effet d'une humeur sauvage et farouche, venait tout au contraire d'un juste sentiment de fierté et du noble désir de défendre sa tradition séculaire.

Cordoue devait être pareille avec ses murs sévères, ses ruelles tortueuses, ses maisons à patio, son aspect hautain et fermé. L'air aristocratique qu'évidemment les Espagnols ont emprunté aux Maures, c'est tout à fait celui de ces hidalgos de Salé, si authentiqueraent Andalous, et qui mieux que les R'bati se sont soustraits à l'influence étrangère. A Rabat, une automobile, le passage des commerçants, des fonctionnaires, des soldats, un café dans un coin, un magasin dans l'autre, un fiacre, un cinématographe, viennent tout à coup briser une harmonie séculaire. Au vieux fond hispano-mauresque

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s'ajoute aussi, depuis quehjues années, une population de gens beaucoup plus frustes, venus des confins du Maroc, du Sous, de l'Atlas, de Marrakech. Leurs lèles rondes et rasées, entourées le plus souvent d'une simple corde de chnnvre, leurs djellaba terreuses et leurs l)urnous noirs et rouges se mêlent aux turbans impeccables et aux vêtements de fine laine des élégants citadins. Ce sont des campagnards berbères, des Chleuh, les plus anciens habitants du Maroc, qui affluent des montagnes vers la côte attirés par l'appât du gain. Ils ressemblent à nos Auvergnats ; ils en ont la forte carrure et les vertus solides : le travail, l'économie, une aisance à s'adapter étonnante. On les voit venir sans le sou, pratiquer vin^t métiers, coucher à la belle étoile, et an bout (le quelque temps acheter un fonds de boutique, s'installer <lans une armoire. C'est

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sur ces Berbères malléables, tout prêts à accepter de notre civilisation ce qui leur apportera quelque argent, que nous pouvons compter le plus. Mais il faut bien reconnaître qu'ils n'ont ni la finesse, ni la grâce, ni l'élégance (les vieilles populations andalouses, et que leur invasion enlève peu à peu à liabat ce caractère d'aristocratie bourgeoise, solitaire et dévote, qu'on y retrouve toujours, mais qui n'existe plus dans son intégrité que derrière les murs de Salé.

Heureux qui aura pu encore se promener dans cet Islam intact, tournoyer au hasard dans la petite ville pleine d'activité et de silence, respirer sous ses figuiers et ses treilles le parfum des légumes de septembre! Même par l'après-midi le plus ensoleillé, c'est une fraîche impression de bonheur, de vie rajeunie que l'on éprouve à suivre l'ombre étroite des venelles embrasées. Dès

que l'on commence à gravir les rues en pente, plus de métiers, plus d'échoppes. Rien que des murs fermés, un blanc silence, la paix des neiges. Au sommet de ce repos, la Medersa, jadis fameuse, embaumée dans sa gloire ancienne, avec ses merveilles de plâtre et son dôme de cèdre ajouré ; le mausolée de Sidi Abdallah, éclairé par des veilleuses et toujours entouré d'un cercle de femmes accroupies; et plus haut encore, la mosquée, lieu d'un calme inaltérable, qui semble garder comme un trésor, sous des arceaux sans nombre, des siècles de vie soustraits au changement, à l'agitation et au bruit.

Au milieu de ces étrangetés, le plus étrange peut-être c'est que ces ruelles soient hantées par des fantômes familiers à nos imaginations. Quelque part, entre les murs de cette Salé si lointaine, reliée seulement à

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Marseille par de lents vaisseaux à voiles, habitait le père d'André Ghénier qui fut longtemps consul ici. Aux heures où les plus belles journées amènent leur mélancolie, sa pensée s'en allait vers Paris où il avait laissé sa femme et ses enfants, et il rêvait de son retour en France — «i France où il revint pour faire cette découverte affreuse, que les gens de sa patrie étaient plus cruels que les Maures... Dans ce dédale silencieux où je vais à l'aventure, Cervantes, prisonnier des corsaires barbaresques, a erré lui aussi, portant dans son esprit les premières rêveries de son extravagant chevalier. Au tournant de quel passage, au sortir de quelle voûte, dans quelle lumière ou dans quelle ombre a-t-il vu apparaître, monté sur un tout petit àne et les pieds traînant à terre, ce Sainte- Beuve, ce Renan, l'énorme Sanclio Pança? Parmi les tombes de la dune, repose

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très probablement l'homme dont il a élé l'esclave ; et je me demande parfois, en regardant ces pierres couvertes de lichens jaunes, laquelle recouvre ce personnage qui a tenu à sa merci la plus belle histoire du monde?... Dans laquelle de ces maisons blanches qui s'entassent autour de moi, gardant si bien leur secret derrière leurs portes à clous, les Barbaresques ont-ils ajouté un outrage à tous ceux que la fantaisie de Voltaire et les Bulgares avaient déjà fait subir à l'infortunée Cunégonde ?.. . Par quelle belle journée, Robinson, dans sa barque à voiles poussée par un vent favorable, échappa-t-il à son gardien pour aller raconter à Foë ses étonnantes aventures et jeter dans les fumées d'une sombre taverne de Londres l'éclat de ce ciel éblouissant?... Toute cette fin d'api'ès-midi, j'ai cherché le fondouk où furent vendus Cervantes et

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Hobinson Cnisoé. Mais bien (jue le temps ne soit pas loin où l'on trafiquait des esclaves, personne n'a j>u ou n'a voulu me (lire où se faisait la criée. Et qu'importe d'ailleurs? Ces fondouks se ressemblent tous: et celui qui vit passer les inoubliables captifs devait être en tous points pareil au caravansérail où, fatigué de ma recherche infructueuse, je m'arrêtai pour prendre un verre de thé sur la natte du caouadji.

C'était jeudi, jour de marché. La grande cour, entourée d'arcades, foisonnait de bêtes et de gens. Dans la poussière, le purin et les flaques d'eau près du puits, ânes, chevaux, mulets, moutons, chats rapides et comme sauvages, chiens du bled au poil jaune pareils à des chacals, poules afl'airées et gloutonnes, ])igeons sans cesse en route entre la terre et le toit, cent animaux vaguaient, bondissaient, voletaient ou dor-

maient au soleil autour des chameaux immobiles, lents vaisseaux du désert ancrés dans le fumier desséché. Sous les arcades, âni^rs et chameliers se reposaient à l'ombre parmi les selles et les bâts, jouaient aux cartes et aux échecs, ou à quelque jeu semblable, tandis qu'au-dessus d'eux, sur la galerie de bois qui encadre le fondouk, les prostituées, qu'on appelle ici, non sans grâce, les filles de la douceur, prenaient le thé avec l'amoureux du moment, dans leurs petites cases, derrière un rideau de mousseline, allaient et venaient sur le balcon, ou penchées sur la balustrade, échangeaient le dernier adieu avec celui qui s'en va.

C'était un spectacle charmant, toutes ces bêtes rassemblées là comme dans une arche de Noë, et ces beautés naïves qui laissaient tomber au-dessus du fumier l'éclat barbare de leurs bijoux d'argent et leur volupté in-

nocente. Accroupis sur leurs genoux, les chameaux balançaient, au bout de leurs cous inélégants, des têtes pensives et un peu vaines. Il ne leur manquait que des lunettes pour ressembler à des maîtres d'école surveillant avec dédain une troupe d'écoliers folâtres, une récréation d'animaux. On croyait lire dans leurs yeux le souvenir de très lointains voyages, justement aux pays qu'on voudrait voir. Et cela, tout à coup, leur donnait \& prestige que paraissait réclamer le balancement de leurs têtes solennelles et la moue de leurs grosses lèvres perpétuellement agitées. Chameaux, vieux professeurs pensifs, chameaux pelés, chameaux errants, de vos courses poudreuses qu'avez-vous rapporté ? Hélas ! hélas ! vous ne répondez rien ! Votre tête se détourne dédaigneusement de mes questions, et vos lèvres mouvantes continuent de pétrir je ne sais quels

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discours inconnus. Seriez-vous par hasard stupides ? Vos longues randonnées au désert ne vous ont-elles rien appris ? Ah ! que de savants vous ressemblent ! Combien de voyageurs du passé et des livres qui, d'un pied lent, ont traversé l'histoire et n'ont jamais rien ramené des contrées parcourues ! 0 pèlerins de toute sorte, quel espoir on met dans vos yeux, mais quel silence sur vos lèvres ! Faut-il donc que ce soit presque toujours ceux qui n'ont rien à dire qui voyagent !... Hier encore, sur le front du Moissonnais, j'étais l'ami d'un vieux navigateur, un armurier de la marine, qui lui aussi avait roulé sa bosse dans tous les pays de la terre. Très souvent je l'interrogeais sur les choses qu'il avait pu voir; mais jamais il ne m'a rien dit qui valût d'être retenu, que cette phrase étonnante : « Lorsqu'on revient du tour du monde, il y a deux

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choses qu'il faut entendre ix)ur se refaire une àme : la Mascotte }>our l'innocence et Faust pour la grandeur!... »

De tous côtés, les petits ânes entravés par les pattes de devant se roulaient dans le fumier, ou bien sautaient comiquement, avec des gestes saccadés de jouets mécaniques, pour disputer aux poules les grains d'orge et la paille hachée qui avaient glissé des couffins. Les pauvres, comme ils étaient pelés, teigneux, galeux, saignants! Vraiment le destin les accable. Un mot aimable du Prophète et leur sort eût été changé. Mais le Prophète a dit que leur J)raiment est le bruit le plus laid de la nature. Et les malheureux braient sans cesse ! Tandis qu'ils vont, la têle basse, ne pensant qu'à leur misère, un malicieux Génie s'approche et leur souffle tout bas : « Patience! ne t'irrite pas! Sous peu, tu seras nommé Sultan! »

Un instant, la bête étonnée agite les oreilles, les pointes en avant, les retourne, hésitant à prêter foi à ce discours incroyable ; puis brusquement sa joie éclate, et dans l'air s'échappent ces cris que le plus vigoureux bâton n'arrive pas à calmer... Ane charmant, toujours déçu, toujours frappé, toujours meurtri, et pourtant si résigné, si gracieux dans son martyre! Si j'étais riche Marocain, je voudrais avoir un àne, mais un àne pour ne rien faire, un âne qui n'irait pas au marché, un âne qui n& tournerait pas la noria, un âne qui ne connaîtrait pas la lourdeur des couffins chargés de bois, de chaux, de légumes ou de moellons ; un âne que j'abandonnerais à son caprice, à ses plaisirs, sultan la nuit d'une belle écurie, sultan le jour d'un beau pré vert; un âne enfin pour réparer en lui tout le malheur qui pèse sur les baudets d'Islam et pour qu'on puisse

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dire : « Il y a quelque part, au Maroc, un fine qui n'est pas malheureux... »

Si j'étais riche Marocain, je voudrais avoir une mule. A l'heure où la chaleur décroît, je m'en irais avec elle, assis sur ma selle amaranthe, goûter la fraîcheur de mon jardin. Mais j'aurais surtout une mule pour prendre d'elle une leçon de beau style. Ce pas nerveux et relevé, ce train qui ne déplace jamais le cavalier, laisse à l'esprit toute sa liberté pour regarder en soi-même et les choses autour de soi. Jamais il ne languit; et s'il n'a pas le lyrisme du cheval, il n'en a pas non plus les soudaines faiblesses. Entre le coursier de don Quichotte et l'âne de Sancho Pança, c'est la bonne allure de la prose. Sans avoir pressé sa monture, sans qu'elle soit lassée de vous, sans que vous soyez lassé d'elle, on est toujours étonné d'arriver si vite au but.

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Au milieu de ces divagations, le soleil avait baissé et n'éclairait plus maintenant qu'un côté de la galerie, où les filles de la douceur continuaient leur petit commerce. La plupart avaient disparu derrière leurs rideaux de mousseline, et l'odeur des brûleparfums se mêlait agréablement aux Acres relents de la cour. Deux ou trois de ces beautés restaient accoudées au balcon. Pas la moindre effronterie. Une sorte de grâce pudique et môme de gravité rituelle. Bien que sur leur ventre soit tatouée la bénédiction du Prophète : « HamdouUah ! Louange à Dieu ! » je ne pense pas qu'elles aient au ciel une reconnaissance particulière pour leur avoir donné ce métier. Mais enfin, si elles sont là, sur cette galerie, c'est bien que le Seigneur l'a voulu, et elles acceptent leur destin avec un tact parfait. Devant ces filles somptueusement parées, me revenait à la mé-

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moire le souvenir de Paphos, des îles d'Ionie, de tous les lieux où Hérodote raconte que des femmes se prostituaient en l'honneur d'Aphrodite. Dans ce Maroc qui n'a pas seulement conservé les vêtements et les formes antiques, mais où l'on trouve à chaque pas des survivances de cultes et de dévotions très anciennes, il y a du côté de Marrakech des gourbis où se pratique toujours le très vieux rite de la prostitution sacrée. Peutêtre, au fond de l'àme de ces femmes appuyées sur le balcon, existe- 1- il encore quelque chose de ces sentiments obscurs où se mêlent d'une façon incompréhensible pour nous le sensuel et le sacré. Mais silence!... dans ces ténèbres où la volupté et la religion se rejoignent, n'imitons pas ces lourdauds qui portent une lumière aveuglante là où ne doit briller doucement que le tendre éclat voilé de la lampe de Psyché.

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