‹ Rabat ou les heures marocainesChapitre 12 sur 17 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

LA SoLHCt: DE CHELLA

Quand on est las d'errer à travers les ruelles blanches, et qu'on est un peu fatigué de ce qu'a de poussiéreux, d'étouffé et d'étouffant cette vie musulmane, c'est d'une bonne hygiène de se mettre à la suite d'un (Je ces troupeaux d'ânes qui, chargés d'outrés en peau de chèvre ou de vieux bidons à pétrole, s'en vont, pour le compte des riches bourgeois de la ville, puiser l'eau fraîche et parfaitement pure à la source de Chella.

On prend d'abord avec eux la route qui traverse les jardins et les terrains vagues,

les villas et les cabanes de bois, le provisoire et les promesses, les réussites et les erreurs d'une ville en train de se bâtir et qui se cherche elle-même. On fait ainsi un kilomètre dans la rouge poussière soulevée par les bourricots, puis on s'engage dans les jolis chemins creux bordés de figuiers, d'aloës, de mûriers, de poiriers sauvages, qui escaladent le plateau et mènent à la dernière enceinte de Rabat.

Bâtie il y a plus de huit cents ans par le sultan El Mansour, elle s'allonge dans un désert de cendres et de palmiers nains. On la franchit par une large brèche, et tout de suite, de l'autre côté d'un ravin qui descend sur le Bou-Regreg dont on voit briller les méandres, une autre muraille se dresse, plus fruste, plus barbare s'il est possible, bornant aussitôt le regard de sa masse flamboyante. Quelque temps ces remparts courent

ou LES HEURES MAROCAINES 189

parallèlement Vmi à l'uiitie et semblent s'affronter comme les défenses de deux cités rivales. Puis l'enceinte de Rabat continue de cheminer lourdement sur le plateau, tandis que l'autre mur prend d'écharpe la colline, s'incline dans la direction du ileuve et va se perdre au milieu des verdures qui poussent avec abondance au fond de la vallée. Nul décor sur cet entassement de terre et de cailloux roulés. Rien que l'éclat de la lumière, l'ombre des tours carrées et les créneaux pointus alignés en longue iile guerrière, les uns robustes, comme bâtis d'hier, les autres si ruineux, si ravinés à leur base, qu'on s'attarde à les regarder avec l'idée puérile que si une seconde encore on n'en détache pas les yeux, on va voir l'un d'eux s'écrouler... Sur tout cela un prodigieux silence, troublé seulement par le cri d'un geai bleu, éblouissant comme un martin-

pêcheur, et si chargé d'orfèvreries qu'on s'étonne que l'ombre en soit noire.

Pas même dans les cimetières qui s'étendent au bord des grèves, ni sur le pro • montoire de la Casbah des Oudaj-as, dans la grande féerie qu'offrent là-bas le ciel, la mer, les verdures et les rochers, je n'ai ressenti une plus forte impression de solitude et de siècles abolis, qu'entre ces murs flamboyants qui semblent n'enfermer que du silence. Mais peut-être suis-je trop prompt à m'enlhousiasmer des choses, et devrais-je imiter la réserve de cette romancière d'outre-mer que je guidais, l'autre jour, dans ces parages. J'attendais d'elle un cri, un mot d'admiration. Devant tant de beauté saisissante, elle ne trouva que ces paroles qui me glacèrent jusqu'aux moelles malgré l'ardeur du soleil : « J'ai besoin d'y réfléchir. »

Là s'élevait Cliella, la cité disparue, qui

ou LES HEURES MAUOCAINES 191

avait plusieurs siècles de passé, avant qu'il y eût des maisons et des tombes sur les dunes de Rabat et de Salé. Au plus profond des âges, la vie s'est allumée autour de la source qui coule dans un pli du coteau. Immémorialement, les gens de ce pays ont dû rassembler là les gourbis et les tentes qu'ils dressent encore maintenant sur les pentes de la colline. Des marchands de Cartilage, remontant sur leurs barques peintes l'estuaire du Bou-Regreg, virent ces tentes et s'arrêtèrent pour fonder ici un comptoir. Rome y vint à son tour; et pendant cinq ou six cents ans, prospéra sur cette colline une de ces petites cités que l'imagination se représente aisément avec ses voies dallées, son forum, son tribunal, ses temples et ses maisons à patio assez peu différentes de la maison arabe que nous voyons aujourd'hui. Ravagée par les Vandales, rebâtie par les

Byzantins, détruite par les Wisigblhs, toujours Chella survécut à sa ruine, pareille à ces palmiers nains que l'on coupe, que l'on brûle et qui renaissent sans cesse. Chaque destruction nouvelle lui apportait un sang nouveau et quelque pensée inconnue. Adorateurs du feu, du soleil, de la lune et des sources; dévots de Jupiter, de Junon, de Vénus; fidèles de VVotan et des divinités guerrières du Valhala germanique; juifs, chrétiens, sectateurs de tous les schismes qui d'Arius à Donat ont pullulé sous le soleil africain, toutes les religions, tous les cultes, tous les peuples s'y mêlaient. Cela dura jusqu'au moment où, par le fer et par le feu, l'Islam vint imposer sa vérité nouvelle : il n'y a de Dieu que Dieu et Mahomet est son prophète. Temples, chapelles, statues, du coup, tout s'écroula. On n'entendit plus à Chella que les cinq prières du jour.

ou LES HEURES MAROCAINES 193

L'Islam a saisi le Maroc et toute l'Afrique du nord d'une prise si forte, qu'il faut un effort de l'esprit pour imaginer que tant de croyances diverses se soient donné rendezvous sur ce plateau solitaire. Il ne faut pas un moindre effort pour se représenter, au milieu de tant de silence, que, derrière ces remparts, ce fut pendant des siècles un continuel passage de cavaliers au visage voilé, que les sultans berbères rassemblaient dans cette enceinte, pour les précipiter sur l'Espagne. De tout ce mouvement formidable, il semblerait que pour toujours il dût rester quelque chose : un écho, un murmure dans l'air. On tend l'oreille pour recueillir la rumeur de ces grandes chevauchées. Mais rien ne bouge, rien ne bruit. l»ien que des chèvres au fond du ravin, comme pétrifiées autour de leur berger dans l'ardeur de l'après-midi, et l'ombre

glissante du geai bleu sur la muraille embrasée.

Le jour où Yacoub el Mansour décida de transporter à Rabat le camp de ses guerriers, la solitude a pris possession de Ghella. C'était déjà un lieu abandonné, quand les sultans mérinides, séduits par le mystère et la vénération qui s'attache aux endroits chargés de souvenirs, le choisirent pour en faire leur nécropole. Ils l'emplirent de leurs sépultures, relevèrent l'enceinte croulante. Et maintenant ce qui demeure derrière ces hautes murailles, c'est la ruine de ces tombeaux et comme la mort de la mort.

On entre dans cette cité funèbre par une porte de paradis, sur laquelle se déploient avec une fantaisie charmante toute la géométrie et la tlore stylisée qui font sur les murs du Moghreb de si délicieux jardins. Rien de plus parfait à Grenade que ce chef-

ou LES HEURES MAlîOCAINES 105

d'œuvre de pierre enchâssé dans ce collier barbare de terre et de cailloux. Ce sont les fils des guerriers dont les méhallas se forniaient à l'abri de la vieille enceinte, qui ont bâti cette merveille. Ils rapportaient d'Espagne les traditions de cet art andalou si fort et si délicat, où toules les influences se mêlent, comme jadis à (Ihella vingt religions vivaient ensemble. On dirait même, à voir l'ogive de cette porte fleurie, que l'imagination musulmane s'est donné ici le plaisir d'imiter en liberté l'art glorieux de nos maçons, qui couvraient alors l'Europe d'églises et de châteaux flamboyants. Illusion très probablement, mais j'éprouve à regarder cette porte, un peu de l'allégresse que j'avais, l'autre soir, en croyant reconnaître dans les jeux d'enfants arabes les cris des enfants de chez nous.

Une fois la voûte franchie, de nouveau

196 r.ABAT

c'est le désert. Rien n'anime aujourd'hui la pente dénudée du coteau que le va-et-vient des petits ânes qui montent et descendent à la source en faisant rouler sous leurs sabots la pierraille. Il y avait là pourtant une Medersa célèbre que les Mérinidcs avaient édifiée à grands frais, pour honorer ce lieu sacré, et où naguère enseignait ce Sidi Ben Achir dont le corps repose là-bas, sur la dune de Salé, au milieu de sa couronne étrange de mendiants, de malades et de fous. La terre n'a pas gardé plus de trace de l'université fameuse que l'air n'a conservé l'écho des paroles du savant docteur. Et du reste, comment s'étonner que plus rien ne subsiste de ces constructions anciennes? Au Maroc, même un palais neuf porte sur lui l'inquiétude d'une destruction prochaine.

Murs de boue, colonnes de briques, bois peints, décoration de faïence et de plâtre,

ou LES HEURES MAROCAINES 197

tous ce.s matériaux misérables ont tôt fait de retourner au néant ! Aussi n'ai-je jamais pu voir sur son écliafaudage, près de sa bouilloire à thé, l'artisan maugrabin tracer tant de caprices charmants sur de la chaux friable, ou bien le maître mosaïste dessiner sur le sol ses beaux parterres d'émail, sans un sentiment de tristesse pour le précaire de tout cela. A peine ces choses gracieuses ont-elles vu le jour qu'elles sont déjà condamnées. Et à leur fragilité s'ajoute l'indifférence orientale pour en précipiter la ruine. Chez nous, une noble demeure, c'est une race qui se perpétue ; au Moghi-eb, c'est une vie qui commence et qui s'achève. La tendresse pour les vieux logis est ici presque inconnue. Le fds n'habite pas la maison de son père, s'il jK)ssède les moyens de se construire une habitation nouvelle. Est-ce orgueil de bâtir? Ou l'entrelien de ces palais de terre

Page 1