H ABAT
est-il vraiment impossible, et faut-il se résigner à les laisser tomber? Pense-t-on échapper, en allant vivre ailleurs, aux influences malignes que la mort laisse derrière elle? Ou bien encore le Marocain ne demande-t-il à sa demeure que la volupté rapide qu'on attend des choses de la vie? Je ne sais. Mais partout ici, les murs éboulés attestent l'éphémère des pensées et des désirs. Gela remplit le cœur d'une mélancolie toute contraire à celle que nous donnent nos très vieilles maisons, qui nous accablent du sentiment qu'elles ont vécu des siècles avant nous, et qu'elles continueront de vivre longtemps après que nous aurons cessé d'être...
Ce qu'on n'habite plus, on ne l'entretient pas. Le soleil et la pluie ont bientôt fendu la terrasse; une goutte d'eau, la première, tombe dans la salle luxueuse à travers le riche plafond, et tout de suite c'est un dé-
ou LES HEURES MAROCAINES 109
luge. L'humidité pourrit les poutres peintes, délite les zelliges, les parterres de pierres fleuries ; l'oiseau construit son nid dans le stuc délicat que son bec a creusé, et l'homme qui a bâti le superbe édifice ne s'est pas dissous dans la terre que déjà son palais commence d'y descendre avec lui.
A Ghella, comme ailleurs, l'indifférence musulmane a laissé échapper ce que les artisans d'autrefois avaient déposé dans la matière périssable d'imagination et d'esprit. Seule, la porte de pierre a gardé le trésor qu'on lui avait confié. Elle semble uniquement placée là pour attester la beauté des choses disparues, et en donner tout ensemble la mesure et le regret...
Fatigués de tant d'aridités embrasées, les yeux découvrent avec délices, au bas de la colline, des masses fraîches de verdure, des roseaux, des figuiers, des oliviers argentés,