‹ Rabat ou les heures marocainesChapitre 14 sur 17 · RAB\T · texte numérisé non relu

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des allées d'orangers, de mûriers pleins d'oiseaux et d'arbres centenaires qu'on m'a dit être des micocouliers. De ces frondaisons brillantes, surgit la tour d'un minaret brûlée par des siècles de soleil, et que surmonte un mince campanile, sur lequel une cigogne, qui navigue je ne sais où en ce moment dans le Sud, a laissé son nid de broussailles. Un mur bas de jardin, chargé de toutes les plantes qui croissent sur les ruines, entoure ce bois sacré où, dans la végétation qui l'embaume et l'étouffé, la nécropole des iMérinides achève de mourir doucement. -

II y a là quelque part, enseveli sous l'herbe, le puissant Abou Youssef, qui, au dire de l'historien Ibn Khaldoun, conduisait la guerre sainte avec sagesse et profit, s'emparant des royaumes chrétiens, détruisant les palais, mettant le feu aux moissons, abattant

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les arbres de sa propre main pour encourager ses soldats et faisait chanter le muezzin sur une pyramide de vingt mille tètes coupées — au reste, affable, généreux, jeûnant le jour, priant la nuit, quittant rarement le chapelet, voulant du bien aux saints, fort amateur de livres de morale, et lui-même écrivant de très belles pages de piété. Il mourut à Algésiras, entre la prière du malin et celle de l'après-midi. Que Dieu lui fasse miséricorde. .. Il y a là Abou Yakoub, son fils, qui soumit à son pouvoir l'Andalousie tout entière, reçut des rois d'Egypte, de Syrie et d'Ifrykia des présents magnifiques, et périt à Tiemcen, frappé au ventre par un eunuque. Dieu seul est durable et éternel !... Il y a là Abou Amer, qui assassina ses deux oncles et mourut à Tanger, un an après sa proclamation. Que Dieu lui pardonne et l'agrée!... Et surtout, il y a là le

grand Abou Hassan, suprême éclat des Mérinides à leur déclin, dont l'Empire s'étendit sur plus de la moitié de l'Espagne et sur toute l'Afrique du Nord, de Tanger jusqu'à Tunis. C'est lui qui releva l'enceinte de Chella, fit bâtir la porte radieuse que j'admirais tout à l'heure, construisit pour luimême et ses ancêtres les mausolées et les pieux édifices, dont je n'aperçois plus que ce haut campanile parmi les arbres du vallon, et qui, sur la fin de sa vie, battu par tous les princes qu'il avait subjugués, trahi par ses enfants révoltés, ne trouva pour y mourir qu'un coin de terre à Marrakech.

Dès qu'on a poussé la porte de cet enclos funèbre, c'est l'impression de la douceur de vivre qui saisit le cœur et l'enchante ; c'est la fraîcheur, c'est l'ombre, le parfum des orangers, la plaisante société des arbres, la grâce

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d'un jardin à l'abandon. Qu'est devenu ce vaste ensemble de mosquées, d'oratoires, de mausolées que des arcades réunissaient les uns aux autres pour former une sorte de grand patio mortuaire? Et ces dômes dont les pierres étaient scellées avec du plomb si brillant qu'on le prenait pour de l'argent? Et les marbres, et les stucs, et les zelliges ? Çà et là un éclair, une lueur de beauté rapide, un fragment de stuc accroché comme un nid d'hirondelle, une faïence qui fait briller les couleurs de la Perse dans la terre brûlée qui s'effrite. Au milieu de ce jardin où les racines ont disloqué les tombes, je me fais l'effet (en moins vivace) de ce personnage éclatant de santé qu'Albert Durer représente parmi des arbres et des fleurs, écoutant le chant du violon que la Mort lui joue à l'oreille. Je me promène entre des piliers de mosquées, des arcs à demi enter-

rés, des tronçons de colonnes, les décombres d'une chambre d'ablutions, une nappe d'eau dormante presque entièrement recouverte par les branches d'un figuier sacré, où sont accrochées par centaines des mèches de cheveux et des floches de chiffons. Devant moi. un homme se penche sur cette eau mystérieuse, emplit d'eau le creux de sa main et la porte à ses lèvres. Dans ce vallon d'où la vie s'est retirée, rien de plus aisé que d'imaginer qu'elle commence. Il me semble voir le premier homme qui arriva près de la source et lit le même geste éternel. Ce jour-là, un geai bleu passait-il, comme en ce moment, d'une aile rapide dans les branches? Un triangle d'étourneaux glissait-il dans le ciel, pareil à un vol augurai? A coup sur, en ce jour perdu dans l'infini du temps, ce lieu donnait moins l'impression de la complète solitude qu'il ne la donne aujourd'hui, car en écartant les

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roseaux on n'apercevait pas les tombes... Cet homme qui se penche sur la source, c'est le même qui a vu passer les Phéniciens, les Romains, les Wisigoths, les Byzantins, les Arabes. Les siècles en se succédant n'ont pas apporté plus de changement dans son esprit que de nouveauté dans son habit. Après tant de peuples divers, il nous regarde venir à notre tour avec une froide indifférence, comme si la source, qui reflète maintenant notre visage, lui avait assuré qu'il s'effacerait comme les autres sur le miroir de son eau.

Au pied d'un mur qui a gardé intacts ses entrelacs, ses résilles, ses arcades charmantes, soutenues par des colonnettes d'un marbre pareil à l'ivoire, gisent deux longues dalles, de marbre elles aussi, taillées en forme de toit et couvertes d'une vraie dentelle d'inscriptions coraniques. L'une est

la pierre tombale d'Abou Hassan lui-même; l'autre, brisée en deux endroits, est celle de sa femme Ghems Ed Doha, le Soleil du matin, une esclave chrétienne convertie à l'Islam, qu'il avait épousée. Mais pour le pèlerin berbère qui s'en vient à Chella, que signifient Abou Hassan et sa femme au nom d'aurore? Sous leurs marbres il a placé deux ombres, deux fantômes de son imagination : l'invincible Sultan noir et la tendre Lalla Chella.

Le Sultan noir, c'est ce qui survit confusément de sa grandeur ancienne dans la mémoire d'une race qui ne se souvient plus et qui pourtant n'a pas tout à fait oublié ; c'est la force merveilleuse qui rassemblait jadis les guerriers à Chella pour les entraîner en Espagne, et qui a lancé vers le ciel les murailles, les tours, les minarets, les dômes, les mosquées, tout ce qui de Marrakech à

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Fez dépasse la hauteur d'une tente ; c'est le charme du prince tout puissant, qui de son vivant commandait aux hommes et aux bêtes, et aussi aux esprits de l'eau, de la terre et du ciel, et qui du fond de son tombeau continue de donner ses ordres aux tortues pour les communiquer aux esprits souterrains.

Lalla Chella, c'est la dame des ruines, la reine de ce lieu enchanté ; c'est la pierre qui se détache du mur, le minaret qui s'écroule, la tombe qui se disloque, le figuier penché sur l'eau noire, le nid abandonné, la séguia qui s'enfuit au milieu des roseaux. C'est tout ce qui fui une heure et laisse derrière soi un souvenir, un regret. C'est le geai bleu qui voie, la cigogne qui glisse, la vigne qui s'enlace autour de l'arc rompu. C'est la source elle-même qui lie d'un fil étincelant le plus lointain passé à la dernière heure

du jour, c'est la forme du songe, la respiration d'un lieu éternellement habité.

Tout souvenir de l'histoire de Ghella s'est aboli dans les mémoires. Il ne reste plus que la légende d'une ville où l'or et l'argent se trouvaient en telle abondance qu'on en faisait des chaînes pour attacher les chiens et les bêtes de somme. Pervertis par la fortune, les possesseurs de si grands biens se dégoûtèrent de cultiver leurs champs. Une disette s'ensuivit, si effroyable, que la fille du Sultan ne trouvait pas à échanger un plat d'or contre une ccuelle de blé. On en vint, pour se nourrir, à moudre des rubis et des diamants. Ainsi périrent les habitants de Chella, empoisonnés par leurs richesses. Que Dieu les couvre de sa miséricorde!... Beaucoup de leurs trésors sont enfouis sous les broussailles, et souvent les gens du Sous, maîtres en l'art de la sorcellerie, viennent

les déterrer la nuit, avec des formules et des incantations magiques.

On dit encore qu'un poisson fabuleux, avec des anneaux d'or aux ouïes, vit au fond de la source, et que jadis, pour le faire apparaître, il suffisait de brûler de l'encens sur le bord. On lui offrait un peu de viande en pâture, et il réalisait tous les voeux...

Avec ses souvenirs confus, ses sanctuaires, ses tombeaux et tout ce qui flotte de légende sur son passé mystérieux, Chella apparaît comme un temple à ces populations maughrabines demeurées si païennes en dépit de rislam ; un lieu d'adoration pour ces gens que je voyais, l'autre jour, au moussem de Sidi Moussa et dans la nuit des Guénaoua, invoquer les forces obscures ; une de ces innombrables chapelles qui se dressent dans tout le Maroc, comme des sœurs ou plutôt des rivales à côté de la mosquée. On

jette un caillou dans l'eau noire, on y brûle de l'encens sur les tombes, on y sacrifie un poulet, un pigeon et des bœufs aux grandes fêtes ; on y donne enfin libre cours à de vieux instincts religieux que n'arrive pas à satisfaire la prière toute abstraite devant un mihrab vide et nu.

Parmi ces pierres et ces légendes glisse toujours la source qui attira les hommes dans ce pli de colline, les y retint pendant des siècles, et sur laquelle se sont penchés tant de visages et de pensées étrangères. Je la regarde fuir, le soir tombe. A cette heure, il est rare qu'on n'entende pas s'élever, en quelque endroit de la ruine, le bruit d'une guitare ou d'un guimbri. C'est quelque solitaire amateur de musique, ou bien une petite société venue de llabat sur des mulets ou en barque par le fleuve, pour voir briller la lune sur la romantique Chella. Chaque

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jeudi, vers la fin de la journée, mon voisin le Gadi vient s'y reposer de l'ennui d'écouter toute une semaine les criailleries des plaideurs. De préférence il s'installe sous le beau micocoulier qui, à la porte du jardin, ombrage une koubacoiôée de sa coupole blanche. Sans doute en des temps très anciens, y avait-il ici une chapelle chrétienne consacrée à Samt Jean? La tradition veut qu'en ce lieu soit enterré Sidi Yahia, le disciple préféré du Christ, et sa mémoire est vénérée à l'égal des grands marabouts.

Lorsque le Gadi m'aperçoit, il ne manque jamais de m'inviter avec sa compagnie. Un des hôtes prépare le thé, un autre le brùleparfum d'où sort une fumée d'encens ou de santal, tout à fait en harmonie avec le caractère de l'endroit. A l'intérieur du mausolée, je vois scintiller les veilleuses sur le tombeau du compagnon de Jésus. Deux ou trois mu-

siciens accordent leurs instruments, les violons et les guitares, chauffent la peau du tambourin sur les braises du réchaud. Puis le concert commence, des chants dont le sens m'échappe, une musique monotone, aux répétitions obstinées qui semble faite pour endormir la pensée et réveiller les choses. Quelque part sous les ronces, une pierre inconnue se souvient d'avoir été l'autel de Jupiter ; Sidi Yahia, au fond de son tombeau, rêve du temps où il suivait son maître dans les déserts de Judée; Abou Hassan, perdu sous les verdures, essaye pour retrouver la vie de suspendre son ombre aux ombres encore plus vaines du Sultan noir et de Lalla Chella ; la lune qui surgit tout à coup derrière la ligne des coteaux, prête l'oreille au bruit de la guitare, et au-dessus de ce pli de colline où jadis on l'adorait, se rappelle avoir été Tanit et s'arrête longtemps...

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Tout est parfum, musique, songe, demi-sommeil. A nos pieds brille la source, Téternelle, la vraie divinité du lieu. Un souvenir chrétien l'ombrage, une mosquée la couvre de sa paix. Toutes les religions ont voulu la saisir, mais la païenne ne s'est pas laissé surprendre. Elle s'échappe, vive et rapide, emportant dans sa fuite les sons de la musique et l'image des chiffons et des touffes de cheveux suspendus aux arbres sacrés.

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