‹ Rabat ou les heures marocainesChapitre 15 sur 17 · CHAPITRE X LE THÉ CHEZ LE SULTAN · texte numérisé non relu

CHAPITRE X LE THÉ CHEZ LE SULTAN

On frappe à ma porte. Aschkoun ? répond comme un écho au bruit du heurtoir qui retombe, la voix de la servante accourant du fond du patio. Aschkoun? Qui est là? Cri chantant, un peu alarmé, que jette à l'inconnu de la rue la maison arabe inquiète et toujours si jalouse de défendre sa vie cachée.

C'est un mokhazni du Sultan, avec son bonnet pointu et son poignard suspendu à l'épaule par une cordelette de soie. Il m'apporte une chose étrange, la plus singulière peut-être, la plus déconcertante à coup sur,

que m'ait encore présentée ce pays : un simple carton de bristol, un carton gravé à Paris, qui d'ordre de sa Majesté Chéri fienne m'invite à prendre le thé au Palais. Jamais la rapidité des changements que nous apportons ici, ne m'était apparue d'une façon si matérielle et si banalement saisissante. Il n'y a pas dix ans de cela, les ambassadeurs eux-mêmes, les bachadours de France ou d'Angleterre n'avaient pas accès dans une demeure de Sullan. Sous un soleil torride ou une pluie diluvienne, dans quelque cour désolée, au milieu de mokhaznis impassibles en apparence mais qu i riaient d'eux en secret, ils attendaient pendant des heures qu'une porte s'ouvrît et que l'Émir daignât paraître, pour leur donner audience du haut de son cheval, sous son parasol vert... Dix ans à peine, et aujourd'hui ce carton de bristol !... Je le

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tourne et le retourne, comme un numismate interroge une curieuse pièce de monnaie. Et vraiment, la plus rare des pièces phéniciennes qu'on pourrait découvrir dans ce pays, la trouvaille de l'objet le plus lointain qui porterait son témoignage sur une civilisation disparue, ne seraient pas plus chargés d'histoire que ce petit bout de carton.

A l'écart de la ville, sur le plateau désert où le grand El Mansour avait rêvé d'étendre les maisons de Rabat, s'élève le palais du Sultan. On aperçoit de loin ses murs badigeonnés de chaux, tantôt achevés en terrasses, tantôt couverts de ces tuiles brillantes, d'un vert profond de nénuphar, qui font l'ornement des mosquées et des demeures opulentes. De vastes espaces de sable s'étendent alentour, entre des remparts crénelés, isolant prodigieusement cette mystérieuse demeure, car un désert entouré de murailles semble

mille et mille fois plus désert que la simple solitude.

Lorsqu'on a franchi la porte qui s'ouvre sur l'enclos stérile, on reste un instant consterné. Au lieu des frondaisons que nous sommes habitués de voir autour de nos maisons royales, les yeux ne découvrent ici qu'une morne steppe embrasée, des touffes de palmier nain et quelques buissons de roseaux et d'aloès saupoudrés d'une poussière impalpable, pareille à du poivre rouge. Ce n'est qu'en cheminant sous la chaleur écrasante qu'on fmit par saisir la secrète beauté de ces grands aguedal s solitaires et ce qu'ils expriment de puissance dans leur stérile abandon. Sur un ordre de ce château perdu là-bas dans le soleil, des milliers de cavaliers viendraient ici dresser leurs tentes ; des milliers de chevaux animeraient de leurs hennissements et de leurs

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fantasias cette steppe silencieuse, où je ne vois à cette heure que le troupeau des vaches décharnées qui fournissent du lait au Palais. Et la nudité même de cet endroit désolé, plus que des parcs centenaires ou les jardins les plus fleuris, arrive à donner l'impression d'une majesté souveraine, d'une volonté qui se dérobe et qui, pour se rendre inaccessible, n'a trouvé rien de mieux que de jeter entre elle et son peuple ces champs de sable, de pierraille et de lumière.

Tout à coup, une automobile débouche sous la porte par où je viens d'entrer, emportant d'autres invités avec leur carton de bristol. J'ai envie de leur crier : A quoi bon courir si ^àte ? Pourquoi traverser avec une hâte si folle cette poussière embrasée?... Sans doute là-bas ils vont voir des salles brillamment décorées, de hautes portes peintes, des mosaïques, des zelliges, des

stucs, des plafonds de cèdre; mais au milieu de ces choses gracieuses qu'abritent ces murs blancs et ces toits de nénuphars, trouveront-ils rien de plus saisissant que la royale solitude de cet aguedal silencieux?... C'est toujours ainsi en Islam : quand un mur, si fermé soit-il, laisse apparaître ce qu'il cache, on est surpris de la façon la plus plaisante de découvrir que tout ce grand mystère ne défendait en somme que la vie la plus simple et la plus familière. La cour où l'on entre d'abord, est remplie de serviteurs, nègres pour la plupart, qui ne se distinguent de la foule indigène qu'on rencontre ailleurs dans les rues que par le rouge bonnet pointu. Debout ou accroupis dans l'ombre de la muraille, ils jouent avec un chapelet, leur poignard ou leurs doigts de pieds. A quoi peuvent-ils bien penser en nous regardant défiler, ces vieux serviteurs noirs

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qui se succèdent de père en fils dans ces demeures princières, et qui depuis trente ou quarante ans ont vu tant de choses immobiles se transformer sous leurs yeux? Ils ont servi le grand Moulay Hassan, dernier Sultan du vieux Moghreb, qui jusqu'à la fin de son règne, avec une pieuse obstination, défendit contre l'Europe ce vieil empire d'Islam, son territoire, ses mœurs, ses traditions inviolées qui en faisaient avec la Chine l'État le plus lointain du monde. Ils ont servi son fils, le fol Abd El Aziz, et dans les aguedals étonnés ils ont vu arriver sur le dos des chameaux les grands jouets de l'enfant prodigue, les bicyclettes, les phonographes, les pianos mécaniques, les canots à vapeur, un chemin de fer Decauville, toutes ces machines que l'Europe lui expédiait à grands frais, et qui s'entassaient inutiles et sans vie dans ses palais de Marrakech et de Fez, quand

elles ne se brisaient pas en route dans la traversée des oueds et les fondrières des pistes... Ils ont servi ensuite celui qu'ils appelaient « le diable » pour son intelligence, ses fureurs et ses malices, ce singulier Moulay Hafid, passionné de poésie, de grammaire, de théologie, et qui peut-être avait en lui les qualités d'un grand Sultan, mais auquel une violence insensée enlevait dans les heures critiques le juste sentiment des choses... Que de tragédies ils ont vues, ces vieux mokhaznis noirs dont la barbe grisonne ! Que de caïds ils ont saisis par le capuchon du burnous pendant qu'ils se courbaient jusqu'à terre pour les trois sahits d'usage ! Que de grands féodaux auxquels ils ont passé les fers 1 Que de riches casbahs ils ont déménagées pour en rapporter le butin ! Et maintenant que ces temps sont révolus, ils exécutent les ordres d'un maître

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débonnaire avec la même indifférence qu'ils expédiaient jadis, d'un tour de main brutal, les pachas et les caïds qui avaient cessé de plaire...

Oui, à quoi rêvent-ils, en nous voyant passer, tandis qu'ils jouent avec leurs doigts de pieds? Peut-être cette occupation innocente suffit-elle à absorber leur esprit. Peutêtre pensent-ils que nous disparaîtrons, nous aussi, à l'heure choisie par Allah. Peutêtre ne songent-ils à rien, et sont-ils sans mémoire, comme cet immense pays vide qui a gardé si peu de trace de sa longue histoire tourmentée et où ia légende a placé, non sans raison semble-t-ii, le pays des Lotophages, le pays de l'oubli.

Au-dessus de leur troupe désœuvrée, j'aperçois sur les toits, entre les créneaux des terrasses, derrière les fenêtres grillagées percées au faîte des murailles, des choses

qui s'agitent, des ombres rapides qui glissent. Parmi les trois cents femmes que renferme, dit-on, ce palais, combien guettent notre groupe d'étrangers? Elles aussi, à quoi rêvent-elles, toutes ces prisonnières? A la liberté î me répond sur un ton dramatique un jeune interprète tunisien attaché à notre caravane. A la liberté ! Que ces mots sonnent bizarrement sous ces regards invisibles! Mais je soupçonne ce jeune Tunisien d'avoir beaucoup lu la Case de l'Onde Tom. L'autre jour après l'Aït-Srir, la réception avait eu lieu presque à la porte du palais. Aujourd'hui le château se laisse entrevoir davantage. Nous suivons maintenant un dédale de couloirs nus, irrégulièrement bâtis, qui tantôt s'élèvent très haut, tantôt s'abaissent jusqu'à toucher la tête. De distance en distance, un carré de ciel bleu apparaît par une grille de fer enchâssée

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dans le plafond de poutrelles et de roseaux. D'autres couloirs s'ouvrent ici et là, des impasses, des ruelles, de petites chambres obscures, aussi nues que le corridor luimême. Au fond d'un de ces culs-de-sac, près de la souquenille noire d'un juif, flamboie la robe en velours vert d'une énorme juive coiffée d'un foulard de soie cerise. C'est un vieux ménage d'Israël, Monsieur et Madame Sadoun, qui chaque matin arrivent du Mellah, apportant sur un bourricot les cotonnades et les draps d'Angleterre, les mousselines brodées et les soieries de Lyon, les beaux caftans confectionnés au fond des maisons puantes badigeonnées de bleu, bref tout ce qui sert à la parure de toutes ces captives moins préoc cupées, j'imagine, de liberté que de coquetterie, de jalousie et d'amour. Vrais vizirs de la toilette, ces Juifs qu'on rencontre tou-

jours à l'entrée de ces demeures chérifiennes, servent d'intermédiaires entre le Sultan et le Mellah. Qui pourra dire les services que dans les jours difficiles ils ont rendus à leurs coreligionnaires, en faisant parler au Sultan par des lèvres charmantes?...

Plus loin au détour d'un couloir, nous croisons quatre personnages, gras et soufflés, à la molle figure pétrie dans le plus noir mastic. Leurs gros yeux blancs qui roulent dans le sombre cadran de leurs faces avec un air de vigilance éternelle semblent garder les plus tristes secrets. Que j'ai de plaisir à les voir, ces légendaires eunuques, qui soudain m'apparaissent comme au tournant d'un conte des Mille et Une Nuits 1 Le plus grand, le plus gras, le plus somptueusement vêtu, et d'une laideur de vieux singe méchant, donne des ordres d'une voix flûtée et s'éloigne au fond d'un couloir. Je le suis... mais par

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la pensée seulement, dans le mystère de cette vie cachée où le carton de bristol ne m'invite pas à pénétrer. Bientôt, même dans ce palais^ on n'en trouvera plus de ces noirs gardiens du sérail ! Ils venaient de Constantinople; mais là-bas ils se font rares et de plus en plus chers. Est-ce l'aurore des temps prédits par le jeune Tunisien? La liberté vat-elle enfin régner dans les harems, depuis les rives du Bosphore jusqu'aux cimes de l'Atlas ? A mesure qu'ils disparaissent, on les remplace par de petits garçons qu'on écarte des femmes dès qu'ils commencent à devenir dangereux. Ah ! quel poète romantique, quel Byron, quel Alfred de Musset, quelle Madame Desbordes- Valmore composera la dernière élégie sur la mort du dernier eunuque !

Depuis quelques minutes, arrive à nos oreilles un bruit de voix rapides, perçantes.

monotones, ce bruit de lecture coranique qui anime dans les rues arabes le silence de l'après-midi. Près de nous, quelque part, il y a des enfants accroupis autour d'un maître d'école. En voici quelques-uns qui sans doute ont échappé à la gaule de leur taleb, et qui du fond d'un réduit s'amusent à nous voir passer. Dans cette troupe de capuchons et de burnous modestes, très usagés, longtemps traînés dans la poussière, je n'aurais certes pas distingué le descendant des Ghérifs, l'héritier présomptif de l'antique majesté maughrabine, le jeune Moulay Idriss, fils aîné du Sultan, si le médecin du Palais ne me l'avait montré qui s'abritait, pour nous voir, derrière une énorme négresse chargée de lourds bijoux d'argent, et dont la large ceinture de Fez, tissée de vingt couleurs, retenait des mamelles capables d'allaiter tous les poupons du harem.

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Et soudain, au sortir de ces couloirs tortueux et dénudés, c'est un enchantement.

Une profonde galerie, inondée de lumière, allonge très loin devant nous un pavé de mosaïque, d'où trois jets d'eau jaillissent au milieu de vasques de marbre. Un instant, on hésite à traîner ses souliers sur ce parterre d'émail^ où ne doivent glisser que les babouches et les pieds nus ; on s'en veut de ternir par des vêtements sombres l'éclat de cette allée qui n'admet que la laine blanche et les soies de couleur vive tamisées de mousseline. D'un côté de la galerie s'ouvrent les doubles vantaux des hautes portes enluminées comme des pages de Coran, qui donnent accès dans les chambres; de l'autre, s'étend un jardin d'orangers plantés en contre-bas, et dont on n'aperçoit, depuis le promenoir, que les cimes vertes et pressées où les fruits déjà jaunissants trans-

paraissent au milieu des feuilles. Du verger, nous arrivent les vieux airs qu'on entendait à Grenade et à Gordoue, et que les musiciens aux tuniques jonquilles, roses, violettes, amaranthes, jouent toujours sous ces orangers. Enfin par delà les verdures et le bouquet Heuri de l'étrange fanfare, se dresse l'éternel mur d'Islam qui n'est jamais bien loin pour fermer le bonheur, et qui reflète sur sa rouge poussière l'ardeur du soleil couchant.

On ne peut rien voir de plus joli que les chambres qui se succèdent le long de cette galerie. Le sol est de mosaïque, et les murs, jusqu'à hauteur d'homme, sont aussi tapissés de ces petites briques émaillées, assemblées avec un art infini en rosaces, en fleurs, en étoiles. Au-dessus, un espace blanc, tout uni, pour laisser l'œil se reposer de ces couleurs enchanteresses ; puis un bandeau

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de plâtre prodigieusement lin, dans lequel des artisans ont creusé patiemment avec un instrument primitif, la dentelle la plus compliquée, la plus variée, la plus légère; et posée sur cette frise ajourée, l'autre merveille de ces chambres charmantes, le plafond aussi minutieusement peint qu'une miniature persane, et dont les arabesques et les fleurs stylisées semblent refléter comme dans un miroir, mais avec des couleurs plus vives, l'éclat des tapis et des zelliges...

Tout ce luxe oriental saisit étrangement au sortir du long dédale des couloirs pauvres et nus. Tant de faste à côté d'une simplicité qui, çà et la, s'en va tout doucement de la nudité à l'abandon, et de l'abandon presque au sordide ! On retrouve dans ce palais, entre la richesse et la misère, ce même accord sans morgue, ces rapports de bon voisinage

que l'on voit presque toujours entre le riche et le pauvre dans la société musulmane. L'esprit arabe n'écarte rien. Le luxe le flatte sans mesure, la misère ne le choque point. Même sur cette heureuse terrasse la beauté n'est pas sans mélange. C'est un singulier assemblage de soin et d'abandon, de fini et de non fini, de raffiné et de barbare. Sur les vantaux or et azur d'une porte enluminée, on a cloué avec brutalité une latte de bois blanc. Dans une chambre de féerie, traîne la carcasse déjetée d'un de ces grands lits de cuivre, à colonnes et à baldaquin surmonté d'une couronne à fleurons, que les Anglais importent depuis quelque cent ans au Maroc. Et un peu partout dans ces pièces des Mille et Une Nuils, où l'on ne voudrait voir que divans et coussins de mousseline, quelle surprise de rencontrer, tantôt groupés comme i)0ur une vente â

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l'encan, tantôt dispersés au hasard, des chaises, des fauteuils, des canapés dorés, des glaces dont le tain a fondu sous la chaleur, des pianos mécaniques, d'innombrables pendules éternellement arrêtées, des bouquets sous des globes, des consoles Louis XV, si chétives au pied des murs blancs ! Même quand ils sont magnifiques, ces objets de chez nous perdus au milieu de cet Orient font un peu mal au cœur. On dirait les épaves d'un bateau naufragé ou le produit d'un rapt barbaresque. Les belles chambres peintes semblent dire : « Enlevez-moi cela d'ici !» Et de leur côté, les pauvres choses captives, qui nous reconnaissent au passage s'écrient : « Venez nous délivrer ! »

Le thé était servi au delà du second jet d'eau, sur une table chargée d'argenterie où s'étalaient les cent merveilles de la pâtisserie maugrabine, les cornes de gazelle, les

feuilletés au miel, les turbans du Gadi, les laits d'amandes, les breuvages à l'orange, aux citrons et aux tramboises pressées, le Champagne que la religion tolère comme une innocente eau gazeuse. Devant d'énormes samovars moscovites, qui jetaient tout à coup l'idée de la neige et des frimas dans ce paysage de lumière, les serviteurs faisaient le thé suivant la caïda. Des serviteurs, il y en avait partout, au long de cette galerie comme dans les couloirs et les cours, nonchalants, désœuvrés, étonnamment décoratifs sous leurs vêtements de laine. Tout ce monde donnait l'impression d'une autorité despotique qui n'a qu'un geste à faire pour que cent esclaves accourent, et en même temps d'une grande liberté, d'une fastueuse bonhomie. Vraiment c'était un spectacle agréable pour l'esprit et reposant aux yeux, cette nuée de domestiques placés là pour ne rien faire.

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Dans une pièce d'apparat, au fond d'une de ces alcôves qui créent dans ces chambres immenses un coin d'intimité, le Sultan était assis avec le générai Lyautey. Sous les orangers, la musique continuait d'égrener ses airs à cloche-pied, d'une mélancolie sautillante, qui semblait à tout moment se tenir arrêtée, debout sur une patte, comme une cigogne au sommet d'un minaret. On n'avait qu'un regret, c'est que notre présence exilât de la terrasse, pour cette après-midi, ce qui dans l'ordinaire des jours, doit en faire le principal agrément : les enfants et les femmes. Et voilà que tout à coup, à l'entrée de la galerie, glissant rapidement sur le miroir des zelliges, deux formes charmantes apparurent, deux capuchons de soie, deux djellabas de mousseline, deux caftans dont on n'apercevait qu'un mince liséré, rose et bleu, entre la mousseline et les babouches.

C'étaient les fils du Sultan, dont j'avais entrevu l'aîné, dans sa djellaba d'écolier, derrière l'énorme négresse. Leur précepteur les conduisait auprès du Général qui avait désiré les voir.

Dans ce décor très ancien oîi tant de choses modernes surprennent, c'était une nouveauté encore, mais celle-là tout à fait plaisante, ces enfants d'un prince d'Islam mêlés à une réception qui, malgré son intimité, avait pourtant un caractère politique. Traditionnellement au Maroc, plus on est proche parent du Souverain, plus on est tenu à l'écart. Aujourd'hui même, dans ce château, plusieurs frères de Moulay Yousef sont relégués au fond de leurs appartements, dans une captivité dorée. Et parmi eux, je songe à ce Sidi Mohammed qui jouit près du peuple d'une faveur particulière, car il est l'aîné de la famille, et d'esprit assez bizarre

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dit-on, — ce qui lui ajoute le prestige qui s'attache en Islam aux êtres innocents ou simplement singuliers, par la croyance que s'ils ne ressemblent pas tout à fait aux autres hommes, c'est qu'Allah a retenu une part de leur intelligence, qui lui sert à se maintenir en relation secrète avec eux.

Ces petits princes dans ce salon, cela semblait tout naturel, et c'-était pourtant une chose qui bouleversait les traditions les plus anciennes. On surprenait là sur le vif, la volonté du (Ténéral d'humaniser la vieille caïda, de donner à ces enfants un haut sentiment d'eux-mêmes, et surtout de témoigner par les marques de respect dont nous les entourons, que ce régime de bon accord et de collaboration, qu'on appelle un protectorat, n'e^t pas un système éphémère, une étape à franchir avant d'installer ici des préfets, des conseillers généraux et aussi

des députés, mais un ordre durable, et que l'œuvre commencée par le père sera continuée par les fils.

Cependant, sur les tables les pâtisseries et les breuvages diminuaient à vue d'œil ; le soleil n'éclairait plus que le faîte de la muraille rouge ; les jardiniers avaient ouvert les canaux de la séguia qui bruissait doucement ; dans l'odeur de la terre humide, on sentait confusément des parfums de menthe et de persil ; derrière les barreaux fraîchement peints d'une de ces ménageries, ornements habituels des résidences chériiiennes, trois lions énervés par le soir allaient et venaient bruyamment, en agitant leurs nobles têtes comiquement tachées de vert. Les musiciens infatigables poursuivaient leur musique, acharnés, semblait-il, à la poursuite d'un air qui leur échappait sans cesse...

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Il est six heures. Le carton de bristol a épuisé son pouvoir. Nous voici de nouveau dans le grand aguedal vide. Est-ce la mélancolie des belles fins de journée et d'une fête qui s'achève? je ressens un vague malaise d'avoir promené dans ce château secret l'indiscrétion d'un passant. Quelle figure devais-je faire, sur cette terrasse de Sultan? Quel soupir ont dû pousser les choses en nous voyant disparaître ! La vraie vie de cette demeure d'Islam ne me reste-t-elle pas toujours aussi fermée qu'avant d'en avoir franchi le seuil? Et ce que j'ai vu valait-il toutes les fantaisies que l'imagination improvise autour des Mille et Une Xuits?... Je regrette presque d'être venu, d'avoir fait le mauvais marché d'échanger beaucoup de rêve pour quelques pauvres notions, en même temps qu'un nouveau désir me saisit de revenir sur mes pas, de repasser dans les couloirs tortueux, de

S urprendre la galerie animée par sa vie familière et le verger où, dans le crépuscule, les fruits d'or brillent sous les feuilles comme les lampes d'Aladin. Je voudrais revoir tout cela, et je ne le peux plus. Ce palais, qui un instant s'est entr'ouvert à ma curiosité, s'est replié sur lui-même. Des siècles de nouveau m'en séparent, et j'aurais beau montrer mon carton de bristol, la porte ne s'ouvrirait pas.

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