II A HAT
souvenir de quelque Iriomphe romain, ou plus modestement une trompe de tramway, que les troubles ardeurs de la musique orientale. A ces longs appels de cuivre, d'autres appels se mêlent, une grande plainte religieuse lancée à pleine voix au-dessus des mosquées et des petits parterres lumineux. Que disent-elles, ces phrases mystérieuses qui jettent sur la ville un immense filet de prière?... De la tour d'une mosquée à l'autre tour d'une mosquée, elles se répondent, comme chez nous les cloches d'une église répondent à un autre clocher. Mugies plutôt que récitées, elles s'enfoncent en de longs silences pour laisser au chanteur le temps de reprendre haleine. On ne sait jamais si la plainte est finie ou va continuer encore. Tantôt ces voix puissantes dominent les murmures épars des concerts invisibles qui retentissent au fond des puits lumineux; tantôt les rhaïta, les tam-
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bourins et les violons de la fête nocturne jaillissent avec un bruit si aigre, si nombreux, si passionné qu'ils étouffent dans leur vacarme le pieux mugissement des muezzins. Autour de moi. tout est vacarme pour mes oreilles habituées à des rythmes autrement conduits. Mais au milieu de ce tapage mieux que dans l'art le plus parfait, un instant je crois saisir le sens profond de la musique faite essentiellement pour le délire et la fête.
Enveloppé dans mon manteau, comme je le serais à cette heure en Bretagne ou en Irlande, j'écoute cette lutte aérienne entre les voix du ciel et les bruyants petits plaisirs de la terre. 11 fait humide et frais, presque noir. Cette nuit marocaine n'a pas la transparence qu'ont, en ces mois d'été, les nuits de Tunis ou d'Alger. Dès que vient le crépuscule, la buée de l'Atlantique efface les
contours des choses ; et si la lune n'est pas dans son éclat, les blancheurs des murailles, si étincelantes à midi qu'elles semblent défier les ténèbres, s'évanouissent assez vite dans ce brouillard marin qui ne devient jamais de la pluie. A cette heure, la ville ressemble à quelque immense chapelle bleuâtre éelairée par des veilleuses. Bans cette harmonie bizarre, faite de bruits discords et de lumières invisibles, il n'y a que mon patio, où la bougie s'est éteinte dans sa lanterne multicolore et d'où ne montç aucun bruit, qui fasse au-dessous de moi un grand trou de silence et d'ombre.
Soudain, un tambour furieux, pressé, courant de porte en porte comme si l'ennemi était sous les murailles et qu'il fallût s'élancer aux remparts, emplit toutes les rues, réveille les trompettes de cuivre endormies depuis un moment, et qui recommen-
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cent aussitôt de disperser sur la ville leurs éclats assourdissants. Pendant quelques minutes, c'est un tumulte infernal de tambour^^ déchaînés et de trompettes qui se déplacent aux quatre angles des minarets en jetant leurs clameurs sauvages. Tout ce furieux tapage est fait pour réveiller les dormeurs (comme si quelqu'un pouvait dormir par cette nuit forcenée!) et les prévenir qu'il est temps de manger avant la reprise du jeûne.
Cependant, peu à peu s'apaise cette belliqueuse rafale, tandis que du haut des mosquées, les plaintives litanies s'envolent et restent longtemps suspendues sur de grandes ailes sonores. Puis de nouveau, les trompettes de cuivre lancent, toutes ensemble, une fanfare sauvage qui ne dure qu'un instant. Et de ces meuglements barbares, tout à coup sort quelq-ue chose de surprenant,
de magnifique, qui me dresse debout sur ma terrasse, l'oreille tendue et le cœur enivré. Une troupe bardie de voix fraîches, joyeuses, qui paraissait n'attendre que le signal assourdissant des cuivres, boudit à deux cents pas de moi, du minaret de la grande mosquée. Quel élan, quelle allégresse ! Ce ne sont plus ces modulations lugubres pesamment jetées aux ténèbres, ni ces mille petits chants discords qui semblent, comme les cigognes, ne se tenir que sur un pied et chanceler à tout moment dans leur courte cadence. C'est un grand mouvement d'enthousiasme et de jeunesse, une de ces grandes musiques qui libèrent brusquement l'esprit des mille vanités qui l'encombrent, pour soulever dans l'âme de celui qui écoute l'émotion la plus vague, la plus indéterminée, ou réveiller au contraire avec une force décuplée l'inquiétude la plus
particulière à son cœur. Toutes ces voix avancent d'un beau train J03'eux et grave. Parfois, Tune d'elles plus rapide, et saisie d'un délire sacré, s'élance hors de la troupe, se cabre, la dépasse, dessine dans le ciel une arabesque sonore, puis rentre et disparaît dans le chœur des autres voix qui ont précipité leur allure. Et cela fait penser à quelque fantasia de chevaux invisibles, d'invisibles chevaux ailés qui galopent làhaut, dans la nuit.
Quelquefois, une voix trébuche. Depuis trois semaines bientôt que dure le Ramadan et que, chaque nuit, ces chanteurs jettent ainsi dans les ténèbres ces strophes en l'honneur du Prophète, les gosiers se sont un peu fatigués. Mais que sont les faux pas, les hésitations, les chutes de ces cavaliers ailés? Le grand mouvement de la fantasia nocturne emporte tout dans son élan héroïque.
On raconte que le poète qui composa cette chanson mystique était un poète aveugle, et que Mahomet en récompense lui rendit la lumière des yeux. Mais qu'a fait le Prophète pour l'artiste inspiré qui inventa la musique? Lui aussi eût mérité sa légende; or il est anonyme, comme tous ceux qui ont créé de la beauté en Islam, anonyme comme l'architecte qui a construit la tour Hassan, la Koutoubia de Marrakech ou la Giralda de Séville. Dans ces grands cimetières qui s'offrent au vent et à la vague sur les dunes de Rabat et de Salé, on vient encore aujourd'hui s'asseoir près des tombeaux d'illustres docteurs coraniques. Mais rien ne signale au passant la tombe des artistes profanes : sur leur mémoire semble jeté le voile hostile, plein de défiance, qui couvre le visage des femme.
Brutalement, un coup de canon arrête en
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pleine course la chevauchée aérienne. L'heure avance, Taube n'est pas loin, le jeûne va reprendre avec le lever du soleil. A l'intérieur des patio, tous les bruits de la fête se sont peu à peu apaisés, les lumières se sont éteintes. Dans Tair les tristes litanies ont pris la place des musiciens passionnés. Du haut de ma tei'rasse je n'entends plus, au fond des ruelles, que le claquement des babouches et les murmures des fidèles qui se rendent aux mosquées.