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CHAPITRE III LE MYSTÈRE DE LA RLE

Oui, ma maison musulmane est charmante, mais elle est enchantée. Quand on y est entré, on n'en peut plus sortir, tant elle emploie de grâces à vous garder dans son ombre ; et lorsqu'on est dehors, impossible de la retrouver dans le dédale des ruelles blanches, des longs couloirs tortueux et compliqués entre de grands murs vides, fantomatiquement pareils, dont la monotonie n'est rompue que par les portes ferrées toujours closes.

Aujourd'hui encore, j'ai tourné tout autour pendant des heures, sans arriver à recon-

naître ses gros clous et ses heurtoirs. A ia Jettre, j'étais perdu dans cette petite Rabat, qui tient dans le creux de la main, plus que je ne l'ai jamais été dans aucun autre endroit d'Orient. Où retrouver dans ces blancheurs les points de repère que j'ai logés dans ma mémoire pour reconnaître mon chemin : une négresse en train de reblanchir son mur; la maison du Vizir où les secrétaires et les chaouchs bavardent sous le frais corridor; la fontaine où les nègres emplissent leurs outres en peau de chèvre, et trois vieux maraîchers accroupis au milieu de leurs concombres ?... Si la mince rue que l'on suit n'a pas entre ses deux trottoirs une rigole de terre battue, juste assez large pour que l'àne, la mule ou le cheval puisse y poser le pied, on est entré dans une impasse, un de ces chemins sans issue que l'Orient affectionne avec son

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éternel désir de vivre replié sur lui-même et de multiplier son secret. Et qu'elle est mince, qu'elle est étroite la rigole de terre battue I Comme l'œil, l'esprit distraits ont tôt fait d'en perdre la trace! Islam, Islam, qu'il est donc difficile de circuler dans ton mystère ! On croit toujours que l'on comprend, on croit toujours qu'on suit la piste, mais déjà le pied n'est plus dans la rigole étroite, et devant l'imagination qui se figurait le chemin tout tracé, se dresse le mur indéchiffrable, l'éternelle porte fermée.

Ici, le même burnous blanc couvre riches et pauvres, et la façade des maisons. Rien de cette diversité que partout ailleurs dans le monde, et môme dans l'Orient islamique, mettent sur les demeures, comme sur les habits des hommes, la fortune ou la misère. Rien que ces grandes surfaces vides, que deux fois par an on recouvre d'un nouveau

linceul de chaux. Pas môme ces moucharabiehs de Tunis, du Caire ou de Gonstantinople, qui, si secrets qu'ils soient, rassurent, égaient la rue de toutes les curiosités féminines que l'on sent s'agiter derrière leurs croisillons de bois. Parfois, au-dessus d'un chambranle, un léger cadre de pierre sculptée annonce un peu d'opulence. Mais il n'y a véritablement que l'élévation des murailles, ou mieux encore la distance qui s'étend entre deux seuils, pour mettre dans l'esprit l'idée que, derrière ces blancheurs égales, toutes les vies ne se ressemblent pas, et qu'ici comme ailleurs il y a, près de la pauvreté, la puissance et la richesse. Alors avec étonnement, les yeux mesurent la grandeur de l'espace qu'enferme, le long d'une ruelle, un de ces murs sans fenêtre qui tourne dans une autre venelle, tourne encore et retourne pour achever son énorme carré

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OÙ une seule entrée donne accès. Parfois, le lourd battant de cèdre entr'ouvert laisse voir un vestibule, un dessin de mosaïque, des colonnes, des arcs à jours. Mais le corridor fait un coude qui borne aussitôt le regard, et je ne sais par quel mystère, toujours une main invisible s'oppose à ma curiosité et me pousse la porte au visage.

Qui donc habite ces vastes cubes blancs ? Lequel de ces hommes en burnous, aux pieds nus dans des babouches, qui ressemble à cent autres qu'on rencontre dans les rues ? Quelle existence peut-on mener dans ces étonnants logis ? Combien de femmes, combien d'esclaves noires habitent ce silence qu'aucune fenêtre n'anime ? Est-il vrai, comme on me l'assure, que cette paix n'est qu'apparente, et que derrière ces clôtures s'agite une vie fastidieuse et prodigieusement énervée? On me dit que les femmes,

dans ces demeures si calmes, passent les journées interminables à se disputer entre elles, à manger des confitures opiacées, à brûler des parfums excitants, à se livrer à une foule de pratiques magiques pour se rendre favorable l'immense troupe des génies, des petits dieux familiers que la sorcellerie appelle ou éloigne à son gré?... Les femmes de chez nous, admises à pénétrer près d'elles, s'étonnent de leur indifférence à l'arrangement de leurs logis et au soin de leurs enfants. Leur coquetterie barbare les choque. Elles assurent que bien peu sont belles. Mais une femme est toujours suspecte quand il s'agit d'en apprécier une autre, non que la jalousie ait ici rien à voir, mais un détail de toilette, un tatouage bizarre suffit souvent à cacher la vraie beauté d'un visage. Et puis, à quoi bon chercher à pénétrer ces vies cloîtrées? Le plus curieux qu'elles aient

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à nous offrir, c'est sans doute leur secret. On aurait trop vite épuisé le plaisir de les connaître. La sagesse est de les laisser à cette ombre où l'Islam les a rejetées, et où il serait tout à fait déraisonnable de penser qu'après une si longue habitude, elles n'ont pas trouvé le bonheur.

Mais qu'est devenue la négresse qui badigeonnait sa muraille, la maison du Vizir, le moulin, la fontaine, l'étalage de pastèques et de concombres? A tout hasard, je me dirige sur des voix de mendiants qui psalmodient dans une rue. Ils sont assis devant une kouba, sous une fenêtre grillagée à laquelle flottent des chitîons et des touffes de cheveux. C'est le tombeau d'un saint qui, pour quelque folie ou quelque vertu légendaire, a mérité d'être enterré ici, de conserver sa place au milieu des vivants, d'échapper au cimetière de la dune, à cette

terrible égalité où précipite la mort musulmane et toute mort. En me dressant sur la pointe des pieds, je puis jeter un regard dans l'intérieur du mausolée. Aveuglés par la lumière, mes yeux éprouvent de la peine à distinguer quelque chose. Des veilleuses, un cierge de cire qui achève de se consumer dans un chandelier de cuivre, éclairent un catafalque couvert de velours et de soie, que surmontent aux quatre coins des étendards blancs, verts et rouges. Au plafond, parmi les veilleuses, brillent ces boules multicolores qu'on gagne aux loteries foraines ; aux murs, des ex-voto, des tablettes de bois peint, une profusion incroyable de pendules, d'horloges, de coucous arrêtés ou réglés à des heures diflerentes, toutes machines à calculer le temps qu'on est bien étonné de rencontrer dans cette chambre funèbre. Cette petite masse de nuit pieuse, perdue dans

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la lumière qui flamboie tout alentour, ce cercueil presque clans la rue, c'est à peu près la seule chose qui vive dans ce quartier aveugle et muet, au milieu de ces maisons mortes, peuplées de vies invisibles.

Au sommet de la coupole qui couronne cette chapelle d'Islam, un vaste nid de cigogne est posé. Le long du mur, sous la fenêtre, la kj-rielle des mendiants aveugles. Hommes déchus et libres oiseaux, tous les deux se ressemblent, tous les deux errants et fidèles, ramenés par chaque saison au même tombeau familier, l'un à la cime et l'autre au pied. L'écuelle de bois sur les genoux, ces mendiants, en plein soleil, insoucieux de chercher une ombre dont leur peau boucanée n'éprouve sans doute plus la douceur, et que leurs yeux sinistrement ouverts ne reconnaissent môme plus, psalmodient leurs litanies, où revient sans cesse

le nom de Moulay Ibrahim, l'habitant du mausolée. Leurs voix infatigables bercent le silence d'alentour, tandis qu'en haut de la kouba, immobile sur une patte, la cigogne, dans la lumière argentée, semble l'image de la méditation solitaire, la prière ellemême prête à s'envoler en plein ciel.

Dans la ruelle, une forme blanche, enveloppée de la tête aux pieds d'une vaste serviette-éponge qui ne laisse paraître qu'un œil — une femme à qui son âge ou sa condition modeste permet de sortir dans la ville, — s'avance en traînant ses sandales jusqu'à l'entrée du sanctuaire. Elle se glisse par la porte entre-bàillée, me jetant au passage son regard de cyclope, un regard sans visage, impersonnel comme une flèche partie on ne sait d'où, mais si noir, si brillant, si avivé par la peinture et le fard que je comprends aussitôt pourquoi on

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appelle œil du diable cet œil inquiétant de sorcière.

Un instant elle disparaît dans la cour de la kouba. A travers le grillage, je la revois, lourd et blanc fantôme, qui s'approche du tombeau. De sa main enveloppée dans un pan de la serviette-éponge qui lui sert de haick, elle frappe sur le cercueil un ou deux petits coups secs afin de réveiller le mort, baise la place que sa main a touchée, s'accroupit sur la natte et, le dos appuyé au catafalque, s'efface, disparaît, s'anéantit dans le silence et le bruit des pendules, me laissant plus seul dans la rue que son passage sépulcral avait un instant animée.

Et toujours devant moi les blanches murailles se plient et se déplient dans une complication magique, qui me jette au fond des impasses ou me ramène dix fois de suite à l'endroit d'où je suis parti. Cependant,

voici le moulin que j'ai repéré sur ma route, avant la maison du Yizir. Le jour qui entre par la porte éclaire, et fantastiquement, des poutres, des toiles d'araignées, des choses indéfinissables sous la poussière qui les couvre, deux ou trois burnous accroupis devant un jeu de cartes, et le vieux cheval gris qui passe tour à tour des ténèbres à la lumière et de la lumière aux ténèbres, en faisant tourner la meule. Vraie gravure du Piranèse, une planche des prisons de Rome. Dans peu de temps sans doute, un moteur à essence (on en voit déjà quelques-uns çà et là, dans la ville) remplacera le vieux cheval fourbu, — mince progrès, en somme, comparé à celui qui attela un jour au timon de ce manège, à la place d'un esclave, cette pauvre bète efflanquée... Je m'éloigne, je prends une rue, puis une autre rue encore, et de nouveau, par miracle,

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me voilà ramené devant le moulin ténébreux. La partie de caries est finie. Fatigué sans doute par le jeune, le meunier s'est assoupi sur les sacs de grain. Le bâton, lui aussi, s'est endormi dans la farine. Plus de bruit. Le cheval s'arrête. Je ne distingue plus, dans l'ombre, que le doux œil de la bête illuminant la cave obscure.

On raconte qu'un jour, un Berbère de la montagne qui descendait, pour la première fois, dans un grand marché de la plaine, se sentit tellement perdu parmi les tentes de vingt tribus différentes, qu'il eut peur tout à coup de se perdre lui-même. Pour éviter cet accident, il avisa un marchand de poulets, prit une plume à la volaille et la piqua dans son turban ; et de temps en temps il la touchait, pour s'assurer qu'il était toujours luimême.

Moi aussi, j'aurais bien besoin de mettre

une plume à mon chapeau ! Sans m'en apercevoir, je suis sorti du quartier silencieux des maisons blanches, et je me trouve tout à coup dans un autre univers, à mille lieues d'ici, en pleine Galicie, au pays des caftans noirs. Plus de haïcks, plus de servietteséponges, plus de turbans, plus de pieds nus dans les babouches. Ah ! je les reconnais, ces juifs vêtus de souquenilles, avec leurs ceintures de cuir, leurs chaussettes multicolores retenues par des jarretelles à leurs maigres jambes nues, leurs souliers éculés, et la calotte crasseuse posée tout en haut de leur crâne! Je les ai vus sous une autre lumière, toujours pareils à euxmêmes. Même air inquiet et subtil, même empressement à courir vers on ne sait quelle affaire, mêmes femmes alourdies par la graisse, mêmes gracieux enfants, .le respire aussi les odeurs qu'ils transportent

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partout avec eux au fond de leurs ghettos, qu'on appelle ici des mellahs, — mellah, ce qui veut dire saloir, car de tout temps au Maroc les Juifs ont eu le privilège de saler, pour les conserver, les têtes des rebelles qu'on exposait sur les murailles. Mais les traditions se perdent, les mœurs deviennent débonnaires : j'ai beau regarder autour de moi, je ne vois pas la moindre tête mariner dans la saumure.

Est-ce un souvenir des jours, encore si près de nous, où tout Arabe, en bonne fortune, avait le droit d'entrer chez le premier Juif venu pour y satisfaire son désir? On a relégué dans ce quartier tout ce que la prostitution de la Méditerranée produit, je crois, de plus affreux. Ici, hélas! plus de mystère. Tout est tristement dévoilé. La volupté la plus brutale n'est séparée de la rue que par un rideau de mousseline, voire par de pai-

sibles Territoriaux chargés de la police, qui montent la garde à la porte, écoutant avec un air de sagesse ahurie le tumulte des phonographes, mêlé au bruit des flûtes indigènes et de la mandoline espagnole.

Je reviendrai certainement parmi ces vieilles connaissances, chercher dans le tumulte de ces insolentes musiques, l'antique vie d'Israël qui se poursuit ici, et sa chère synagogue. Mais ma blanche demeure est loin de leurs maisons couvertes d'un badigeon bleu, et par la porte du Mellah je rentre dans la foule mêlée d'Arabes, de Berbères, de nègres, de chameaux, de chevaux, de mulets et d'ânes qui se pressent, se croisent, se bousculent entre les boutiques, posées à un mètre du sol comme autant de placards, de petites armoires ouvertes.

C'est le quartier des souks, le bazar oriental, toujours le môme et toujours divertis-

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sant par quelque détail imprévu de geste, de forme ou de couleur. La rue sent l'huile bouillante, la graisse de mouton, la menthe, les herbes violemment parfumées, toutes les odeurs composites qui sortent des fourneaux de terre, où des cuisiniers en plein vent fabriquent, pour les festins nocturnes, des soupes, des grillades et des pâtisseries. Comme on est en Ramadan et qu'il est cinq heures du soir, que la journée a été accablante et que depuis l'aurore personne n'a bu ni mangé, tout ce monde est assez ensommeillé. Le cuisinier s'endort, le soufflet à la main, devant son fourneau d'argile où s'éteint le charbon de bois. Le marchand accroupi au milieu de sa pacotille, semblable lui-même à un bibelot plus encombrant que les autres, n'a plus de force pour changer de position en s'accrochant à la corde noueuse suspendue au plafond, ni même pour chasser

les mouches avec son balai de palmier. Dans leurs minuscules échoppes, les artisans et leur monde gracieux d'apprentis travaillent sans ardeur à leurs menus métiers très anciens. Seuls les mendiants, accroupis sur le trottoir et habitués par profession à un jeune éternel, semblent ne point souffrir de la soif et de la faim, et sur un r^'^thme lugubre demandent sans relâche à la foule qui passe la charité d'une bougie, d'un morceau de pain, d'une aumône, au nom de Sidi Ibrahim ou de Sidi Bel Abbès.

Balek î me crie le chamelier qui pousse devant lui le troupeau de ses bêtes à la fois dociles et révoltées, Balek ! crie l'ânier quand déjà son bourricot chargé de deux couffins énormes m'a jeté contre le mur. Balek ! crie le nègre qui arrose la poussière avec son outre en peau de chèvre sur laquelle le poil est collé. Balek ! crie du haut de sa mule le

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notable qui, après la sieste, se rend à son jardin d'orangers, confortablement installé sur sa haute selle de drap rouge. Et tout au fond de moi, le peuple turbulent des questions sans réponse m'envoie, comme un écho, le cri de la rue marocaine : Baiek ! rends ton âme attentive !

Je vois l'échoppe et la boutique, la ba- ]x)uche et l'ouvrier, la pacotille et le marchand. Mais à quoi pense le marchand avec son anl endormi? A quoi pense l'artisan, qui du matin jusqu'au soir fait son même geste rapide ? A peu de choses probablement, car c'est le lot de la plupart des hommes de ne penser à rien. Ceux qui croient les connaître prétendent qu'ils poursuivent, au fond de leurs placards, une vague rêverie sensuelle indéfiniment ressassée, où ils trouvent tout ensemble leur bonheur et leur perte, leur poésie et leur abêtissement, un

monotone songe charnel qui flotte dans la lumière du kif, et que berce le serin prisonnier dans sa cage ou les notes grêles de la guitare d'un nègre — pauvre musique, en vérité, tout juste suffisante pour soutenir cette mince pensée dans son immobilité.

Mais est-il prudent d'accorder à ce jugement si sommaire plus de crédit qu'aux dires des femmes sur les beautés indigènes?... Cinq fois par jour, l'appel de la prière vient chercher ces pensées charnelles au fond de leurs placards, les emporte à la mosquée, les tient debout ou les prosterne sur le tapis de prière. Dans cette rue bruyante et brûlante, cette mosquée, ces voûtes, ces arcades ombreuses, c'est le plus beau jardin, un jardin de pierre sans saisons. Qu'il serait bon de tremper ses pieds nus dans la fontaine do la cour, de marcher sur ces nattes fraîches ! On voudrait être pour une

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heure musulman. De la religion, ces délices? De la volupté plutôt, du repos, de la rêverie dans la musique de la prière et des belles phrases cadencées. Depuis le seuil, sous veilleuses, l'œil s'en va jusqu'au Mihrab tout brillant de mosaïque au milieu des blancheurs nues. Devant la muraille sacrée, un long burnous fait la prière, chante sur un mode uni un grand air de plain-chant, qui fait de ce Bédouin le frère d'un moine de Cîteaux, de Ligugé ou de Solesmes. Alignés derrière lui en longues files régulières, d'autres burnous répondent, s'inclinent, s'agenouillent, frappent leur front contre la terre, se relèvent, chantent, psalmodient, jamais lassés, semblc-t-il, de leur sainte {gymnastique. Ces fidèles debout devant Dieu, acharnés à la prière, ou qui viennent s'étendre et dormir à l'ombre des piliers, sont-ils les mêmes hommes qui poursuivent

dans leurs échoppes de vagues songeries sensuelles ? De quelle façon leurs esprits mêlent- ils le rêve mystique au rêve voluptueux? Sur ce limon de prière ne pousse-t-il que la fleur aride d'un désir toujours renaissant? Gomment comprendre la phrase du Prophète si claire et si mystérieuse : J'aime trois choses, les femmes, les parfums, la prière, mais surtout la prière?...

J'aurais beau passer et repasser cent fois devant cette mosquée et devant ces boutiques, je ne pénétrerai jamais leur secret. Et c'est éternellement ainsi dans ces villes d'Orient. C'est à la fois leur charme et leur ennui. Ce qu'elles offrent d'elles enchante, mais rassasie assez vite par son pittoresque môme ; et ce qu'on ne voit pas, après avoir vainement irrité la rêverie, finit par l'épuiser, car ce qui se dérobe à un premier regard, on ne le saisira jamais...

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Même dans la cité des jlille et une Nuits, où les Génies au service des Mages promènent indéfiniment l'étranger, l'égaré finit toujours par retrouver son logis. Quand j'arrivai chez moi, un mendiant encensait le seuil avec un petit fourneau de terre empli de braises ardentes, en implorant une bougie au nom de Sidi Abd el Kader... De la lumière! Mendiant, que me demandes-tu ! Sans doute un jour Allah t'en donnera. Qu'en ferais-tu, ce soir? Les nuits sont presque transparentes. Restons tous deux dans nos demi-ténèbres. Un plat de mon dîner fera mieux ton affaire. Et toi, donne encore à ma porte cette chose que le plus riche des hommes ne peut retenir dans sa main, qui est à tous et qui n'est à personne, et dont les dieux et les mortels doivent savoir se contenter, ton vrai cadeau de pauvre, la fumée d'un parfum.

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