‹ Rabat ou les heures marocainesChapitre 6 sur 17 · UNE NUIT MAROCAINE · texte numérisé non relu

UNE NUIT MAROCAINE

Ces nuits d'été marocaines, je les préfère encore au jour, si traîtresses qu'elles soient avec leur fraîcheur mouillée. L'œil ne ressent plus la fatigue de s'accommoder à la lumière, et dans l'air sont suspendus tant de bruits singuliers que même un aveugle, je crois, y trouverait son plaisir. Mais pourquoi prononcer ce mot si triste : aveugle? iJans ce pays oîi ils sont innombrables, ceux que ne réjouit plus le spectacle coloré des choses, on ne leur donne point ce nom enténébré. On les appelle des clairvoyants, comme si la force de leurs regards éteints

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s'était retournée vers l'invisible et que Dieu leur permît de lire ses secrets dans la nu il. . Au milieu du quartier des grandes demeures silencieuses, à quelques pas de ma maison, il est une rue de fruitiers, de bijoutiers et de notaires, où chaque jour, à midi, le cadi tient ses audiences dans une assez pauvre mosquée assiégée par les plaideurs. A cette heure avancée du soir, le tribunal est fermé. Fermées aussi les armoires où les graves notaires, nonchalamment étendus sur des coussins de cuir, dans leurs vêtements de fine laine, égrènent un chapelet en attendant le client, ou bien assis devant leurs pupitres de poupée, une plume de roseau à la main, semblent écrire des actes fantaisistes, tant les caractères qu'ils tracent d'une main grasse et légère sont bistournés et gracieux. Il n'y a d'ouvert en ce moment que les boutiques des fruitiers, gloire de

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l'été linissant, où chacun s'arrête au passage pour rapporter à la maison des raisins et des concombres. Le feu du marchand de beignets, allumé sous son échoppe, projette une lueur d'enfer. Gomment le marchand lui-môme, assis juste au-dessus du four, n'est-il pas cuit, recuit, bouillant comme l'huile où crépitent ses délicieux gâteaux au miel ? A Ja lumière de ce brasier, sous un plafond de cabats éventrés d'où s'échappent des plantes jaunies, son voisin l'herboriste va chercher dans ses poussières de quoi brouiller un ménage, faire mourir un mari, ramener l'amant infidèle, ou simplement guérir un rhume, — vieille herbe séchée lui-même, vieux débris d'une médecine qui fut verdoyante jadis sous les arceaux d'Espagne, et qui ne vit plus aujourd'hui que d'un rayon de lune.

Non loin du magicien blafard, sous l'au-

vent du bijoutier, une boîle à musique, parmi les colliers barbares et les bracelets d'or et d'argent, joue d'une voix édentée une musique grêle et mièvre, où sur un fond langoureux de violons se détachent les notes aiguës et les sonnettes de quelque chapeau chinois. A force d'avoir tourné dans quelque harem inconnu de Rabat, de Marrakech ou de Fez, cela a pris, à l'usage, je ne sais quel air exotique, plus oriental que l'Orient même, sous lequel je reconnais tout à coup avec étonnement, quand la. machine a cessé de marcher, ces airs de valses danubiennes qui semblent faire glisser les bateaux sur les lacs de la Suisse allemande.

De chaque côté de cette rue si brillamment illuminée par le four aux beignets s'ouvrent, dans la masse des maisons que la chaleur du jour paraît avoir fendue, des

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crevasses profondes où de loin en loin clignotent les quinquets municipaux. Ils éclairent fantastiquement de hautes murailles unies qui font penser à des banquises soudainement apparues dans la brume, des tours carrées percées tout à la cime de fenêtres étroites comme des meurtrières, des voûtes, des tunnels, de lourds marteaux de cuivre qui brillent sur des portes fermées; ils animent des apparitions furtives de fantômes vêtus de blanc qui retournent aussitôt à l'ombre; ils créent avec des choses muettes, enveloppées et glissantes, une petite vie nocturne de silence en mouvement qu'une ogive encadre et limite, et que les ténèbres prolongent. Gela paraît sans âge, semble n'appartenir à aucune heure du monde. Une émotion diffuse emplit le cœur et ralentit le pas; on regarde, on n'avance plus; on remercie la vie un instant favo-

rabîe, le temps suspendu dans sa course, la poésie arrêtée là, et ce réverbère municipal, magicien fabuleux, lui aussi instrument de songe.

Les passionnés du vieux Maroc, race irritable et charmante, gémissent avec amertume : « Que n'êtes -vous venu ici il y a seulement quatre ou cinq ans, avant ces odieux quinquets ! Rabat, la nuit, quel agrément! Quelle adorable symphonie d'ombre et de clair de lune ! Vous ne pouvez imaginer le charme de vagabonder, chacun avec sa lanterne. La tète sous le capuchon, l'amoureux glissait dans la rue et courait à son plaisir. Gomme dit le proverbe arabe : « Allah n'y voit pas la nuit ! » Voulait-on voir ou être vu, on allumait son falot, et tout le monde était satisfait... »

Ainsi parlent ces délicats. Leur esthétisme un peu fané, leur poésie un peu dolente me

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font songer à ces Mauresques voilées que l'on rencontre parfois dans la rue, et qui ont la singulière habitude de pousser en marchant de petits soupirs qui étonnent, s'arrêtent comme prises de faiblesse, s'appuient à la muraille comme si elles ne pouvaient supporter le poids de leur corps, repartent, soupirent, s'arrêtent encore, — simple coquetterie, paraît-il, qui témoigne tout ensemble de leur faiblesse et de leur grâce. . .

Un marteau qui retombe sur son heurtoir (le cuivre ébranle cette rêverie. Une voix parlemente avec le burnous qui frappe. Un colloque de syllabes rauques; le lourd battant s'entr'ouvre et se rabat aussitôt comme un soufflet sur la joue, avec cette violence dont se ferment toujours les portes en Islam, ces portes si accueillantes à l'invité, à l'ami... Des enfants se poursuivent avec des cris aigus.

OÙ l'on croit reconnaître les appels et jusqu'aux mots que nous prononcions dans nos jeux. Sous les arceaux d'une mosquée où brillent des veilleuses et de hauts chandeliers avec des cierges allumés, quelques adolescents, le capuchon relevé sur la tête, sagement accroupis en file, et un livre sur les genoux, écoutent un professeur, assis comme eux sur la natte, commenter avec vélocité un passage du Coran, une tradition du Prophète, des choses que j'ignorerai toujours, mais qui sont justement celles qui conservent à ce coin du monde sa poésie inaltérée et le rendent non pareil... De loin, je ne sais d'où, des ritournelles de tambour et de flûtes, des voix qui chantent un air triste, tomme pour un enterrement, sortent par quelque fente des blancheurs enténébrées. Gela tourne, s'efface, semble se frayer un chemin à travers les banquises, se rapproche et

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puis s'éloigne, — sans doute, quelqu'un de ces cortèges qui traverse chaque nuit la ville : jeune fille qu'on emmène dans la maison de son fiancé, nouveau marié accompagné du cortège de ses amis, fête de confrérie, ou bien encore gens qui s'en v.'-nt célébrer chez une accouchée la naissance d'un enfant... Je m'élance à la poursuite de ce bruit qui fuit et tournoie. Mais au moment où, de détour en détour, je finis par découvrir les drapeaux et les lanternes, tout s'engouft're dans un couloir au sol badigeonné de rouge qui plonge au-dessous de la rue, car la plupart de ces maisons s'enfoncent profondément dans la terre. Les tambours continuent de battre, les flûtes de jouer, les voix de psalmodier un allègre chant de joie. Sous le couloir en tunnel, le vacarme s'assourdit, pour éclater tout à coup, tel une fusée (lui s'élève, dans le piem ciel du

patio. Et moi, je reste comme toujours à la porte, au milieu des mendiants en loques, tandis que les litanies succèdent aux litanies, les hymnes de bonheur aux monotones appels à la protection des saints, et que, de moment en moment, retentissent les you-you des femmes, aussi inattendus dans ce concert qu'un sifflet de locomotive sous une nuit étoilée.

Ahl oui, j'avais raison de dire qu'un aveugle, un clairvoyant trouverait ici son plaisir ! Quel musicien viendra s'inspirer de ces musiques non moins curieuses que les couleurs? Il n'y a que dans les beaux couvents, aujourd'hui solitaires, des moines de chez nous, que j'ai entendu ces grands airs de plain-chant, tantôt d'une mélancolie monotone qui renaît sans cesse d'elle-même et ne sait pas s'épuiser, tantôt d'un enthousiasme et d'une étonnante allégresse. Mais ici, chez

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ces Maughrabins, l'adaptation aux circonstances de l'existence quotidienne donne à ces rythmes tout unis un mouvement qui leur fait défaut dans les demeures monastiques.

Sans doute, pour ceux qui la mènent, cette petite vie nocturne est bien bourgeoise et paisible, et ma seule ignorance la romantise à l'excès. Déjà au milieu de cette ombre et des bruits qui la remplissent, je me sens presque chez moi. Mais comme si la nuit marocaine, offensée de mon assurance, voulait m'étonner et me dire : « Insensé qui te figures avoir déjà fait le tour de ma ceinture étoilée, égrené toutes les perles de mon collier mystérieux; insensé qui t'imagines que je n'ai pas mille ressources pour t'intriguer, te ravir, exaspérer et décevoir ton vain désir de comprendre... » voilà qu'au milieu des

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