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ténèbres surgit tout à coup devant moi le monde des esprits souterrains !
C'était au fond d'une impasse qu'éclairaient violemment la lune et des jets d'acétylène qui jaillissaient, en sifflant, de vieux bidons à pétrole. Sur les marches d'un tombeau des femmes se tenaient accroupies, et devant un mur éblouissant une foule }xiraissait attendre comme le lever d'un rideau. AUais-je voir dans ce pauvre quartier se dérouler, sur cet écran lumineux, un de ces films de cinémalographe qui, jusque dans ce lointain Moghreb, font les délices des badauds ? Ah ! c'était bien autre chose! Un lever de rideau, certes, mais un lever <Ie rideau sur l'invisible et la folie.
])evant un brasero de terre où fumait de l'encens, un nègre était assis, impressionnant de dignité barbare, des coquillages à
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son COU et dans les mains une guitare. Autour de lui, des nègres musiciens agitaient les cymbales qu'Apulée a décrites, c[uand son âne, comme moi ce soir, se mêle aux mystères d'Isis. Cet orchestre de fer déchaînait un furieux vacarme, monotone et précipité, pareil à celui d'un moteur qui d'instant en instant aurait accéléré son allure. Et c'était bien un moteur, cette musique infernale. Sous son rythme hallucinant, la foule s'émouvait en silence. On voyait des corps accroupis commencer à se balancer d'un mouvement presque insensible, et dans le fond de l'impasse, sur les marches du tombeau, les yeux des femmes s'animer sous le haïk entr'ouvert.
La lune brillait à son dernier quartier, et l'acétylène sifflante mêlait son éclat et son bruit à la clarté lunaire et au fracas des instruments. Un homme se lève, puis un autre:
un autre, puis un autre encore. Ils sont dix au moins, maintenant, qui dansent devant les musiciens, sautent d'un pied sur l'autre en frappant le sol du talon, avec une telle violence qu'on sent la terre battue qui tremble. Que veulent-ils? Qu'attendent-ils de cette agitation forcenée? Leurs pieds appellent les Esprits pour les faire sortir du sol, les incorporer à leur être, ou rejeter de leurs corps le démon qui les habite. Celuici, armé d'un bâton, trace un cercle sur le sable où il circonscrit sa danse; celui-là se jette à genoux et son torse se balance comme un ver ou un serpent qui se dresse et se tord. Une femme, à quatre pattes, sa chevelure huileuse et frisée répandue sur le visage, lance mille fois de suite en avant et en arrière sa tête qui balaie la poussière de sa crinière échevelée. Par une suite de bonds prodigieux, un vieillard avance à pieds joints,
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portant sur le dos un panier rempli de dattes et de morceaux de pain ; et, quand son agitation a fait passer dans ces dattes et dans ce pain la puissance des Esprits, il les distribue au public pour qu'il communie avec lui dans les forces infernales. A l'écart, une bédouine, au visage couvert de ces croûtes de fard dont les femmes de la campagne barbouillent leur figure, se lamente avec des pleurs, car le r3^thme de la musique met, paraît-il, en fureur le diable qui la possède. Des jeunes gens liés par les mains, épaule contre épaule, font une longue chaîne ondulante, en saluant les quatre points cardinaux, pour convoquer à leur iête les démons épars dans la nuit. Et sous les robes agitées, au milieu des jambes nues, une petite fille, de six ou sept ans à peine, trépigne et danse elle aussi du même mouvement frénétique, où les cymbales de plus en plus
rapides entraînent à tout moment un nouveau lambeau d'auditoire.
L'orgie sacrée tourne au délire. Les vêtements sont arrachés, les torses ruisselants se courbent, se relèvent, se cassent avec des gestes saccadés de pantins en folie. En voilà déjà qui tombent inanimés sur le sol. On les entraîne dans un coin, et les saisissant par les jambes, on leur chauffe la plante des pieds sur le brasero d'encens, pour honorer le bon génie qui vient d'entrer en eux, ou frayer à l'Esprit qui les quitte une sortie embaumée. Un parent ou un nmi s'approche du corps sans mouvement, l'éventé avec son burnous, lui passe la main sur le visage afin de prendre la sueur consacrée et s'en frotter la figure. Ranimé par la fraîcheur, le parfum de l'encens, ce repos d'une minute, le forcené revient à lui. Tantôt, rasséréné, il rassemble
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ses loques, remet sa chemise et son burnous, baise l'épaule des musiciens et s'éloigne du cercle magique, l'air satisfait d'un paysan qui sort de la voiture du dentiste; tantôt, il rentre péniblement dans la danse, puis ressaisi peu à peu par le rythme endiablé, il repart de plus belle, bondit, se disloque, se tord, s'avance vers les musiciens qui, sentant sa frénésie, tendent vers lui les bras et entre-choquent leurs cymbales avec une furie décuplée.
Par un miracle d'endurance, la petite lllle mêlée à ces bondissements, et qui d'un pied sur l'autre se balance depuis une heure, agitant sa tête perdue sous un grand voile noir, n'est pas encore tombée, cependant qu'autour d'elle les plus robustes s'écroulent. La bédouine, qui pleurait tout à l'heure sous ses croûtes de fard, a sans doute entin trouvé la musique qui convient à son dé-
mon, car elle a cessé de gémir. Parmi le groupe blanc des femmes assises près du mausolée, on en voit qui se convulsent, et sans même avoir bougé, s'affaissent sur les marches du tombeau. Et dans la ville ensommeillée , combien d'autres femmes tourmentées par cet éternel malaise qui leur vient des vies cloîtrées, tendent de loin l'oreille à ce concert infernal, balancent elles aussi la tête au concert démoniaque, et supplient leurs maris d'inviter l'orchestre bizarre et le nègre aux yeux blancs, pour qu'ils viennent mener le branle à l'intérieur du patio 1
Les mystères d'Eleusis et de la grande Déesse, les saltations des Corybantes, toutes les cérémonies dionysiaques de l'ancienne Grèce, étaient-elles bien différentes de cette exaltation sauvage dans ce fond de rue marocaine? la musique plus savante que ces
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cymbales de nègres ? les gestes plus harmonieux que les battements de ces pieds qui soulèvent une poussière écœurante ?... La frénésie religieuse, les esprits, le délire donnaient-ils plus de grâce aux possédés des collines de Grèce qu'à ces pauvres gens du bas peuple qui s'abandonnent au vertige, sur cette dune du Moghreb ? Les prêtres qui menaient les chœurs étaient-ils plus solennels que ce nègre avec ses lèvres sanglantes, son collier de coquillages, ses cicatrices et ses yeux blancs?... Et comment s'expliquer le sentiment trouble et voluptueux qui se mêle à cette fête sauvage?... C'est l'Afrique, la noire Guinée, les fonds troubles de l'àme humaine qui font naître ces cauchemars ; ce sont les phosphorescences qui s'enflamment, la nuit, au-dessus des marais du Sénégal et du Niger, et aussi les immémoriales rêveries de ces antiques populations maughrabines
qui, dans le cours des siècles, ont subi les enfipreintes de toutes les religions, sans rien abandonner de leur attachement filial, craintif et reconnaissant aux génies innombrables de la terre, de l'air et des eaux.
De temps en temps, la musique semble se ralentir, se faire aussi câline que du fer choqué contre du fer peut produire de la douceur. Dans ces instants d'apaisement, arrivent de la mosquée voisine les phrases chantées de la prière et l'affirmation du Dieu un. Tout se confond dans cette nuit marocaine, la religion la plus dépouillée et l'émotion la plus obscure, le divin le plus épuré, le sacré le plus ténébreux. La démence des Guenaoua va retentir dans la mosquée sans y gêner la prière,. et le chant de la mosquée vient s'achever dans le tumulte qui fait jaillir de terre les esprits.
Est-ce prudence de la part de ces païens ?
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Veulent-ils se mettre à couvert de la loi coranique ? Ou Allah n'est-il pour eux qu'un démon plus puissant que les autres, qu'ils mêlent à la troupe des diables dont ils peuplent le monde et leur corps? Soudain les instruments s'arrêtent et les danseurs aussi. Hommes et femmes tendent leurs mains, réunies comme une coupe, dans le geste de l'aumône qui est, ici, celui de la prière ; le nègre musicien prononce la formule sainte, le premier verset du Coran ; et dans cette accalmie on n'entend plus que l'acétylène qui siftle, des poumons qui halètent, les murmures de la mosquée et le bruit de l'Océan qui, vainement lui aussi, s'agite là-bas sous la lune.
Et cela dure interminablement, obsède, me retient sur le bord de ce cercle répugnant et sacré (au plus vieux sens du mot sacré), d'où montent des esprits mysté-
rieux aussi vieux que le monde. Cela dure jusqu'à l'aurore, jusqu'au moment où les muezzins chantent « l'enterrement de la nuit. )) De tous les côtés de la ville, leurs lentes phrases désespérées, qui semblent avoir de la peine à se frayer un chemin au milieu de ces ténèbres cliargées de choses' et de pensées plus obscures encore que la nuit, descendent du haut des minarets. On dirait un violent effort pour faire triompher le Prophète et l'idée du Dieu unique sur les superstitions flottantes et les divinités nocturnes. Puis, quand l'idée limpide s'est affirmée avec le jour qui naît, alors dans l'air purifié se déroulent des modulations joyeuses, une sorte d'alleluia, le grand chant de victoire de la clarté sur l'ombre, de la vérité sur l'erreur, un salut au Prophète vainqueur des forces diaboliques.
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Le lion l'a défendu ;
Le chameau l'a salué en lui baisant les pieds; La gazelle lui a parlé: le nuage Va abrité; L'araignée a tissé sa toile devant la grotte...
Ainsi chantent les muezzins, tandis que les coqs réveillés répondent à la voix des chanteurs, annonçant eux aussi la noble lumière du matin, si bien que je ne sais quel commentateur du Coran interdit d'en tuer aucun. Çà et là, les ânes qui pullulent dans les replis des maisons mêlent leurs longs braiements candides à cet hymne de félicité sacrée, impatients, dirait-on, de reprendre leur vie de misère et de faire jaillir sous leurs sabots charmants la poussière de la route ou l'eau limpide de la noria... C'est le jour, la nuit est en fuite. Là-bas, tout en haut de la ville, dans son palais posé au milieu de ses cours désertes, le Sultan s'arrache au sommeil pour aller faire la prière.