CHAPITRE V
LES GARDIExNS DE LA DL.NE
De chaque côté du vaste estuaire, séparés seulement par la barre qui se brise sur leurs rochers et leurs sables, les deux grands cimetières de Rabat et de Salé se ressemblent comme une tombe d'Islam ressemble à une tombe d'Islam. Tous les deux au bord de la mer, sans un buisson, sans un arbre, sous un ciel souvent voilé d'un léger crêpe grisâtre, ils ne ramènent pas l'esprit vers les jardins de cyprès et d'oubli qu'on voit à Constantinople, à Brousse ou à Damas. Mais do quel mouvement inattendu, avec quelle force poignante, par delà des lieues et des
lieues de terres battues par le tlot, ils emportent l'imagination vers quelque lande de Bretagne solitaire le long des grèves!... Si loin que la vue peut s'étendre, ils sont hérissés de pierres grises. Et il y en a des milliers et des milliers de ces pierres grises, à peine plus hautes que le genou, toutes de la môme forme carrée, toutes du même granit bleuâtre, mangées par le lichen et la rouille, et accouplées deux par deux à la distance d'un corps étendu. Suivant le mouvement des dunes, elles montent et descendent en lignes longues et serrées, jusqu'à la rude enceinte qui borde le rivage, comme pour contenir leur flot. Mais elles franchissent la muraille, envahissent la grève, hérissent de nouveau le rocher et le sable de leur multitude pressée. Seul, l'Océan peut arrêter ce long glissement silencieux, cette marche funèbre des pierres grises.
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Sans doute^ si les gens d'ici ont fait de ces dunes leurs cimetières, c'est que la terre y était infertile et que ces landes désolées ne pouvaient loger que des morts. Mais la vie donne un sens plus haut à ce qui d'abord n'avait été qu'une pauvre pensée utilitaire; et personne, visitant ces grands terrains mortuaires, ne peut échapper à l'idée que cette armée de tombes rassemblée sur ce rivage, c'est la protection mystérieuse, l'obstacle quasi infranchissable dressé par les vivants et les morts contre les pensées étrangères qui, portées sur l'Océan, voudraient aborder l'Islam.
Chaque soir, à l'heure du moghreb, quelques graves burnous, leurs tapis de prière sous le bras, viennent s'asseoir sur la dune du cimetière de Rabat. Le soleil descend lentement jusqu'à toucher le bord des eaux ; les murs de la Kasbah flamboient, et
SOUS la lumière frisante, chaque petite pierre de tombe devient d'un côté un miroir, et de l'autre une plaque d'ombre. Des vaches, des moutons à l'aventure paissent les chardons poussiéreux. Un vapeur ancré au large envoie ses tristes l'umées dans la paix du jour finissant. Une lourde barcasse, armée de vingt rameurs, s'en va décharger le navire, et pendant quelques minutes le cimetière tout entier est comme suspendu à l'eflort de ces vingt hommes, luttant avec leurs bras pour surmonter les lames qui barrent l'entrée du Bon Regreg. Tous les deux coups de rames, les vingt rameurs se lèvent pour donner un plus grand effort, puis S(i rasseoient et disparaissent sous le toit que forme au-dessus de leurs tètes les manches de leurs avirons. La voix du patron de la barque, debout au gouvernail, ne cesse d'exhorter l'équipage par des objur-
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gâtions, des plaisanteries, des injures; et de cette chose noire, vivante, armée de longues pattes menues qui vont et viennent sur la mer, s'élève un .sourd gémissement, à des intervalles très lointains, un morceau de complainte, comme en ont certainement chanté les ancêtres de ces mariniers, enchaînés sur les galères.
Dès que le disque du soleil a effleuré les eaux, il semble précipiter son déclin. En disparaissant sous les vagues, quand le ciel est sans brume, parfois il fait jaillir le fameux rayon vert que les navigateurs ont cherché pendant des années sur tous les océans, et qu'ds n'ont rencontré qu'ici. Bien des fois je suis venu, à l'heure du soleil déclinant, sur cette haute dune, mais jamais je n'ai vu le rayon fabuleux surgir des eaux embrasées. Et vraiment, je finis par croire que ce feu d'artifice, que Ton
ne voit jamais et que toujours on espère, n'est rien qu'une invention de la fantaisie orientale, une allégorie transparente, une fable qui dirait : « Viens chaque soir au milieu de ces tombes guetter le rayon vert. Si tu ne le vois pas aujourd'hui, reviens demain, après-demain encore. Et quand longtemps ainsi tu auras fatigué ton désir, peut-être, au spectacle apaisant de la mer et de la mort, verras-tu jaillir dans ton âme le rayon qui éclaire la vie... »
Un moment encore, le souvenir du solei disparu emplit le ciel et les eaux de clarté; puis, au faîte du minaret de la Kasbah des Oudayas, et aussi, là-bas, tout au loin, de l'autre côté de l'estuaire, à la cime de la tour carrée de la grande mosquée de Salé, monte au bout de sa poulie la lumière encore bien pâle dans le clair crépuscule, l'étoile qui annonce aux Croyants que l'heure du
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moghreb est venue. Alors, çà et là, les burnous assis sur les pierres grises posent leur tapis sur la lande, et le dos tourné à l'Océan, les yeux fixés vers la Mecque, commencent de psalmodier la prière.
Chaque vendredi, sur cette lande, dans ce cimetière si nu d'Islam où toute représentation d'une forme humaine est interdite, se dresse, comme par miracle, un peuple vivant de statues. Ce sont les femmes qui, ce jour-là, viennent encenser les morts, causer entre elles et respirer un autre air que l'air prisonnier du patio. (Encore toutes n'ont pas le loisir de venir s'asseoir sur les tombes, et quand on est d'une très noble origine, la mort elle-même n'a pas le privilège de vous faire quitter la maison.) Le triste haïk blanchâtre cache toujours aux yeux les visages et les robes aux riches couleurs, mais ce jour-là, on lui pardonne à la
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triste serviette-éponge, tant il y a de noblesse dans ses beaux plis antiques, qui mettent auprès de chaque tombe une image achevée de la mélancolie.
Et partout des bouquets d'enfants, jaunes, verts, rouges, violets, toutes les nuances de Tarc-en-ciel doucement voilées de mousseline. Entassés à dix ou douze dans l'intervalle de deux pierres grises, comme dans un bateau fleuri, sous la gaule d'un maître d'école, ils chantent des versets du Coran, en balançant leur tête si comiquement sérieuse au fond du capuchon pointu! La (lune, à l'ordinaire silencieuse, retentit de leurs voix aigurs et de leur chant précipité. Une prière finie, tous ensemble ils s'envolent comme un essaim diapré, pour s'abattre sur une autre tombe, entre deux autres pierres grises. NulN? hésitation dans leur course. Comment ont-ils distingué ces deux
pierres parmi tant d'autres exactement pareilles?... Déjà leur troupe a reformé sa corbeille fleurie; leur maître, moins agile, les rejoint avec sa gaule; et la mélopée recommence, le même pépiement d'oiseaux, tandis que là-bas, sur la mer, le vapeur toujours à l'ancre décharge ses marchandises, en lançant, lui, vers le ciel, d'interminables fumées.
Et tout cela, ces femmes, ces enfants, ces blancheurs de statues, ces couleurs de choses ailées, ce gracieux paysage je ne le vois que par un mois d'été, sur une lande si brûlée que le chardon lui-même a peine à y trouver sa vie. Que doit-il être au printemps, quand ce désert de cendre et de granit n'est qu'un immense champ de fleurs?...
Parmi ces tombes de Rabat, la mort devient presque aimable. Mais sur la lande de
Salé, le tombeau de Sidi Ben Achir répand une ombre si barbare que même les fleurs printanières doivent en être attristées. Ce Ben Achir, qui vivait il y a quelque trois cents ans, est un des grands saints guérisseurs du Maroc, et son renom attire autour de sa kouba tout ce que la maladie peut jeter d'infortune sur un lieu réputé pour ses miracles. Son mausolée, où je vais quelquefois, s'élève au fond du cimetière, près du rempart crénelé qui court le long du rivage, et dans le bruit même des vagues. Du dehors on n'aperçoit qu'une muraille tout unie, qui forme autour de son tombeau une sorte de fondouk, d'hôtellerie et d'hôpital. Dans la cour et les chambres intérieures s'entassent les malades, accourus de partout pour implorer la baraka du Saint. Couchés ou accroupis au pied du catafalque, ils attendent des jours, des semaines, quel-
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quefois des mois, que le Saint leur envoie la guérison, leur révèle en un songe par quel rite magique ils arriveront à se guérir, ou leur intime l'ordre de s'en retourner chez eux.
Là encore, dans des cellules barricadées d'épaisses portes de bois, des fous attendent eux aussi, enchaînés à de longues chaînes de douze à quinze kilos, qui descendent du plafond et viennent se river à leur cou. A vrai dire, ce n'est pas eux, les pauvres fous, qu'on entrave d'une façon si barbare, mais le démon qui les habite. Le fer aimante les esprits, les attire hors du corps des hommes. La baraka du Saint, toujours présente dans la nuit de ces cellules sanctifiées, conjure aussi le mauvais sort. Voilà pourquoi, aussi longtemps que le fer n'aura pas perdu son magique pouvoir, ni la baraka sa vertu, la folie continuera de porter son
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carcan, au bord de cette grève, dans le tombeau de Sidi Ben Achir, et dans bien d'autres de ces mausolées, devant lesquels je passe tous les jours à Rabat, sans savoir que dans ces blancheurs, au fond de quelque obscure cellule, il y a des malheureux enchaînés.
Tout cela, je ne l'ai pas vu de mes yeux, car il ne m'est point permis, à moi d'une autre religion, de pénétrer dans cette hôtellerie achalandée par un cercueil. Mais ce que je peux voir tous les jours, devant la porte, sous le long vestibule qui mène aux endroits interdits, c'est le va-et-vient lamentable des pèlerins qui, bien plus que la mort, attristent irrémédiablement ce lieu de grandes rêveries. A leur foule se môle le peuple des mendiants, — une centaine peutêtre, hommes et femmes, jeunes et vieux, déjetés ou bien portants, — qui ont établi
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là leur séjour, ou ne font que passer, en route pour Tanger, Fez, Casablanca, Marrakech. Un hangar adossé à la kouha leur sert (le dortoir et d'abri ; et comme à l'intérieur il n'y a sans doute plus de place dans les cellules, un fou complètement nu, attaché par le poignet à la longue chaîne de fer suspendue au plafond, vit au milieu de leur cohue famélique et implorante. Pour se nourrir, ils ont les aumônes et aussi les sacrifices, — poulets, chèvres, moutons égorgés, — que les dévots du Saint offrent à Sidi Ben Achir. Hier au soir, j'ai encore surpris une de leurs ressources étranges.
J'étais là, près du mausolée, regardant quelques cavaliers d'une tribu voisine, venus rendre hommage au Sultan, — comme c'est l'usage à la fin du Ramadan, — et tjui regagnaient d'un trot allègre à travers les pierres grises leurs tentes dressées dans
un coin du cimetière. Au même instant, descendait parmi les tombes une femme qui portait sur la tête, avec ses bras souplement arrondis, un grand plateau «ouvert du capuchon de sparterie noire et rouge qu'on pose sur les plats pour leur conserver la chaleur. Elle venait, suivant la coutume, porter le repas funèbre à quelqu'un de ses parents décédé depuis trois jours. Ce repas, c'est la dernière aumône que le mort fait aux vivants. Aussitôt, plus rapides que des oiseaux de proie, tous les mendiants de s'élancer, avec des vociférations et de grands battements de burnous, sur ce festin que sans doute ils attendaient impatiemment. Et je restai seul près du tombeau, en face du malheureux fou enchaîné à son carcan.
Pour achever cette scène funèbre, un vaste pan du ciel transformé en vapeurs et poussé par le vent d'ouest, ainsi qu'il arrive sou-
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vent sur la fin des journées torrides, entrait comme un grand mur compact, impénétrable à la lumière, dans l'estuaire du Bou Regreg. Avec une rapidité surprenante, Rabat, sa dune, le promontoire, ses maisons, ses verdures, ses murailles de feu, toutes ces choses lumineuses disparurent à mes yeux. En un moment le cimetière de Salé, la kouba de Si Ben Achir, la porteuse de couss-couss, les cavaliers et les mendiants voraces furent enveloppés à leur tour dans ces demi-ténèbres mouillées.
Autour de moi, la misère, la maladie, la mort, rien que des choses éternelles... Où donc étais-je? Au fond de quels âges lointains? Dans quelle légende brumeuse d'Islande, où danse la sorcière et où les guerriers s'enivrent sur la tombe des héros?... Mais dans la légende nordique, on ne voit pas un misérable fou enchaîné, qui de toute
sa force et de tout le désir de son estomac affamé, tire lamentablement sur sa chaîne pour aller prendre sa part au festin!... J'étais bien en Islam, pays des cavaliers, de l'amour sensuel et rapide, et des inépuisables détresses, où la sagesse se résume en ces mots : l'amour dure sept secondes, la fantasia sept minutes, — et la misère toute la vie.
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