PREMIÈRE PARTIE
De douleurs abîmée, et malgré ses soucis,
La mère d'Uriel partit, pour voir son fils.
Elle avait ignoré son union secrète.
Mais pour la confirmer, elle se disait prête.
— Ton père mécontent, me dit, que c'est bien fait,
Que tu Tas mérité ; que c'était un forfait.
Refusant tout secours, il n'ouvre pas sa bourse.
Il voulait m'empêcher de faire cette course.
J'ai bravé sa défense et t'apporte mon bas.
Il n'est pas rempli d'or, mais d'argent un peu bas.
Malheureux, isolé, le père de ta femme,
Maigrit à faire peur, On dirait qu'il s'affame !
Il ne voit pas sa fille, enfermée au couvent.
Et pour me parler d'elle, il vient me voir souvent.
Pour sa fortune, en moi seule il a confiance.
Si je l'avais voulu, j'en aurais la gérance.
Pour écrire à Donie et même aller la voir.
Pour lui parler de toi, je ne perds pas l'espoir.
Seulement, promets-moi de lui rester fidèle.
Donie, où qu'elle soit, tu peux être sûr d'elle 1
Dans ma pure vertu, mon fils, je t'ai conçu.
Au Temple j'ai prié, (Dieu qui sait tout, l'a su,)
Gomme jadis Anna, d'enfanter un prophète.
Pour venger Israël de sa gloire défaite.
M'exauçant, Dieu te fit d'une âme et d'un limon ;
L'àme de Samuel, le corps de Salomon.
Mieux que moi tu connais le mystère des choses.
Mais des malheurs humains je devine les causes.
Puisqu'il n'est qu'un seul Dieu, tous ses enfants ainsi,
Sont frères et sont sœurs, et les bêtes aussi.
Ta Donie est ma sœur et son père est mon frère.
Un méchant seulement peut penser le contraire.
Dieu n'abandonne pas ceux qui se fient à lui.
L'idolâtre et l'athée, enfants sots qui l'ont fui.
Aveugles et jaloux, troupeau de valetaille,
Font du monde et du ciel un seul champ de bataille.
Pars, mon enfant ! Vivante image de mon cœur !
Je ne suis que le vase, et c'est toi la liqueur! »
Sous le roi Charles X, la Bavière rhénane.
Fut ravie à la France (un coup de pied de Tàne,)
Par les rois alliés, vainqueurs de Waterloo,
De TAlsace-Lorraine alors le même lot.
Passant le Rhin, avec peu d'argent dans sa poche,
Dès que de l'autre bord le jeune homme s'approche,
Et sachant qu'il n'est pas, pour vivre un sot métier,
Au risque de passer pour un ménétrier,
Il se mit bravement à chanter dans la rue ;
Voix qui faisait frémir, comme une ombre apparue.
Car chantant au début, de sa voix de ténor,
Des chants de synagogue antiques, pleins d'essor.
Il chantait après, en faisant tressaillir d'aise.
Les citoyens rhénans d'alors, la Marseillaise,
L'argent pleuvait et plus d'un gardien à côté.
Admirait sa voix fraîche et sa mâle beauté.
Au milieu d'un village, assez loin de Mayence,
Un carrosse passa. « Cet homme est en démence !
Cria le maître, assis dans sa voiture au fond.
Qu'on l'arrête ! » Un valet sauta sur lui d'un bond.
Riel, d'un coup de poing, le jette sous la roue.
Un autre qui le suit, est couché dans la boue.
Au lieu de se fâcher, le maître émerveillé,
« Mort Dieu ! C'est un gaillard, un gars bien chevillé ! »
Dit-il. L'homme portait une épée à sa hanche.
Ses cheveux étaient gris, sa moustache était blanche.
Puis à Riel « Sais-tu ce que tu chantes là?
Dans aucun pays, on ne chante plus cela !
Mon garçon, c'est un chant révolutionnaire ! »
Riel l'interrompit. — « Monsieur, il vient d'un maire.
Je suis Français. Le maire, un ancien grenadier, Me Ta souvent chanté, dans la grange, au grenier ! »
— C'est un républicain, ci devant sans culotte. Prends garde, mon garçon, que l'on ne te garotte ! Je suis de ton pays, moi. Je suis Alsacien.
Un autre t'aurait pris et fouetté comme un chien ! De m'avoir rencontré, c'est avoir de la chance. N*es-tu pas Alsacien ? Et tu vas à Mayence ?
ïu parais vraiment fort, mais deux sont plus forts qu'un. Ce proverbe du peuple est d'un sanglant parfum. Monte dans mon carrosse, et chante, chante encore. Ce chant national, chant français que j'adore I Je te mène à Mayence, en jeune Jacobin. »
— Je ne mens pas, Monsieur ! Je suis juif et rabbin !
— Eh! Tu sais l'hébreu?
— C'est ma langue maternelle.
— Je connais quelque peu cette langue si belle. Viens me voir, dès demain, dans mon hôtel. Voici Mon adresse ! »
— « Oh ! Monsieur, de grand cœur ! et merci ! » C'était le commandant par le congrès de Vienne, Chef de la garnison de l'armée autrichienne.
Uriel, dès qu'il fut à Mayence arrivé.
Sortit des rangs d'un homme ordinaire et privé.
Partout considéré comme une créature,
D'une phénoménale et divine nature.
Prophète nouveau-né, du glaive de Dieu ceint ;
Les Juifs le consultaient, comme on consulte un saint .
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Et comme aux anciens temps, le jeune Jérémie,
Le premier dans le Temple et dans T Académie.
Il paraissait, d'ailleurs, avoir au moins vingt ans:
De la barbe au menton, un estival printemps.
Uriel, en suivant strictement la Cabale,
Et qui d'anciens rabbins, fut la loi principale,
Ne mangeait pas de viande et se privait de vin,
Excepté d'une goutte, à Foffice divin.
L'homme qui commandait la garnison d'Autriche,
Etait le petit-fils d'une Juive fort riche.
Son père converti, des dames de la cour,
Honnête financier, était l'homme du jour.
D'une banque d'Etat, président honoraire.
Et mieux que tout cela, trois fois millionnaire.
Enfant, son fils avait lu des livres hébreux.
Instruit comme un savant et vaillant comme un preux.
Uriel lui donna des leçons de Cabale,
Que l'élève payait d'une façon royale.
Il eut en lui plus tard, un protecteur puissant.
Quand des Juifs l'accusaient d'être un Juif mal pensant.
Il venait de fonder d'adeptes un cénacle.
Extirpant le pardon, en niant le miracle.
De la Bible expurgeant les textes frauduleux.
Qui de Dieu font un homme injuste et crapuleux.
La foi qu'il enseignait, et qu'on disait occulte,
De la Cabale était le principe et le culte.
Quand il n'enseignait pas, chez lui soir et matin.
Il apprenait tout seul, le grec et le latin.
Il vivait chastement, d'abstinence absolue,
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Par Donie et sa mère, imposée et voulue.
Mais là comme partout, sa flagrante beauté,
Dont la nature et Dieu, d'accord, l'avaient doté,
Devint pour sa vie une insidieuse embûche.
Du grand rabbin la fille, autour d'elle une ruche
D'orthodoxes bigots, d'aspirants prétendants,
(D'ailleurs, jeune et bien faite, avec de belles dents,)
De Riel amoureuse et fortement éprise.
Offrait, elle sa main ; son père sa prêtrise.
Uriel, pris de court, dit qu'il le regrettait ;
Qu'il avait fait un vœu, quand enfant il était,
De se vouer à Dieu, sinon en solitaire,
Du moins sans prendre femme, en Juif célibataire.
Or, selon le Talmud et les rabbins, on doit
Se marier tout jeune. Aussi, selon leur droit,
A la nubilité tout couple est mariable,
Pour qu'il ne tombe pas dans l'amour variable.
Le célibataire est un prévaricateur ;
D'impudeur et de vice, impie instigateur.
Se vouer à Dieu, c'est le célibat d'un prêtre.
Riel, étant rabbin et juif, ne saurait l'être.
Il était vaguement question d'un décret.
Sur sa conversion et d'un contrat secret.
On parlait aussi d'un clandestin mariage.
D'un roman de rupture, annulé, faute d'ége.
Les Juifs, étant tombés sous le droit allemand.
N'osaient soumettre au juge un cas de sacrement.
Mais Riel, expulsant des textes de la Bible ;
Le pardon, le miracle, ayant servi de cible ;
Sapant, coupant la base à la foi sans raison,
On pouvait l'accuser de haute trahison.
Et faute de faits, on trouva le mot : Athée.
De tout inquisiteur, la commune pâtée.
Le général en chef, par Uriel instruit.
D'une seule parole, abattit tout ce bruit.
Au grand rabbin il dit, que c'était chimérique.
Qu'il connaissait l'amour de sa fille hystérique ;
Qu'il n'aurait jamais cru voir des Juifs poursuivis,
Par des bigots chrétiens, pour crimes non commis,
Poursuivant un des leurs, imiter cet exemple !
Que de Dieu la demeure était bien assez ample,
Pour recevoir ses fils, aveugles et voyants ;
Faibles ou bien portants, sceptiques ou croyants.
Que les Juifs de tout temps, bourreaux de leurs prophètes,
Avaient toujours ainsi mérité leurs défaites.
Le rabbin se tint coi. Mais Riel, indigné.
Quittant le quartier juif, de tout Temple éloigné.
Et de ses ennemis dédaignant les sorties.
Jeta son grand diplôme et son froc aux orties.
Donie, outre la loi de la nécessité.
Trouvait dans le couvent un refuge abrité.
Ce séjour, qui jadis, lui semblait un repaire. Pouvait seul lui servir pour apaiser son père. Elle y pouvait, tranquille, espérer et pleurer. Et nul ne l'y pourrait convoiter ni leurrer. Elle salua l'heure, en ce moment amère, Du jour de son entrée. Elle allait être mère !
Un soupçon eût été pour elle un cas mortel.
Le couvent c'est Tenfer, quand il n'est pas le ciel !
A la Supérieure elle t&chait de plaire,
Par la correction d'une vie exemplaire.
Soit hasard, soit écrit par un divin décret,
Elle y trouva du cœur, plus qu'elle n'espérait.
Veuve d'un général, une ancienne marquise.
Catholique éclairée et sincère, à sa guise.
Après avoir perdu sa fille, unique enfant,
Pour échapper au monde, à son miasme étouflant ;
Ne pouvant, ne voulant pas être consolée,
Pour pleurer et prier, et pour vivre isolée ,
Elle espérait trouver dans le cloître, l'oubli
Des vifs déchirements de son cœur défailli.
Malgré ses fonctions, comme Supérieure,
Son cœur saignait toujours dans la sainte demeure.
Mais Donie, en sa fleur d'aurorale blancheur.
Lui rappelait sa fille, en sa prime fraîcheur.
Et du premier coup d'œil, prise de sympathie
Pour la jeune novice, elle en devînt l'amie.
Donie à la ^larquise avait tout confié.
Celle-ci, regrettant d'avoir contrarié
L'amour de son enfant, qui peut-être en est morte,
En Donie espérait la retrouver plus forte.
Et ces deux cœurs d'élite, et d'un divin métal,
N'avaient qu'une pensée et qu'un même idéal.
La jeune, étant la fille, et la mère, l'aînée.
D'un même et seul lien, l'une à l'autre enchaînée.
« Ma fille, dit la mère : Ecoute, Ecoute-moi I
Un dicton latin dit : « Loi bien dure, mais Loi! »
Tu seras, sur mon ordre, enfermée en cellule.
Oh ! Je t'adoucirai cette amère pilule !
Mais nul ne te verra dans Tétat actuel.
Pas un mortel humain, pas même ton Riel !
Tu ne seras pas seule, et sois sans épouvante,
Jour et nuit près de toi, je serai ta servante.
Je te délivrerai. L'enfant sera le mien.
Il rendra plus solide encor noire lien.
Je confierai plus tard Tenfant à son grand père.
Il sera l'héritier de ta défunte mère. »
Elle lui dit encor : « J'ai pour toi fait un vœu.
Tu l'exécuteras. Car c'est Dieu qui le veut !
11 parle par ma bouche. Et voici mon idée.
Si de ne plus aimer, tu te sens décidée,
Comme moi, fais-toi nonne. Et sous le voile saint,
Comme moi tu seras libre. Le reste est vain!
Tu reverras ton père. Et nouvelle Héloïse,
Tu pourras même écrire à ton nouveau Moïse.
Quant à le revoir. Là haut, vous vous reverrez !
Vos bonheurs conjugaux ne sont que différés !
Que serait donc la vie et son rêve éphémère,
Si le ciel n'était pas une plus belle terre ?
Les cœurs d'amants brisés sont joints par rÉlernel.
Le grain d'amour en terre, éclot en fleurs au ciel !
Quand Donie accoucha d'une belle fillette, Sa mère lui donna le doux nom de Juliette !
QUATRIEME EPOQUE