TROISIEME PARTIE
« D'étranges bruits, ma fille, éclatent sur ton compte.
Je ne les crois pas vrais ; ce serait une honte !
Lui dit le maire. On dit, que nuitamment tu vas,
Avec d'autres sorciers fréquenter leurs sabbats.
Et je puis t'avouer que je t'ai soupçonnée.
Vers rheure de minuit, et l'heure étant sonnée.
Je ne te trouvai pas dans ta chambre, en ton lit. »
— Est-ce un crime, mon père, ou bien même un délit?
Si, pendant une nuit, je me suis éloignée !
C'est pour maman Riel, qu'à mon tour, j'ai soignée.
Elle se reprochait en son cœur de mentir.
104 BABBIN ET NONNE
Mais son père eût souffert des transes de martyr ; De colère, il aurait poussé des cris d'orfraie, S'il eût appris un mot de la vérité vraie.
Et l'ordre élaut donné de vendre ses bijoux.
Tôt ou tard, se dit-elle, il faut briser ce joug ! Le jour où j'aurai mis les cartes sur la table, Mon père acceptera le fait inévitable.
« Ton Riel, dit le père ; un contempteur de Dieu, Est condamné d'avance en hérétique Hébreu.
Mais toi-même, ma fille, on t'avait menacée, Comme étant sa complice, on t'avait dénoncée. Grâce à mon influence, (et je reviens de loin), La justice de paix, où tu seras témoin.
Se charge de l'affaire. Ei vite, et sans enquête. Donc, de demain en huit. Et tâche d'être prête. »
Fallait-il sur-le-champ rejoindre son mari ?
Et partir sans le sou, sans guide et sans abri ?
Le vendeur des bijoux était un honnête homme.
Et l'acheteur n'offrant que le quart de la somme
De leur valeur en or, étant vendus au poids,
Il lui dit : « Autant vendre au voleur dans un bois. »
D'ailleurs, Donie était strictement surveillée.
Des espions partout, jusque sous la feuillée
Du bois, qui conduisait de sa maison au Rhin.
 l'un de ces gamins Mathis cassa le rein.
Ce même jour il fut envoyé par Donie,
Pour trouver le rabbin de la cérémonie.
Il trouva bien Riel, mais triste, au désespoir, Et côtoyant le Rhin, du matin jusqu'au soir.
Ou toute la journée, assis à Tautre rive, Attendant, mais en vain, que sa Donie arrive.
L'homme qui présidait la justice de paix,
Était un jésuite, un zélateur épais.
Dans sa prime jeunesse, un militant athée,
Par sa conversion, récemment constatée.
Pour passer pour un pur et réel convaincu.
Il lui fallait, vainqueur, à tout prix, un vaincu.
Dans le canton Donie était décrite et peinte,
Tantôt comme hérétique, et tantôt comme sainte.
La foule pour Riel, absent et sans appui,
Se divisait houleuse, ou pour, ou contre lui.
Donie avait remis sa blanche robe en laine.
Le procès -verbal lu, se levant, d'une haleine.
Elle dit : « Ce n'est pas lui qu'il faut accuser !
C'est moi, qui lui donnai, la première, un baiser ! »
Le juge alors lui dit : « Vous êtes sa maltresse ! »
Lionne qui bondit sur l'homme qui la blesse,
Donie en sursautant, le fixant d'un regard.
Qui dans le cœur du juge entra comme un poignard.
Lui dit : « Monsieur, ce mot, plus que faux, est infâme!
Sa maltresse, jamais ! Jamais ! Je suis sa femme !
Bien dûment mariée. Et voici mon contrat !
Par deux témoins signé. Dieu seul l'annulera ! »
De formidables cris : « Elle est folle ! Elle est folle ! »
Éclatèrent en masse, « Otez-lui la parole ! »
100 RABBIN BT NONNE
D'autres voix ajoutaient : « C'est un détournement !
C'est une maladie ! Elle ment ! Elle ment ! »
Même une voix cria : « La catin ! Qu'elle meure !
Ce contrat est un faux ! Elle est encor mineure ! »
En faveur de Donie, il se perdait des voix,
Couvertes par le cri : « Silence ! au nom des lois ! »
On n'était pas fâché d'exaspérer le maire,
De lui faire avaler cette pilule amère.
Celui-ci, regardant l'écrit en traits hébreux.
Subitement saisi d'un tremblement fiévreux,
Et croyant sa Donie en juive convertie,
Lui dit ; « Fille maudite ! Et de l'enfer sortie !
Je te maudis ! » Donie, en lui sautant au cou.
Lui demandait pardon, disant que c'était fou.
D'écouter les cagots, d'être un valet servile
Des jésuites aux larmes de crocodile.
Mais alors le curé, de Donie amoureux,
Et lui lançant de loin des regards langoureux,
« Rassurez-vous, dit-il, en s'adressant au maire.
Cette conversion est un acte éphémère
D'enfants mineurs. Il est nul et non avenu !
C'est un fait avéré, par la loi reconnu. »
Le juge après se lève, et résumant l'afifaire.
Dit, d'une voix traînante, enrouée et sévère :
« Pour le Juif inculpé, je suis incompétent.
Ses juges sont plus haut, car son crime est patent.
Mais pour la fille ici présente, (un vrai problème)
S'accusant d'un public sacrilège elle-même.
Ayant fait une injure insigne au magistrat,
Qui de plus, sans vergogne, exhibe un faux contrat,
Évidemment ce sont trois actes de folie.
Sa cerveUe précoce est aussi ramollie.
Il faut donc l'envoyer, ainsi je le prétends.
Dans une infirmerie, au moins pour quelques temps.
« Je ne suis, dit Donie, et ne fus jamais folle !
J'ai toute ma raison. C'est la vôtre, la molle !
Vous n'avez pas ce droit. Il faut un tribunal
De jurés. Puis, un double examen médical ! »
Le père alors ému, dit : « Elle n'est pas folle,
Ma fille. Seulement elle aime, elle raffole
D'un jeune homme, d'ailleurs, un prodige mais Juif;
S'il était catholique, (il est sage et pensif,)
Je la lui donnerais ! Attendons ! » « Pour attendre,
Reprit alors le juge, et d'une voix plus tendre,
Il faudra l'envoyer à la Correction !
Nous allons l'y conduire, et point d'objection ! »
De nouveau le curé réclama. « Cette fille,
Dit- il, de l'Eglise est la plus chère pupille.
Sa foi réelle, intime, (étant son confesseur).
M'est connue. On obtient tout d'elle avec douceur.
Lors donc, pour qu'elle rentre en sa première voie,
(Son contrat étant nul) qu'au couvent on l'envoie ! »
Et nombre d'assistants, changeants comme le vent.
S'écrièrent : « Oui ! Oui ! qu'on l'envoie au couvent ! »
Et le juge penaud, avalant sa méchance.
Dit : « Va pour le couvent ! » et leva la séance !
QUATRIEME EPOQUE