DEUXIEME PARTIE
A Tautre bord du Rhin, ayant fait un voyage,
Riel d'avance avait payé son mariage.
De leur village au Rhin, s'étend une forêt,
Où Goethe et Frédérique ont inscrit leur secret ;
Où des sentiers ombreux, écartés de la route.
Sous des charmes feuillus, formant allée et voûte,
Serpentent, à travers des clairières de prés,
Jusqu'aux bords du vieux * Rhin, aux flots bleus diaprés.
i £n Alsace on le désigne ainsi.
Uriel et Donîe y furent avec Faube.
Pour sa noce, Donie avait mis une robe
De laine toute blanche, et n'ayant pour atour,
Qu'un large ruban bleu, bouclé d'un nœud, autour
De sa taille de vierge. En ses cheveux en tresses,
Tournes à la façon des Vestales prêtresses,
Elle avait enlacé des lacs de romarin,
Qui toujours verdoyant, symbolise l'entrain
De l'amour conjugal, ainsi que la constance.
Un passeur dans son bac, se trouvait à distance.
Uriel le héla. « Bonhomme ! lui dit-il,
Que gagnes-tu par jour, avec ton frêle outil ?
— Cela dépend, Monsieur, quatre sous par personne.
— Veux-tu me le louer au jour ? — Dieu me pardonne On fait la contrebande ! — Eh 1 peut-être ! Voilà
Cent sous jusqu'à ce soir.
— Soit ! C'est toujours cela.
A l'instant les amants s'emparèrent des rames. Ils ramaient de concert, comme ramaient leurs âmes. Fidèle les avait rejoints par la forêt.
Et quand ils arrivaient, tout était déjà prêt.
Point d'abjuration, pas le moindre anathèmc ! Les Juifs ont pour la Juive un curieux baptême. Il faut qu'elle se plonge, à trois fois, dans un bain. Baignée et parfumée, elle lève la main.
Sans lui faire un sermon, sans lui parler de schisme, Surtout sans la soumettre % certain catéchisme. Elle dit, à voix haute (aux Juifs un cri commun :}
« Écoutez ! Je crois en Jéhoi^ah, le Dieu-Un ! »
Le rabbin, pour unir Uriel et Donie,
Leur lut, conformément à la cérémonie,
En hébreu, leur contrat, qu'ils signèrent tous deux.
Un poêle nuplial, faisant un seul corps d'eux,
Les couvrait, de la tète aux pieds, sous sa blanche aile.
Connaissant les sept mots, phrase sacramentelle
Du mariage juif. Riel, ardent et prompt,
En donnant à Donie un baiser sur le front.
Et mettant à son doigt une bague nacrée,
Lui dit : « Prends cette bague et me sois consacrée ! »
Puis, prenant sur la table une coupe de vin,
« Bois, ma femme ! dit-il. Bois, mon ange divin !
Après toi je boirai, car ta mort et ta vie.
Sont ma vie et ma mort, ma femme ! ma Donie ! »
« Mon mari ! mon époux ! dit-elle, en le serrant
Sur son cœur, ou plutôt, mon maître et conquérant !
Car je suis, dès ce jour, ton esclave et ta chose.
Tu peux m'effeuiller, comme on effeuille une rose.
Tu peux m 'anéantir, me couper en morceaux.
Les différents tronçons, par des bonds et des sauts.
Encore te diraient, une part de moi-même :
Mon mari ! mon époux ! Je t'aime ! t'aime ! et t'aime ! »
Un clair de lune, aussi clair que l'aube du jour, Favorisa du couple amoureux le retour.
Le beau mois de Vénus, le plus beau de Tannée,
C'est juin, quand des prés verts, l'herbe drue est fanée.
94 RABBIN BT NONNB
Quand la rose au jardin et Todorant sainfoin,
Enivrent de parfums les voyageurs au loin.
Quand, lançant ses rayons, toute pâle encor, Taube
Sort de son lit d'amour, pour danser sur le globe.
Quand la lune en son plein, pour le soleil qui dort,
Diamante les fleurs et les cerises d'or.
Quand Thomme sans abri, sans même un toit de chaume,
Couche sous le ciel bleu, comme un roi sous son dôme.
Au milieu d'un bosquet, où Fidèle aboyait.
Ils restèrent debout. L'aurore flamboyait.
Le rossignol, perché sur le faite d'un charme,
Rouladait ses amours d'un voluptueux charme.
La lune n'avait pas tout à fait disparu.
Le jour allait venir avec le frais accru.
Soudain Uriel vit une vieille brouette.
L'amour lui dit tout bas, d'en faire une couchette.
La végétation d'herbages et de fleurs
Était exubérante. Au milieu des pâleurs
De la nue, Uriel, d'un tas de fleurs et d'herbes.
Dans la brouette, en fit un nid des plus superbes.
La fauvette en fusant, fit retentir sa voix.
Les oiseaux, de leurs chants, faisaient vibrer le bois.
En ce moment l'aurore, en crépitantes mèches,
Illuminait le ciel de fulgurantes flèches.
On eût dit, que le ciel, de ses feux triomphants.
Célébrait l'union de deux de ses enfants !
Donie, ivre d'amour, béni du sacerdoce,
Transforma la brouette en moelleux lit de noce.
Et l'aurore indiscrète, à l'étoile du jour,
Racontait leurs ébats, et leurs transports d'amour. Vive incarnation d'art et de poésie, Et par le frais du jour légèrement saisie, Donie, en brûlant l'herbe, et d un air solennel, Y jeta la brouette, et lui dit : monte au ciel ! Puis, quand le tourbillon d'une épaisse fumée, Portait à l'air l'odeur de l'herbe parfumée, Elle, ivre du bonheur de l'amour conjugal.
Improvisa ces vers, chant d'essor triomphal.
Exaltons et chantons de Jéhovah la gloire !
D'avoir donné son nom et l'âme pour y croire. D'avoir créé la femme et l'homme pour l'amour. Toutes les félicités, douces ou violentes.
Sont devant ce soleil, des étoiles filantes ! Du paradis il est le bienheureux séjour !
Le feu sacré du ciel fume dans nos narines.
Et ton Essence, ô. Dieu ! vibre dans nos poitrines. Que Dieu soit la Justice, il est aussi l'Amour ! C'est l'amour qui gouverne et le ciel et la terre ! Celui qui n'aime pas, est un méchant sectaire. Si dans l'enfer on aime, il est un beau séjour !
Pour cacher leur bonheur et leur secrète joie. Il fallait que chacun se maintint dans sa voie. Uriel repartit, retournant chez sa sœur.
Et Donie au curé parlait avec douceur.
Mais du rosier coupé, la rose était cueillie ; Et d'épines leur vie allait être assaillie.
Mathis sur sa jument, envoyé jour par jour, Ne revenait jamais sans épltre d'amour.
Et parfois une lettre, apportant la nouvelle, Qu'il restera pour vivre et mourir avec elle.
Premier Jour
Nul jamais ne verra dans un corps réunis.
Tant de divins attraits, comme hier je te vis.
La pâleur de ton teint, pâleur phosphorescente.
Reflétait la candeur, d'une àme adolescente.
Sur ton front se voûtait une tresse de jais,
Comme si le soleil eût pris la nuit pour dais.
Le rire de tes dents, formant une traînée,
Fit frissonner mon âme, à ta bouche enchaînée.
Tes traits fermes et doux, mouvants comme Téther,
Alliaient les beautés de Lucrèce et d'Esther.
Ton col déjeune cygne, ondoyant comme un rêve.
Réfléchissait les tons de l'aube qui se lève.
Et ton corps, tout pétri de roses et de lait,
De pudiques trésors projetait le reflet.
Gloire à toi, ma Donie ! A toi ! reine des Reines !
Car c'est du sang divin qui coule dans tes veines !
A toi, je veux vouer ma vie et mes pensers !
Dussé-je, las d'amour, mourir sous tes baisers !
Et si j'avais cent corps, maître de cent royaumes,
Je mourrais dans tes bras, le plus heureux des hommes !
BABBIN ET NONNE 97
Deuxième Jour
Quand tu parles, ta douce voix, Comme le rossignol au bois, Qui chante son épithalame, Pénètre jusqu'au fond de l'âme.
Quand tu ris, de tes blanches dents, Les anges, du ciel descendants, Viennent, pleins d'amoureux délire, T'offrir leur cœur, pour un sourire.
Quand tu chantes, l'oiseau du champ. Charmé des accords de ton chant.
Autour de toi, saute et voltige.
Enivré d'amoureux vertige.
Et quand, las de charmer, tu dors.
Un enfant veille sur ton corps.
Cet enfant, c'est l'Amour lui-même, Qui tout bas, te chuchote : Il t'aime 1
Troisième Jour
Quand je ferme mes yeux, je vois les tiens ouverts. Je vois tes regards bleus, avec des reflets verts.
BABBIN ET NONNB
J'y vois ce que je veux, tout ce que je désire ;
J'y vois tes beaux traits d'ange avec ton doux sourire ;
J'y vois tes cheveux noirs, sur ton cou diaphane,
Et tes seins virginaux, comme les seins de Diane.
J'y vois ta fière bouche, au teint de vermillon,
Une main de Vénus, un pied de Cendrillon.
J'y vois encore Ah ! Dieu ! que d'admirables choses!
Une mer de lait sur une couche de roses.
Mes yeux serrés toujours, voient les liens grands ouverts.
J'y vois briller le ciel ; j'y vois tout l'univers.
Et plus je les tiens clos, mieux ton portrait s'achève.
Enfin te voilà peinte, ainsi que je te rêve !
Et quand j'ouvre mes yeux, je te dis, plein d'émoi :
Viens sur mon cœur, je t'aime ! Et tu dis : Aime-moi !
Quatrième Jour
Quand je vois ma Donie avec son doux sourire,
Mon cœur se met à battre et ma raison délire.
Mes sens émerveiUés, et comme électrisés.
Tourbillonnent d'éclairs et d'idéals brisés.
Cet éclat de l'épouse, en sa joie enfantine,
Me parait un reflet de la grâce divine !
Le Créateur me semble, avoir de sa beauté.
Détaché le portrait, et te l'avoir jeté !
Il n* est pas de chef-éC œuvre ; il n'est pas de poème ^
Qui puisse s^ égaler à la femme qu'on aime!
BABBIN ET NONNE 99
L'amour est incarné, révélé dans le beau.
Lui seul nous fait monter au ciel, par le tombeau ! Quand je vois ma Donie avec son doux sourire, Mon cœur se met à battre et fait vibrer ma lyre !
Cinquième Jour
Aujourd'hui j'ai pleuré, je ne sais pas pourquoi.
Mais tout chagrin s'en va, dès que je pense à toi.
Tout, dans l'amour m'émeut, me pénètre et me touche.
Mon vers descend tout seul de la tête à la bouche.
Les objets sans valeur, que j'ai foulés aux pieds,
L'amour, de son regard, les a sanctifiés.
Où de ma bien-aimée apparaît une trace.
Je m'arrête ou je cours, je m'avance ou m'efface,
Pour y coller ma lèvre et boire jusqu'au sang,
Le parfum de son cœur, qu'elle imprime en passant.
A tout ce qu'elle touche, aux plus futiles choses.
On dirait un foyer d'éther, d'ambre et de roses !
Je ne sais si mes sens, d'amour se sont troublés ;
Ou si subitement, ils ont été doublée?
Mais il me semble au loin entendre des merveilles.
De sonores couleurs, des sonates vermeilles.
Et je vois des senteurs, qui par bonds et par jels,
Tourbillonnent dans l'air, planant sur des objets.
La musique à mon âme, est comme parfumée,
Et partout où je vais, me suit ma bien-aimée !
ICO RABBIN ET NONNB
Mais le sixième jour, de plus en plus épris,
Riel voulant revoir sa Donie, à tout prix,
Retourna chez sa mère, attristée, inquiète.
On fêtait en ce jour la plus pompeuse fête ;
La Fête-Dieu fleurie, avec des reposoirs.
Les Juifs d'alors prêtaient leurs flambeaux, leurs miroirs.
Leurs ors et leurs bijoux pour la fête publique,
A leurs concitoyens du rite catholique.
Un de ces reposoirs, et par Donie orné,
Se dressait près du chaume, où Riel était né.
Le curé sous son dais, debout devant l'autel,
Tenait au même instant où revint Uriel,
A l'élévation, au milieu du silence.
Le Saint-Sacrement d'or, qu'il lève et qu'on encense.
Apercevant Donie, Uriel s'élança,
Ivre, afTolé d'amour sur elle et l'embrassa.
Un ahurissement général, un vacarme
D'infernaux hurlements, mêlés de cris d'alarme.
Le reposoir, en un clin-d'œil, fut renversé.
Et tout son ornement sur le sol dispersé.
On cria : Sacrilège ! Youd ! Hep ! Hep ! Sacrilège !
On se rua sur lui, le curé le protège.
Mais les cris redoublaient : « A bas ! à mort, le Juif!
Qu'on le pende à la croix ! qu'on le brûle tout vif ! »
Donie, intervenant, fut frappée au visage,
Et la mère insultée avec huée et rage.
Riel ne bougea pas, adossé contre un mur.
On connaissait sa force et son coup de main dur.
Voyant Donie en sang, il eut une secousse ;
Et Fidèle et Mathis, venant à la rescousse,
Il saisit Tagresseur, par le haut et le bas,
Et le lança d'un jet sur des cailloux en tas.
Par un autre attaqué, qui criait : « Sacrilège ! »
Il le prit, le leva comme un paquet de liège,
S'en servit de massue et frappa, de son corps,
Deux autres assaillants, qu'il laissa moitié morts.
Mathis, en ramassant sur le sol une corde.
Fit reculer au loin toute une jeune horde.
Et Fidèle, à son tour, travaillait de ses crocs.
Dont les plus forts craignaient la morsure et les chocs.
« Fuis ! Fuis ! mon mari ! Fuis ! lui dit Donie en larmes,
Des hommes sont partis, pour chercher les gendarmes.
Ils sont à cheval. Pars à l'autre bord du Rhin !
Avec Mathis, tous deux sur la jument, grand train!
De tes juges cruels, pour gagner leur salaire.
Tu n'en auras pas moins de cinq ans de galère !
Je viendrai te rejoindre et vendrai mes bijoux. .
Puis, plus bas : Mon chéri ! mon mari ! mon époux !
Pas un moment à perdre ! Ils viendront te poursuivre.
Avec toi je mourrai, sans toi je ne puis vivre ! »
Le même petit bac et le même passeur,
Lui rappelant un jour d'ineffable douceur.
Lui servaient pour franchir de son pays les bornes.
A cheval, au galop, des hommes à tricornes.
Avançaient, sabre au clair, et suivis de recorâ,
Au moment où le bac, du Rhin quitta les bords.
TROISIÈME ÉPOQUE