‹ Rabelais, anatomiste et physiologisteChapitre 3 sur 61 · PRÉFACE IX · texte numérisé non relu

PRÉFACE IX

: technique anatomique; et Burgaud des Marets et Rathery

pensaient qu'il y aurait puérililé à la prendre au sérieux et à en chercher une interprétation rationnelle.

Eh bien! il n'en est rien. Il n’y a là ni satire, ni puérile ostentalion, nt assemblage de mots bizarres el incompréhensibles. Le tout était de comprendre. C’est ce à quoi est arrivé M. Le Double. Cette anatomie est une énumération sérieuse; toutes les comparaisons qui la forment sont merveilleusement justes el valent une descriplion. Le tout élail de retrouver le véritable sens de certains termes anatomiques et de faire connaître les objets anciens auxquels sont comparés les organes désiqnés par ces termes. Le résultat de ce travail de bénédictin est de jeter une vive lueur sur la question de l’élat des connaissances anatomiques à cette époque el de nous faire sentir à quelles dissections nombreuses el minulieuses avail dà se livrer Rabelais pour arriver à connaître si bien la forme et la disposition des parties.

N'oublions pas, en effet, qu'avec Rabelais nous sommes à l'époque où s'ouvre l'ère de l’enseignement anatomique. La dissection du corps humain élail à peine organisée à l'Ecole de Paris; depuis déjà un certain temps, elle était pratiquée à Montpellier. L'histoire recueille avec soin les différents indices de ces premières invesligalions analomiques. Pour notre part, nous avons eu occasion, dans différentes publications, de montrer comment, à celle époque, les artistes el les médecins ilaliens avaient uni leurs efforts pour pénérer dans la connaissance du corps humain. La publication

des manuscrits de Léonard de Vinci a élé, à cet égard, une

véritable révélation ; ses Cahiers d'anatomie, qui datent de

1910, nous ont montré des disseclions très heureusement conduiles et qui aboulissent à des notions très exactes. Léo-

nard de Vinci nous a laissé ses notes sous forme de dessins;

… Rabelais nous laisse les siennes sous forme de comparat- - sons ; l’un comme l’autre ont procédé par images.

Les comparaisons que nous donne Rabelais sont toutes ne. merveilleusementexactes, commeleprouvela lecture de cevo= lume : — les spondyles, comme une cornemuse ; mais encore

faut-ilsavoir que spondyles veut dire vertèbres (colonne verlébrale) et que la cornemuse en queslion est une sorle de

long tuyau avec deux ou trois légères courbures comme celles du rachis : — l'alkatim, comme un billart; mais l'alkalim, c’est le sacrum, et, à l’époque de Rabelais, on appelait billart une certaine crosse recourbée et légèrement concave comme l’est le sacrum ; — le frontal, comme une retumbe; mais la relumbe est un vase rond, une sorte de tasse, semblable à une coquille de pèlerin, el sa ressemblance est frappante avec le frontal.

On le voit, dans ces comparaisons, rien ne vise au comique; si au premier abord on croit être en présence d'une fantaisie qui aurail accumulé des mots bizarres el sans significalion, cette idée disparait bientôt devant la réalité des fauts.

Pour arriver à la démonstration de sa thèse, M. Le Double a employé le moyen le plus propre à frapper lesprit en parlant aux yeux; 1l a employé le dessin; pour chaque comparaison, il a représenté côte à côte la partie analomique d’une part et d'autre part l’objet auquel est comparée celle partie. De ces fiqures ainsi assemblées par patres 1l n'en est pas une quine porte aussitôt la conviction dans l'esprit, lant les ressemblances sont vraies el frappantes. Quelques-unes sont élonnantes parce qu’elles montrent combien Rabelais avait bien saisi les caractères morphologiques des parties anatomiques. Voyez par exemple : « los pétreux, comme un plumail; les crémastères, comme une raquette; le lympane (le tympan), comme un moulinet:; les ventricules (du cerveuu), comme un tirefond; la nuque (le bulbe), comme an fallot, etc. », ».

C'est en cecisurtout que l’auteur a fait une œuvre entièrement nouvelle, un livre qui n'est pas fail avec d'autres livres, mais avec des matériaux originaux grâce à des

Ss Se PRÉFACE XI . recherches dans des voies non frayées encore. Il a pu ainsi élablir que Maïlre François a fait un des premiers, sinon le premier, des démonstrations publiques sur le cadavre et qu'il a élé l’émule de Vésale.

Pour mener à bien de pareulles recherches, il fallait réunir des aptitudes el des connaissances qu'on trouve rarement

chez un méme homme.

1l fallait d'abord étre analomiste, cela va sans dire, et bon analomiste. À cel égard, le culle que depuis longtemps il a voué à l'anatomie, sa situation dans l’enseignement el ses remarquables travaux sur l’analomie, notamment sur les anomalies musculaires, étaient de sûrs garants de ses compétences. Mais il ne fallait pas seulement connaitre l'anatomie actuelle; il fallait étre également familier avec l’'analomie des siècles passés, el spécialement de l’époque de la Renaissance ; il fallait posséder à fond les œuvres de Mundinus, de Béranger de Carpi, de Gabriel de Zerbis, de Vésale, afin d'exposer la science de ces temps et refaire les coupes indiquées par Rabelais, el rendre indiscutables, même pour les profanes, loules ses comparaisons.

D'autre part, il fallait étre linguiste ou, pour mieux dire, pluloloque, afin de retrouver la véritable signification d’expressions qui avaient élé mal interprétées jusqu'ici. De ces lermes, les uns dérivés des langues étrangères avaient été mulcompris; les autres, demeurés dans le langage français actuel, n'y conservaient plus le méme sens qu'ils avaient dans le vieux français. Cest ainst que le mot spondyle, dérivé du grec, signifie vertèbre et non insecte coléoptère, comme on là

prétendu; que les mots alkatim ef nuque, dérivés de l'arabe, - veulent dire le sacrum el le bulbe rachidien; que le mot … rabot, dérivé du latin, signifie rave; que le motbillart signi- … fie une crosse (la crosse à crosser); ec.

Enfin, il fallait avoir des connaissances étendues en ar- …— chéologie, et étre favorisé par d’heureuses trouvailles dans la … lecture des vieux manuscrits, comme dans l'inspection des

musées, des églises, des anciens monuments. En effet, après " avoir déterminé la signification de mots mal interprétés ou dont le sens a changé avec les temps, il était indispensable de rechercher les objets auxquels Rabelais comparail les divers organes el, pour cela, fouiller les vieux manuscrits, compulser de vieilles estampes, éludier les musées el à y retrouver ces objets soit en nature, soit représentés dans des peintures ou des sculplures anciennes. Il a même fallu étudier de très près les personnages sculplés en ronde bosse sur les piliers des maisons du Xvi° siècle ou des cathédrales gothiques ; éludier les personnages fiqurés dans les witraux de ces mêmes cathédrales, etc. C’est ainst qu'il a retrouvé le soufflet, auquel Rabelais compare le muscle, sur le chapileau d'un des piliers de l’église de Vézelay ; la vèze (le sac de la cornemuse poilevine), à laquelle est comparée la glande pinéale, sur un chapiteau des piliers d'une des portes de la maison Adam, à Angers (xvi° siècle), et sur le tableau Concert de famille de Jordaens; la harpe, à laquelle est comparée la langue, sur un vase du Musée du Louvre; la doloire, comparée.-à la vésicule biliaire, sur un des vitraux de la cathédrale de Bourges; la chalamie (flâte champêtre), comparée à la colonne vertébrale, dans la collection d’instruments anciens de M. Tolbecque, de Niort; la crémaillère, comparée aux uretères, dans une des A de l’Art rétrospeclif à l'Exposition nationale de Tours de 1892; elc., etc.

Ces recherches, exposées avec les deux figures mises chaque fois en regard l’une de l’autre, nous présentent par? fois des résultats singulièrement surprenants sur l’élendue el la précision des connaissances anatomiques de Maitre François ; nous recommandons particulièrement à cet égard (page 181) le chapitre intitulé : « La plèvre, comme un bec de corbin. » Evidemment, à l’époque de Rabelais, on praliquail déjà des coupes totales du tronc pour démontrer la forme el les rapports des organes.

Aussi, à chaque page, l’auteur laisse-t-il éclater hautement

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