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« Le disner de Gargantua estoit sobre et frugal : car tant seulement mangeoit pour refréner les abois de l'estomach : mais le disner estoit copieux et large; car tant en prenoit que lui estoit de besoing à soy entretenir et nourrir. Ce que est la vraie diète (1) prescripte par l art de bonne et seure médicine, quoi qu'un tas de badaulx médieins, herselés (2) en l'officine (3) des sophistes, conseillent le contraire, » |
Une conversation de Pantagruel et d'Epistemon (4) complète cette assertion : «— Quantes heures sont? (5) demande Pantagruel à Epistemon. — Neuf, et d' advantage, respond . Epistemon.— C'est, dist Pantagruel, juste heure de disner ; car la sacre ligne (6) tant célébrée de par Aristophanes en sa comédie intitulée les Prédicantes (7), approche, laquelle lors escheoït (8) quand l’umbre est décempédale (9). Jadis entre les Perses l'heure de prendre réfection estoit és (10) rois
(1) Diète est ici synonyme de régime. En médecine, on dit d'un malade auquel il est défendu de prendre autre chose que du lait : qu'il est soumis à la diète lactée.
(2) Elevés, instruits.
(3) A l'École. Avicenne et ses disciples ont recommandé, et des hygiénistes recommandent encore, de se lever de table avant d’être complètement rassasié. Si la cessation de la faim suffit à la conservation de la vie, la plénitude de la jouissance qui ne va pas jusqu'à la satiété donne plus de jeu à l'exercice des organes. A l'exemple.de Gargantua, on pourra donc manger peu le matin pour avoir l'esprit plus libre pendant le Jour et largement le soir. Qu'on n'oublie pas, toutefois, qu'il est dangereux de substituer à un plaisir naturel, physiologique, un plaisir artificiel qui est toujours payé par l'irritation ou par l'insensibilité prématurée des organes, par leur destruction ou par leur impuissance.
(4) Savant, du grec érlotaua, je connais.
(5) Quelle heure est-il ?
(6) La ligne sacrée. |
(7) Les Prédicantes, les harangueuses., « Dans cette comédie, nous apprennent Burgaud des Marets et Rathery, Praxorus, expliquant à son mari Blepyrus son plan de république communiste, lui dit (v. 652, 653) : « Tu « n'auras autre chose à faire que d'aller manger lorsque l'heure du cadran « sera de dix pieds. » C'était l'heure des repas; celle du bain était quand l'ombre marquait six pieds. »
(8) Tombe, arrive.
(9) Dix pieds, de decem, dix, èt pes, pedis, pied.
(10) Aux.
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seulement prescripte : à un chascun aultre estoit l'appétit et le ventre pour horloge. De faict, en Plaute, certain parasite soy complaincét, et déteste furieusement les inventeurs d’horloges et quadrants, estant chose notoire qu'il n’est horloge plus Juste que le ventre (1). Diogenes, interrogé à quelle heure l’homme doibt repaistre, respondit : «Le riche, quandil aura faim ; le pauvre, quand 1l aura de quoy (2). » Plus proprement, disent les médicins l'heure canonique (3) estre :
Lever à cinq, disner à neuf,
Soupper à cinq, coucher à neuf (4).
La magie du célèbre roy Petosiris estoit aultre (5). »
Que le souper soit, contrairement à la règle admise maintenant, plus abondant que le repas du matin: l'esprit n’en sera que plus lucide dans la journée, et on ne s’en trouvera certainement pas plus mal pendant la nuit, si, comme Gargantua, On à soin de ne se coucher que longtemps après s'être levé de table (6), de ne pas prendre pour un besoin réel le désir qui naît de lapprêt de certains aliments, de converser entre chaque bouchée et quelques instants
(1) Nam, me puero, ulerus hic erat solarium Multo omnium istorum optimum et verissimum.
(Lorsque j'étais enfant, le meilleur et le plus sûr de tous les cadrans était mon ventre. [PLAUTE, Fragments].)
(2) Voy. DIoGÈNE DE LAERCE, Vie de Diogène le Cynique.
(3) Selon la règle.
(4) Le proverbe ajoute : Fait vivre d’ans, nonante-neuf.
(5) Petosiris, qui n’était pas roi, mais philosophe, fixait toutes choses, et même l'heure des repas, par la position des astres.
Ægra licel jaceat, capiendo nulla: videtur Aptior hora cibo, nisi quam dederit Petosiris.
(Étant malade au lit, elle ne prendra de nourriture qu'aux heures marquées par Petosiris. [JUvÉNAL, sat. VI, vers 53].)
La magie de Petosiris a été également celle d’un nommé Crinas ou Crinias, médecin à Marseille. (Voy. PLINE, t. XXIX, ch. 1.)
(6) Dès qu'ils étaient à table, « Ponocrates et Gargantua commençoient à deviser joyeusement ensemble ». Le soir, après souper, «ils s’'adonnoient à chanter musicalement, à jouer és chartes (aux cartes, du latin carta), és déz...; quelquefois alloient visiter les compagnies des gents lettrés... En pleine nuict, devant que soy retirer, alloient au. lieu de leur logis le plus descouvert voir la face du ciel, etc. » (L. I, ch. xx.)
après avoir mangé (1), et de se présenter, autant que pos=. sible, aux mêmes heures, « és lieux secrets pour faire excrétion des digestions naturelles » (2).
Il conviendra aussi, une fois rassasié, de ne pas travailler avant de se mettre au lit. « Nature ha faict le jour pour soy exercer, pour travailler et vaquer chascun en sa négociation (3) : et, pour ce plus aptement (4) faire, elle nous fournit de chandelle, c’est la claire et joyeulse lumière du soleil. On (5) soir, elle commence nous la tollir (6), et nous dict tacitement: Enfants, vous estes gents de bien : c’est assez travailler, la nuict vient : il convient cesser du labeur, et soy restaurer..., puis soy quelque peu esbaudir (7), coucher et reposer, pour, on (8) lendemain, estre frays et alaigres au labeur, comme devant. Ainsy font les faulconniers, quand ils ont peu (9) leurs oiseaulx. Ils ne les font voler sus leurs
sorges, et les laissent enduire (10) sus la perche (11). » L'enfant, en raison de sa croissance, de sa circulation
(1) Ün habile médecin de Vichy, M. le D" Greletty, a pubhé, en 1888, une brochure fort intéressante pour montrer les dangers qu'offre le silence imposé pendant les repas dans les pensionnats et les couvents. La digestion est meilleure,
k Lorsque l’on conteste un quart d'heure, Un moment après le repas, a dit, d'autre part, Scarron.
La sécrétion de la salive qui contient un ferment digestif des plus puissants, la ptyaline, est en effet activée et persiste quand on cause en mangeant et immédiatement après avoir mangé.
(2) À trois siècles de distance, le professeur Trousseau, le compatriote de Rabelais, a insisté, dans un chapitre d’une de ses cliniques de l'Hôtel- Dieu de Paris, sur l'importance d’une exonération régulière et quotidienne des résidus de la digestion.
(37 À ses affaires, du latin negotium.
4) Convenablement, du latin apte.
o) Au.
6) Nous la ravir, nous l'ôter, du latin follere, 7) Réjouir.
8) Le.
9) Pu ou peu, repu, fait manger.
10) Digérer, du latin inducere,
(1) CUILEICES
plus active, de sa vivacité plus grande qui lui fait brûler plus vite le carbone des aliments qu'il absorbe, ne saurait toutefois être soumis à ces règles. Il doit manger aussi souvent que sa faim, plus impérieuse que celle de l’adulte, l'exige.
« Donnez à repaistre aux jeunes, prescrit Panurge (notez
Jeunes). Car, selon la sentence d'Hippocrates (1), jeunesse
est impatiente de faim, mesmement (2) si elle est vivace, alaigre, brusque, mouvante (3), voltigeante (4), galoise (5). »
Rabelais ne s’est pas préoccupé seulement de la quantité d'aliments que l’homme doit ingérer aux différents âges de la vie et des heures auxquelles il doit les ingérer, il s’est préoccupé aussi de leur préparation et de leurs propriétés physiologiques (6).
Citons au hasard :
Le bouillon s'obtient en faisant bouillir un morceau de bœuf dans de l’eau légèrement salée à laquelle on ajoute des légumes pour en rehausser le goût. L'eau dissout d'abord l’'albumine dont une partie forme l’écume qu'on eñlève, puis la créatine, la créatinine, l'acide inosique, etc., puis, enfin, quelques portions des fibres musculaires qui sont détachées par la continuité de l’ébullition. Pour avoir de bon bouillon et de bon bouilli, il faut que l’eau s’échauffe lentement, afin que l’albumine ne se coagule pas dans l’intérieur de la
(1) Les vieillards supportent le mieux l’abstinence ; après eux, les hommes d’un âge fait ; les adolescents, point du tout; encore moins les enfants, surtout ceux qui ont le plus de vivacité. (HIPPOCRATE, OEuvres, trad. de Pariset.)
(2) Surtout.
(3) Remuante, du latin movere.
(4) Mème sens que ci-dessus. j
(5) Joyeuse alerte. (L. LILI, ch. 11.)
(6) Plus l’air est sec, plus les sécrétions et l’évaporation pulmonaire sont activées et plus l'organisme débilité réclame une nourriture réconfortante. Il en va tout autrement quand l'air est saturé de vapeur d’eau. « Par les temps humides, Ponocrates et Gargantua mangeoient plus sobrement qu'és aultres jours et viandes plus désiccatives et exténuantes. »
viande ; il faut que l’ébullition s’aperçoive à peine, afin que les autres composés chimiques qui sont successivement dissous puissent s'unir intimement et sans trouble. L'incorrigible railleur fait déclarer gravement par le fondateur de l’abbaye de Thélème que c'était surtout pour mettre plus tôt «la marmite claustrale au feu », que les moines se levaient jadis de bonne heure. « Plus matin se levants, plustot estoit le bœuf au feu;
Plus y estant, plus cuict restoit ; Plus cuict restant, plus tendre estoit,
moins usoit les dents, plus délectoit le palat (1), moins gravoit (2) l'estomach, plus nourrissoit les bons religieux (3). »
La chair du chapon, de Ia perdrix, de la géline, du pigeon, est appétissante et très digestible. Et si « feu Amer, médicin d’eau doulce à Angiers, deffendoit aux malades l’aisle du chappon gras ou celle de la perdrix, le croupion de la céline et le col du pigeon, disant : Ala mala, cropium dubium, collum bonum, pelle remotä (4) », e’estoit affin que tout fust réservé pour sa bouche. — « La rougeur des viandes est indice qu'elles ne sont assez cuictes. Exceptés les gammares (5) et escrevices que l’on cardinalise (6) à la cuicte (7). » — La charcuterie sous toutes ses formes (8), les
Le palais, du latin palatus.
Chargeait, pesait sur, du latin gravare.