‹ Rabelais, anatomiste et physiologisteChapitre 35 sur 61 · APPAREIL RESPIRATOIRE · texte numérisé non relu

APPAREIL RESPIRATOIRE

Quaresmeprenant avoit :

Le nou, comme un baril, auquel pendoient deux goitrous de bronze bien beaulx et harmonieux, en forme d'une horloge de sable.

L'aspre artère, comme un gouet.

Le poulmon, comme une aumusse.

La plèvre, comme un bec de corbin.

Le nou, comme un baril, auquel pendoient deux goitrous de bronze bien beaulx et harmonieux, en forme d'une horloge de sable.

Le nou, le larynx (1) ou nœud de la gorge, l'organe de la voix, la portion supérieure renflée du canal aérifère de l'appareil respiratoire. « Sa figure, dit Diemerbroeck, est à peu près circulaire, s'avançant sur le devant et étant aplatie sur le derrière pour laisser l’espace libre à l’œsophage (2). » Il est fermé en haut par une membrane fibreuse mobile, l'épiglotte (3), et constitué par une série de cartilages dont la partie moyenne du plus important, du cartilage thyroïde (4), forme, à la face antérieure du cou, une saillie appelée pomme d'Adam (5). C'est à cette saillie que le larynx est redevable

) En grec Aapuyk.

) DIEMERBROECK, loc. cit, suprà, t. 11, p. 179. ) Du grec ér!, sur, et ÿAwrtk, la glotte, l'organe de la voix. ) Ainsi nommé parce qu'on l'a comparé à un bouclier; du grec 0up:0s, rondelle, bouclier, et et3os, ressemblance,

(o) D'après Diemerbroeck, « cet avancement, d'autant qu'il est plus visible dans les hommes que dans les femmes, est appelé en eux pomme d'Adam, parce que le vulgaire s'est imaginé que le morceau de la pomme

du nom de nœud ou plutôt de nou, sous lequel il a été désigné autrefois par les anatomistes et sous lequel il est désigné encore dans les campagnes.

Les barils (barris) anciens étaient des tonnelets s’ouvrant par l’un des bouts ou munis d’un robinet, faits habituellement, les uns d’un bois précieux, voire même d'ivoire ou d'argent, et que l’on plaçait sur les buffets et dressoirs pendant les repas, et qui contenaient des sauces froides, des liqueurs, de la moutarde (1), ete. ; les autres d'un bois

Le nou, comme un baril.

grossier, et que l’on transportait sur les épaules ou sous le bras au moyen d’une courroie et avec lesquels les religieux quêteurs (2) s’en allaient demander du vin et de

fatale qu'Adam voulut manger resta, par punition divine, en son gosier, ce qui fit détendre et avancer en dehors ce cartilage et que cet avancement ou protubérance est passé en ses descendants comme par héritage. » (DIEMERBROECK, loc. cit. suprà, t. IT, p. 180.)

(1) IH est des caves à liqueurs en verre, des moutardiers, des pots à rillettes, etc., en faïence ou en grès, qui ont encore cette forme.

(2) Et aussi les lépreux. « Aujourd'hui on baille aux ladres des cliquettes et un baril, afin qu'ils soient conneus du peuple. » (Ambroise Paré, loc. cit. suprà, ch. x11.) |

Comme l'entrée des boutiques était interdite aux lépreux, ceux-ci se

l'huile. Il est évident que, dans la comparaison en cause, 1l s’agit des petits barils de salle à manger. Un dessin de l’/nventaire de Charles V permet de constater que ces barils n'étaient que des réductions enjolivées de nos barils actuels.

À la naissance de la trachée et sur les parties latérales du larynx, ou, pour parler plus exactement, sur les parties latérales de son principal cartilage, on trouve un corps glanduleux, le corps thyroïde, composé de deux lobes réunis par une portion rétrécie dite isthme du corps thyroïde. L’augmentation de volume du corps thyroïde constitue la maladie connue sous le nom de goître, goëtre, gouêtre (du latin guttur, gorge). Cette augmentation de volume du corps thyroïde peut être totale ou partielle. Quand elle porte seulement sur les deux lobes, ceux-ci, transformés en deux tumeurs plus ou moins symétriques, aussi dures que du bronze et très rapprochées par suite de l’aplatissement du conduit aérien et de la disparition presque complète de l'isthme, représentent assez bien « une horloge de sable (1) » couchée sur l’un ou l’autre de ses côtés.

Le goître accompagne souvent le crétinisme et est très commun dans les pays de montagnes, principalement dans les Alpes et dans les Pyrénées. Le mot de Cagots s'applique, d'autre part, aussi bien aux moines mendiants revêtus de la cagoule qu'aux habitants du Béarn atteints d’une hypertrophie de la glande thyroïde. On appelle même kagôt, dans les Pyrénées l'hypertrophie de cette glande (2). Le « père

servaient de leurs cliquettes pour prier les marchands de leur: apporter . dans la rue le pain et la boisson dont ils avaient besoin.

(1) L’ «horloge de sable » était formée de deux ampoules de verre superposées où le sable, tombant de l'une dans l'autre, mesurait un certain espace de temps. Le sablier dont se servent encore les cuisinières pour se rendre compte du degré de cuisson des œufs qu'elles déposent dans l’eau bouillante en est une réduction.

(2) Pour de plus amples détails sur l’'étymologie du mot Cagot, voy. :

et nourrisson des médicins » était donc cagot d'esprit et de corps.

À la suite d’une angine, le larynx et son couvercle l'épiglotte sont parfois le siège d'une fluxion œdémateuse qui, en empêchant l'entrée de l'air dans les poumons, peut amener la mort par suffocation. C’est cette maladie, appelée œdème de la glotte, que les habitants de la Quintessence souhaitent en ces termes aux ennemis de leur reine :

« Leur male-angine (1), qui leur suffoquast le gorgeron (2) avecques l’épiglottide. »

L'aspre artère, comme un gouet.

L’aspre artère, la trachée-artère, est le tronc commun des canaux aérifères des poumons. Elle est verticale et a la forme d'un cylindre dont le tiers ou le quart postérieur aurait été enlevé. Située en partie dans le cou, en partie dans la poitrine, elle est formée par seize à vingt cerceaux cartilagineux superposés que séparent autant d’anneaux fibreux (3).

Dans le chapitre xix du livre If, Maître François a donné à ce conduit le nom qu'il porte aujourd'hui. Panurge, con-

versant par signes avec l'Anglais Thaumaste (4), « ouvre

quelque peu de la bouche, et avecques le plat de la main

le Monde primitif de Court de Gebelin, les Observations de Ramond, le Voyage aux Alpes de Saussure, etc.

(1) L'’angine maligne.

(2) Le nœud de la gorge, le larynx.

(3) D'où son aspect noueux et ses noms d’aspre artère, d'artère inégale, de frachée-artère (du grec tpæyds, rude, épais, et &prnpla, artère), etc.

Les Anciens ont appelé artères (du grec ànp, air, et rnpeïv, conserver) les vaisseaux à sang rouge. De ce que ces vaisseaux sont vides de sang après la mort, ils ont conclu à tort qu'ils étaient pleins d'air pendant la vie. D’après son acception étymologique, le mot artère ne convient qu’à la trachée qui est un conduit aérifère.

(4) Homme noble, admirable,

dextre (1) frappoit dessus, faisant en ce (2) un grand son et profund, comme s’il venoit de la superficie du diaphragme (3) par la trachée artère ». On sait que Rabelais a appelé encore l'organe dont il s’agit « artère inéguale ». (Voy. Appareil digestif : Le gaviel, comme un peloton d’estouppes.)

L'aspre artère, comme un gouet.

(Grouets, «petits demy-cousteaulx, dont les petits enfants de nostre pays cernent les noix, » dit Rabelais (4). Par « demycousteaulx » il faut comprendre les couteaux de travail ou de table qui avaient, au moyen âge, des dimensions moindres que les couteaux de combat ou de chasse. Le gouet est

(1) Droite.

(2) Par ce moyen.

(3) En appliquant vivemeñt et fortement la main sur la houche, on fait rentrer une certaine quantité d'air dans les voies aériennes, mais le son ainsi produit ne saurait avoir le timbre ni l'intensité de celui qui suit l'inspiration brusque provoquée par une convulsion du diaphragme (hoquet, sanglot).

(4) L: I, ch: xxvui.

toujours une petite serpe ou couteau sans ressort à manche rond et à lame droite ou recourbée.

« Un goé ou sarpe que le suppliant tenoit en sa main de quoy il tailloit les vignes. » (Lettres de rémission de 1/09.)

Dans son article Goître du Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, M. Krishaber avance que ce mot a été employé pour la première fois, pour désigner les tumeurs du corps thyroïde, par Fabrice de Hilden (Observat. et anat. chirurg. cent., IT, 1614). S'il eût lu Pantagruel, M. Krishaber eût vu que Rabelais a usé non seulement du mot goître pour désigner les tumeurs du corps thyroïde, mais encore signalé la variété de déformation de la trachée que cause l’hypertrophie des deux lobes latéraux de ce corps et qui a été décrite successivement sous le nom d'aplatissement bilatéral de la trachée par Bonnet, en 1855 (Comptes rendus de l’Acad. des sc., 15 août 1855); de trachée en fourreau de sabre, par Demme, en 1861 (Medicin Zeitschrift; Wurzburg, 1861,t.11); de {rachée en ruban, par Rose, en 1877 (Corresp. BI. für Schweiz. derzte, 1877). En comparant la trachée, comprimée par les deux lobes augmentés de volume du corps thyroïde, à un gouet, le romancier-médecin a même été mieux inspiré que Bonnet, Demme et Rose. On croirait, en effet, d’après les comparaisons de Bonnet, de Demme et de Rose, que, dans ce cas, la trachée est déformée dans toute sa longueur. Or, il n'en est rien. Le goître thyroïdien double ne descend pas d'ordinaire dans la poitrine (Cruveilhier). Il s'ensuit qu'il ne peut aplatir et n'aplatit, en la comprimant à droite et à gauche, que la portion du conduit aérien incluse dans le cou, laissant indemne la portion incluse dans la poitrine. Avec sa portion cervicale aplatie transversalement et sa portion thoracique restée ronde, la trachée ressemble entièrement à un couteau à lame droite sans ressort.

En somme, la comparaison en question est doublement heureuse : elle est très exacte et témoigne que Rabelais

s'est autant soucié de l'anatomie pathologique que de l’anatomie descriptive, de l'anatomie chirurgicale, de l'anatomie comparée, de l'anatomie des formes.

Le poulmon, comme une aumusse.

Les poumons (rviuuy, de rvé&w, je respire) sont les organes de la respiration. Ils sont au nombre de deux, renfermés dans la cage thoracique et constitués par un amas de vésicules élastiques qui se distendent pendant l'inspiration et reviennent sur elles-mêmes pendant l'expiration. Le poumon gauche est divisé en deux portions ou lobes, distingués en supérieur et en inférieur, et le poumon droit en trois lobes, distingués en supérieur, moyen el inférieur.

Ps; 1 271

Le poulmon, comme une aumusse.

L’aumusse où aumuce — (du latin barbare almucia, qui vient, selon Wachter, de l'allemand mütze, sorte de coiffure ou d'habillement de tête), — dont la bande d’'hermine que portent aujourd'hui sur le bras les chanoines, et sur l'épaule les magistrats et les professeurs, est un reliquat, était un man-

telet en fourrures ou doublé de fourrures, pourvu d’un capuchon rond ou pointu. L'aumusse des femmes du moyen âge ressemblait au capulet actuel des paysannes du Midi de la France.

« À Paris, dist Carpalim (1), Groingnet, cousturier, sus la forme d’un casaquin tailloit par mégarde une aumusse. »

« Je les ai vu non aumusse, ains (2) armet en test porter. » (L. IV, ch. 1.)

L'aumusse, recouvrant la tête et la partie supérieure du tronc d’une personne en prière, c'est-à-dire dont les avantbras sont à demi fléchiset les mains accolées l’une à l’autre, perpendiculairement à la poitrine, a beaucoup de similitude avec un poumon et son pédicule. On peut même présumer que Rabelais a vu l'équivalent du lobe supérieur du poumon dans le capuchon de l’aumusse, et du lobe inférieur du poumon dans le reste de ce vêtement. Cette hypothèse est d'autant plus admissible que, pendant fort longtemps, les anatomistes ont cru que, chez l’homme, le poumon droit n'avait normalement, comme le poumon gauche, que deux lobes. Dans l'Anatomie de Diemerbroeck (1727), que j'ai déjà eu l’occasion de citer plusieurs fois, on lit (t. IT, p. 190) : « Chacun des poumons se divise en lobe supérieur, qui est le plus petit, et en inférieur, qui est le plus grand, rarement le poumon se divise-t-il en trois lobes. Il y a néanmoins plusieurs lobes dans les chiens, surtout dans les chiens de chasse. »

La plèvre, comme un bec de corbin.

La plèvre est un sac membraneux qui contient les poumons. Elle est résistante et néanmoins si mince et si transparente qu'elle laisse voir, avec la limpidité du cristal, les moindres détails et toutes les nuances de coloration du

(1) Nom d’un des serviteurs de Pantagruel, prompt, alerte; du grec AXOTAÀULOG.

(2) Mais.

parenchyme pulmônaire, Il y a deux plèvres comme l'y a deux poumons.

Bec de corbin. « Instrument de chirurgie, dit Furetière, fait en forme de pincettes ou tenailles et qui sert à tirer des plaies les corps étrangers et nuisibles : son nom lui vient de sa ressemblance avec le bec d’un corbeau. »

Sous Louis XIV, il y avait encore à la Cour un corps de hallebardiers commandés par Lauzun et appelés les Becs-de-corbin, en raison de la courbure en bec de corbeau du fer de leur hallebarde.

ST

D de TN \

\ ul

Eee sms Le.)

La plèvre, comme un bec de corbin.

Ainsi que chaque poumon sur lequelelle se moule, chaque plèvre présente une base concave, une face externe convexe, une face interne concave, deux bords et un sommet plus ou moins pointu. Une coupe horizontale des deux plèvres a les contours d'un des becs de corbin d’Ambroise Paré (1).

PHYSIOLOGIE. — Rabelais a écrit: « Le poulmon ne cesse avec ses lobes et soufflets refreschir le sang. » Ce refroidissement du sang dans le poumon, dont Helvétius a fait La base de sa théorie mécanique de la respiration, longtemps nié, est aujourd'hui incontestable. CI. Bernard a démontré expérimentalement que le sang contenu dans le ventricule

(1) Ambroise PARÉ, loc. cit, suprà, p. 633.

NS

gauche, c’est-à-dire le sang qui a traversé le poumon, a une température moins élevée que celui qui est contenu dans le ventricule droit. Le sang se rafraîchit en traversant le poumon, parce qu'il y est en contact plus immédiat avec l'air extérieur, dont la température est inférieure à la sienne, et qu'il y perd par évaporation une certaine quantité d’eau. On sait que, dans les cas où la mort est douteuse, il est recommandé de placer une glace à l'entrée des voies aériennes pour voir si cette glace se ternit ou non.

Page 1