SEE
C'est ainsi que Rabelais se comportait vis-à-vis de ses clients et de la famille de chacun d'eux. Quant à ceux qui souffraient loin de lui, il leur destinait son livre comme un remède souverain. « En composant par esbat (1) ces mythologies pantagruéliques (2), a-t-il mandé au cardinal de Chàüllon (3), je ne prétendois gloire ne louange aulcune : seulement avois esgard et intention par escript donner ce peu de soulagement que povois és (4) affligés et malades absents (5) : ce que voluntiers, quand besoing est, je fais és présents qui soi aident de mon art et service (6). »
Il ne les guérissait pas, mais il s’estimait heureux de leur procurer quelques instants d’oubli. Et il en a connu « par le monde (ce ne sont fariboles) qui estants grandement affligés.…. n'ont trouvé remède plus expédient que de mettre lesdictes chroniques entre deux beaulx linges bien chaulds, et les appliquer au lieu de la douleur, les sinapizant avecques
(1) Distraction, comme passe-temps.
(2) « Fabuleuses narrations ; c'estun dicton grec, » lit-on dans la Briefve Déclaration, attribuée à juste titre à Rabelais.
(3) Dédicace du livre IV.
(4) Aux.
(9) « C’est, disent Burgaud et Rathery, le témoignage que rend à Rabelais Louis Rouzeau, lorsque, après avoir fait son éloge, il ajoute : Hoc elogium homini debui quia non raro abeo melancholia tutô, citô el jucundè liberalus sum. Je dois cet éloge à cet homme parce qu'il n’est pas rare qu'ilm'aitdélivré de mélancolie entièrement, rapidement et joyeusement. »
(6) Dans l’ancien prologue du livre IV, le docte médecin chinonais à affirmé non moins catégoriquement que c’est pour essayer de distraire les malades qu'il ne pouvait directement soigner qu'il a écrit Gargantua et Pantagruel. Voici en quels termes : « Mes calumniateurs les ont tollus (enlevés) és malades, és goutteux, és infortunés, pour lesquels en leur mal esjouir (réjouir) les avois faicts et composés. Si je prenois en cure tous ceulx qui tombent en meshaing (ennui, chagrin et aussi mutilation) et maladie, ja besoing ne seroit mettre tels livres en lumière et impression.
« … Puis donc que possible n’est que de touts malades soyeappellé, que touts malades je prenne en cure, quelle envie est-ce tollir és langoreux et malades le plaisir et passe temps joyeulx sans offense de Dieu, du roy. ne d’aultre, qu'ils prennent oyants en mon absence la lecture de ces livres. » 1R
“ on } À * SMS * ar ": & : = k 4 . u ; 5,5
Le
un peu de pouldre d’oribus (1)... Est ce rien cela ? Trouvezmoi livre en quelque langue, en quelque faculté et science que ce soit, qui ait telles vertus, propriétés et prérogalives et je payerai chopine (2). »
Ce n’est pas un paradoxe de soutenir qu'il y a, en effet, dans la verve joyeuse, dans la puissante fantaisie, dans le franc et large rire du médecin philosophe, une vertu curative qui rassérène l’âme et fortifie le cœur. Montesquieu déclare qu'il n’a jamais'eu de chagrin qu'une heure de lecture n'ait dissipé. Il estdifficile de l’en croire sur parole; mais n'est-il pas bien des soucis que le tête-à-tête avec un chef-d'œuvre de l’esprit peut tout au moins nous faire oublier? Et quel écrivain est plus capable d'opérer ce charme que Rabelais?
Souvenons-nous des préceptes de Maître François. Si nous n'avons pas en nous cette source vive de belle humeur qui lui suffisait pour guérir ‘« les langoreux et les mélancholiques par la transfusion en eulx de ses esperits joyeulx.», essayons du moins de ranimer leur courage par des paroles consolantes et par un visage qui inspire la sympathie et la confiance, comptons avec l'amour instinctif de la vie, prenons garde de faire naître " """"
here . . . ce frisson de mort Qui ane. ï Ne sur le cœur le plus fort.
Agir autrement, c'est retrancher à la douleur son meilleur palliatif, l'espérance. Pour le médecin comme pour le malade, pour celui qui lutte comme pour celui qui' souffre, PAT eTE est une grande force AGE Ru
(1) Cette poudre d’oribus, dont aucun commentateur n’a pu déterminer la nature, est tout simplement l'espèce de colophane que laisse tomber en brûlant la chandelle de résine ou oribus dont on se sert encore dans les villages du centre de la France.
(2) Prologue du livre IT.
(3) On ne me saura pas mauvais gré, j'espère, de m ‘être doute momentanément de mon sujet pour tracer le modèle du parfait médecin, d’après Rabelais. Je ne l'ai fait que pour préciser certaines particularités de la vie médicale de Maître François restées obscures ou mal interprétées.
ra to ee,
AE OS SO sat dd" d | FN.
2" Ve
Quand on lit les ouvrages des auteurs anciens, on est stupéfait de constater combien les choses les plus évidentes, les plus faciles à voir, ont été mal vues. Pline a ajouté foi non seulement aux récits fantastiques de tels ou tels voyageurs hâbleurs, mais encore à des assertions dont il eût pu contrôler aisément l'inexactitude. En ouvrant au hasard l'Histoire naturelle de ce naturaliste, j'apprends : « Que la langouste a une telle frayeur du poulpe qu'elle meurt de peur dès qu'elle l'aperçoit, et que les pourceaux cherchent les écrevisses et les mangent quand ils sont malades. »
Et ce n’est pas seulement chez les auteurs anciens, c’est aussi chez les écrivains du xvi®, du xviir et même du xvHLe siècles qu'on trouve de ridicules fables.
Claude Duret, de Moulins (1), a décrit minutieusement, avec des dessins à l'appui, deux arbres dont l’un est couvert de feuilles, pourvues chacune de deux pieds pour pouvoir aller se promener, et dont l’autre est chargé de fruits qui sont transformés en oiseaux quand ils tombent sur le sol, en poissons quand ils tombent dans l’eau.
(1) CI. Durer, histoire admirable des plantes et herbes esmerveillables et miraculeuses en nalure, mesmes d’aucunes qui sont vrayez zoophitles ou plant'animales, plantes el animaux tout ensemble, pour avoir vie végétative, sensitive et animale. In-12; Paris, chez Nicolas Buon, 1605.
Le même auteur a écrit ailleurs (CI. DUuRET, Discours de la vérité des causes et effects des divers cours, flux et
reflux el saleure de la mer Océane, mer Méditerranée
el autres mers de la terre.— In-12; Paris, chez Jacques Reze, 1600) :
Il s’'engendre dans la mer deux fois plus de sortes d'animaux que sur la terre; non seulement les poissons, mais aussi quelques oiseaux nommés bernaches. Même on voit plusieurs autres oiseaux naître du sel qui est dans les navires. »
Ce mode de génération semble une absurdité colossale. Qu'on ne s’indigne pas trop vite! Au temps de Louis XIV, le célèbre médecin alchimiste van Helmont a affirmé que les souris étaient engendrées par le linge sale; beaucoup plus récemment, Réaumur a prétendu que le scorpion placé sur des charbons ardents se suicidait en s’enfonçant son aiguillon dans lé ventre pour se soustraire au martyre de saint Laurent; on croyait encore, il y a cinquante ans, à la génération spontanée des champignons et des moisissures.
Voici, à titre de spécimens de niaiseries, quelques citations extraites d’un petit livre fort curieux, datant de 1571 et intitulé La Description philosophale forme el nalure des besles :
«La chair de l'ours étantcuite croît. L'ours n’a point de
sang qu'autour du cœur. Quand il a la vue troublée, il
cherche des mouches à miel et les mange, et les mouches POBAÈE (1) l'ours de leurs aiguillons, le faisant saigner, el sa vue s’en éclaircit. |
« Quand la singesse a deux faons, elle porte entre ses bras celui qu'elle aime le mieux, le serrant par grand'amour si fort qu'elle le tue, et, quand elle le voit mort, elle nourrist l'autre plus simplement.
(1) Piquent, du latin pungere.
« Le singe se réjouit quand la lune est nouvelle, et est triste quand elle est pleine ou vieille (1).
«Le cerf, quand'ilest grévé de maladies, attire un petit serpent par le vent des narines,. et le mange, et il est guéri.
« Le. boucrest.de si chaude nature que son sang chaud brise la pierre duidiamant:qui.ne peut-être brisée ne par fer ne par feu, ete., etc: » dr MORE On an
Ambroise Paré, qui.a.eu l'idée Se et. ÉARAENE de lier avec un fil l'artère coupée qui donne du sang, Ambroise Paré, un des plus:grands chirurgiens français, a subi luimême l'influence des préjugés de son temps, raconté les histoires les plus extraordinaires .et donné, l'image. au naturel d'êtres étonnants.
«L'an mileinq Fu dix-sept, dit-il dans le ARE de ses Œuvres consacré à l'étude des monstres, en la paroisse de Bois-le-Roi, sur le chemin de Fontainebleau, nasquit un enfant ayant la face d'une grenouille, qui fust vu et visité par
* (1) On a prétendu de-mème, jadis, que la lune à: ses diverses phases avait une influence différente sur l'organisme humain.
« Quoiqu'il semble démontré, dit Zimmermann dans son Trailé de l'expérience, que la lune n’à poirit d'influerice sensible sur la terre, on croit cependant pouvoir prouver qu'elle en a'sur l'homme. La dissertation que Mead a écrite pour le prouver est utile à certains égards, mais elle porte sur un faux principe ; il prétend, en effet, que la lune, par sa force attractive plus grande lorsqué la lune’ést ‘pleine ou nouvelle; élève -notre atmosphère ; que par là l'air qui nous environne immédiatement devient plus léger, et que notre corps est moins comprimé. Il arrive de là, selon lui, que les fluides se portent en plus grande quantité vers la superficie, étendent les vaisseaux et les ouvrent quelquefois. Mead croit pouvoir expliquer ainsi le retour de toutes les affections qui se règlent sur le cours de la lune, et'que ce Res aérien est la cause des écoulements périodiques dés femmes. est ss ff RL TEE :
«La lune estant hümide (lors ASE ANT qu elle est NE remplit les corps d'humidité superflue, dont survient pourriture. » (A. PARÉ, 7° ch. de la Pesle.) |
« Je croi, dit Panurge, que l’umbre de monseigneur Pantagruel engendre les altérés, comme la lune faictles catarrhes.— A quoi se prindrent à rire les assistants. » (L. II, ch. xiv.) La seconde phrase, à quoi OCR à riré lés assistants, indiqué clairement que Maître ÉTRUROTE n'a pas cru
à l'action de La lune sur l'humanité.
Maistre Jean Bellanger, chirurgien en la suite de l'artillerie du rai. Ledit Bellanger, homme de bon esprit, désirant sçavoir la cause de ce monstre, s'enquit au père d’où cela pouvait procéder, lequel lui dit qu'il estimait que sa femme ayant la fièvre, une de ses voisines lui conseilla pour guarir sa fièvre qu'elle print une grenouille vive en la main, et qu'elle la tint jusques à ce que ladite grenouille fust morte... Et par la vertu imaginative, ce monstre avait été ainsi produit. »
Selon Ambroise Paré : « La première cause des monstres est à la gloire de Dieu; la seconde est la colère de Dieu; la troisième, la trop grande quantité de semence ; la quatrième, la trop petite quantité; les autres, l’imagirnation, l’angustie ou étroitesse de la matrice, les maladies héréditaires, l’artifice des méchants bélitres, les démons et diables, etc. »
En 1720, au lendemain de la peste de Marseille, Mauget, docteur en médecine, médecin de $. M. le roi de Prusse et membre de plusieurs sociétés savantes, s’est étonné de voir certains hommes n'avoir aucun soin de leur santé. Et ‘il s'en est étonné en ces termes vraiment mirifiques :
Je prie ces hommes de considérer que les animaux même condamnent cette folle opinion du destin en suivant l'instinct naturel que Dieu leur a imprimé, dès leur naissance, pour chercher les remèdes qui leur sont convenables et nécessaires. L'hirondelle prend la chélidoine (1) et l’applique sur les yeux aveugles de ses petits, afin de leur rendre la vue; la cigogne se donne elle-même un elystère avec son bec qu'elle remplit d'eau salée, afin de purger son ventre des humeurs qui l’incommodent (2); le cheval ma-
(1) Chelidonium majus, la grande éclair, plante de la famille des Papavéracées. Du grec xekDuwv, hirondelle, SU que, dit-on, cette plante fleurit au retour des hirondelles.
(2) La croyance que c'est l’ibis et la cigogne qui ont enseigné aux hommes l'usage du lavement, et l'hippopotame l'usage de la saignée, a été générale dans l'antiquité et au moyen âge. On trouve encore un reflet
rin (1) se saigne avec la pointe d’un roseau dont il s'ouvre la veine, afin d'évacuer une partie du sang qui cause son mal : la belette mange de la rue (2), afin de se guérir de la morsure du serpent. Et nous verrons après cela des hommes si brutaux et si stupides qui, étant attaqués, ne se mettront point en mesure de prendre les médicaments qui leur sont nécessaires. C'est ce que Je ne puis comprendre. »
Il ne tiendrait qu'à moi de multiplier à l'infini ces sottes légendes et croyances. Mais je pense que celles-ci et celles
du premier de ces préjugés dans la cigogne qu'on voit dans la vitrine de la devanture de quelques vieilles pharmacies. Pline, qui a attribué à l'ibis l'invention du lavement, n’a fait que copier Diodore de Sicile. Le nom du roi Toth s'écrit au moyen de l’hiéroglyphe de cet oiseau. Prenant l'ibis pour sa valeur figurative et imaginant le bec qui sert de canule, le narrateur grec aurait, selon quelques-uns, grotesquement travesti une tradition sérieuse, celle de l'antiquité du neter hatapa, autrement dit du remède cher à M. de Pourceaugnac. Selon quelques autres, et M. Maspéro est de ce nombre, l’ibis aurait été, dans l'ancienne Égypte, parfaitement bien considéré comme l'inventeur du lavement, et cela par suite de l'habitude qu'a cet oiseau de recueillir la matière graisseuse qui se trouve aux environs de sa queue, pour lustrer ses plumes.
(1) L'hippopotame, du grec ?rros, cheval, et rotauds, fleuve, a été ainsi dénommé par les Grecs, à cause : 1° de sa course rapide ét du séjour qu'il fait dans les fleuves ; 2° de son cri qui a quelque rapport avec celui du cheval. Quoi qu'en ait dit Pline, ce pachyderme ampbhibie fuit l'eau salée.
« Cet animal, qui est très sanguin, sait se tirer lui-même du sang d'une manière particulière. Pour cet effet, cet animal cherche la pointe tranchante d'un rocher, et s’y frotte Jusqu'à ce qu'il se soit fait une ouverture assez considérable pour en laisser couler le sang. Il se donne alors beaucoup de mouvement pour le faire sortir en plus grande quantité; et lorsqu'il juge qu'il en a perdu assez, il se roule dans la fange, afin de fermer la blessure qu'il s'est faite. On ne trouvera rien d'impossible dans ce rapport, mais comment le Père Labat a-t-1l découvert cette singularité? » (BurFFoN, Histoire naturelle.)
(2) Ruta graveolens, plante de la famille des Autacées.
Parmi les autres bètes auxquelles Aristote et Pline avancent que les hommes doivent rendre grâce pour leur avoir indiqué divers remèdes précieux, Mauget eût pu ajouter : Les serpents aveugles, qui se frottent les yeux de fenouil pour revoir la clarté des cieux ; les ramiers, les merles, les perdrix, qui mangent des feuilles de laurier quand ils sont constipés, etc. « L'invention d’abattre les tayes des yeux appelées cataractes fut trouvée, dit Ambroise Paré (loc. cil. suprà, p. 56), par une chèvre qui avait une taye devant la pupille, se frottant et gallant contre des espines, abattit ladite taye de devant la pupille, et par ce moyen recouvra la vue. »
que j'ai indiquées en parlant: des repüles énumérés par Eusthenes (Voy. Anatomie descriptive, Appareil digestif: La salive, comme une navette) donnent une idée plus que suffisante de la crédulité sans borne de la plupart des anciens naturalistes. LR DES Da nos ER get ETS
Dans Gargantua et dans Pantagruel, on trouve également, à côté d'observations très fines et très judicieuses, des observations singulières. En voici quelques-unes présentées sous formée de considéranbs. 15 see mr
Messer Gaster (1), premier maistre és arts du monde, ne trouvoit difficile de faire les boullets arrière retourner contre les ennemis :
« Attendu que l'herbe nommée éthiopis ouvre toutes les serrures qu'on luy présente (2); et que echineis, poisson tant imbécille, arreste contre touts les vents, et retient en plein fortunal (3) les plus fortes navires qui soient sus mer : eb que la chair d'icelluy poisson, conservée en sel (4), attire For hors des puits, tant profunds soient-ils qu'on pourroit sonder (9).
(1) Voy. Anatomie descriptive, Physiologie de RE ell digestif. (2) Voy. Puixe, L'XXIV, ch. xvrr,-et 1. XXVI, ch. (3) En pleine tempète.
(4) Dans du sel,
(5) Voy. Remores dans la liste des reptiles d’ Eusthenes.
Dans un vieux livre assez peu connu (/e Microcosme, fig., avec une briefve exposition en vers françois, in-12 de la collection E. Louvet, de Fon-
tainebleau), ie trouve, au milieu de beaucoup d'autres choses réJoulissantes, ces trois stances :
Il se trouve un poisson, le remore nommé,
Es écrits des anciens grandement renommé
Pour la grande vertu qui dans son corps habite, : Ors que de ce poisson la force soit petite.
Ce poisson merveilleux, attachant son museau Contre le gouvernail de quelque grand vaisseau, Quoi qu'il ait vent en poupe et ait un bon pilote L'arrêle tout d'un coup au milieu d’une flotte.
Et quoique de ramer on fasse tout devoir,
On ne verra la nef pour cela se mouvoir
Non plus que si la dent de quelque ancre fichée Bien avant la tenait fortement accrochée.
« Attendu que Democritus script, Théophrast l'ha cru et esprouvé, estre une herbe, par le seul attouchement (1) de laquelle un coin de fer profundement et par grande violence enfoncé dedans quelque gros et dur bois, subitement sort dehors (2). De laquelle usent'les pics mars (vous les nommez pivars), quand de quelque puissant coin de fer l’on estouppe (3) le trou de leurs nids, lesquels ils ont accoustumé industrieusement faire et caver (4) dedans le tronc des fortes () arbres (6).
(1) Au seul contact.
(2) Pline a emprunté, en effet, cette fable à Démocrite et à Théophraste. (Voy. Pine, 1. XXV, ch. «1, 1 XX VII, ch. vu, et L. X, ch. XVIII.)
(3) Bouche.
(4) Creuser. Le pic-vert, pivert ou pigrolier (Picus marlius), est un oiseau grimpeur qui creuse son nid à » ou 6 mètres au-dessus du sol, dans un arbre vermoulu et de bois tendre et de préférence dans un tremble. Il perce avec son bec long, anguleux, comprimé en coin, la partie vive de l'arbre, jusqu'à ce qu'il rencontre le centre carié, où 11 s'établit après avoir rejeté au dehors avec ses pieds la poussière et les copeaux. À l'approche des pluies, il jette un cri plaintif qui peut se rendre par la répétition du monosyllabe plieu et qu'on entend de très loin dans la campagne. C’est sans doute à la faculté qu'il possède de prévoir le temps que cet oiseau a dû d’être appelé avis pluvialis par les Anciens, rain full par les Anglais, procureur de meunier par les Bourguignons, et d'avoir été mêlé à la mythologie des héros du Latium et considéré par les Romains comme un être mystérieux dont les mouvements étaient significatifs et les apparitions fatales.
(5) Rabelais a conservé aux substantifs dérivés du latin ou du grec le genre qu'ils ont dans la langue. d’où. ils sont tirés : arbre est pour lui féminin comme arbor, navire comme navis, etc.
(6) On retrouve des traces de cette légende dans div ers pays allemands.
« En Franconie, il existe, dit Musœus, une racine magique qui permet de découvrir les trésors les plus habilement cachés. Pour posséder cette racine, il faut connaître l'arbre où un pivert a fait son nid et boucher l'entrée: de ce nid avec un morceau de bois ou une pierre quand l'oiseau va chercher sa nourriture et celle de ses petits. À son retour, le pivert pousse des cris douloureux, puis s’envole tout à coup à tire-d’aile vers l'occident. Deux ou trois jours plus tard, il réapparaît tenant la racine merveilleuse dont il touche l'objet qui ferme le trou de l'arbre ; aussitôt cet objet est lancé au dehors avec violence. A ce moment, on doit étendre sur le sol un large morceau d'étoffe écarlate; l'oiseau croyant voir du feu est effrayé et laisse tomber la racine. Avant de s’en servir, il est indispensable de la suspendre pendant quelque temps à un rameau vert. »
« Attendu que les cerfs et bisches, navrés (1) profundément par traicts de dards, flesches ou garrots (2), s'ils rencontrent l'herbe nommée dictame, fréquente en Candie, et en mangent quelque peu, soubdain les flesches sortent hors (5), et ne leur en reste mal aulcun (4). De laquelle Venus guérit son bien aimé fils Eneas, blessé en la cuisse dextre (5) d’une flesche tirée par la sœur de Turnus juturna (6).
« Attendu qu'au seul flair (7) issant (8) des lauriers, figuiers, et veaulx marins (9), est la fouldre destournée, et jamais ne les férit (10). |
« Attendu qu'au seul aspect d'un belier les éléphants
(1) Blessés.
(2) Bâtons: (3) Voy. Pine, 1. VIII, ch. xxvux, et L. XXV, ch. virr. Le dictame paraît être l'origan, Origanum dictamus, plante de la famille des Labiées. | (4) Aucun mal.
(5) Droite.
(6) Voy. VirGiLe, Énéide, 1. XII.
Ces
) (7) Odeur.
(8) Émanant. | | (9) Le Calocéphale, veau marin (Calocephalus vilulinus), mammifère carnassier amphibie du groupe des Pinnipèdes et de la famille des Phoques. Comme le phoque pousse de temps en temps un mugissement qui ressemble à celui d’une vache ou d’un veau, les Anciens lui avaient donné le nom de veau marin.
Au xvi* siècle, Rondellet, le maître de Rabelais, voyait encore dans le Phoca crislala un moine ou un évêque marin : « De nostre temps, a-t-il écrit, en Nortuège (en Norvège), on a pris un monstre de mer après une grande tourmente, lequel tous ceux qui le virent incontinent lui donnèrent le nom de moine, car il avait la face d'homme mais rustique et mi-gratieux, teste rase et lize; sur les espaules, comme un capuchon de moine, deux longs ailerons au lieu de bras, le bout du corps finissant en une queue large. Entre les bestes marines, Pline fait mention de l’homme marin et du triton comme choses non feinctes. Pausanias aussi fait mention du triton. J'ai vu le pourtraict d’un autre monstre marin à Rome, où il avoit été envoyé avec lettres, par lesquelles on assuroit pour cerlain que, l'an 1531, on avoit veu ce monstre en habit d'evesque, comme il est pourtraict, pris en Pologne et porté au roy dudict pays, faisant cerlains signes pour montrer qu'il avoit grand désir de retourner dans la mer, où estant amené se jecta incontinent dedans. » (RoNDELLET, De Piscibus.)
(Go) Ne les frappe, ne les atteint, du latin ferire. (Puine, 1. VIII et LV.)
ANATOMIE COMPARÉE 39 enragés retournent à leur bon sens (1); les taureaulx furieux et forsenés approchants des figuiers saulvages (2), dicts caprifices (3), s’apprivoisent et restent comme grampes (4) etimmobiles ; la furie des vipères expire par l’attouchement d’un rameau de fouteau (95)
« Attendu aussy que en l’isle de Samos, avant que Île temple de Juno y fust basti, Euphorion (6) escript avoir vu bestes nommées néades, à la seule voix desquelles la terre fondoit en chasmates (7) et en abysme.
« Attendu pareillement que le suzeau (8) croist plus canore (9) et plus apte (10) au jeu des fleutes en pays onquel (11) le chant des coqs ne sera ouï, ainsy qu'ont escript les anciens sages (12), selon le rapport de Theophraste, comme si le chant des coqs hébéstat, amollist et estonnat (13) la matière et le bois du suzeau : auquel (14)
(1) Voy. PLUTARQUE, Propos de table, K. IL.
(2) Sauvages.
(3) Figuiers de chèvres.
(4) Surpris par une crampe. (Voy. Pzine, 1. XXIII, ch. xxxvir.)
(5) Hêtre. Pline a écrit que l'odeur du frène fait également fuir les serpents et surtout les vipères. Est-il nécessaire d'ajouter que Redi a mis des feuilles de cette plante dans une cage renfermant des vipères et que ces reptiles, loin de fuir ces feuilles, se sont cachés sous elles.
(6) Poète et historien du pays de Chalcide qui vivait 274 ans avant Jésus-Christ. (Voy. ELIEN, Hist. des animaux, 1. XVII, ch. xxvurr.)
(7) Gouffres, du latin chasma. « Tum chasmata aperiuntur, alors la terre s’entr'ouvre. » (SÉNÈQUE.)
Les renseignements fournis sur les néades par Euphorion et Elien (Voy. Eten, Hist. des animaux, 1 XVII, ch. xxvin1) ne permettent pas de les rattacher exactement à un groupe quelconque des animaux connus aujourd'hui.
(8) Le sureau. Le sureau est encore appelé suzeau dans quelques villages de la Normandie et de l’Anjou.
(9) Harmonieux, mélodieux, du latin canorus, « Ales canorus (HORACE), l'oiseau mélodieux, » le cygne.
(10) Convenable, du latin aptus.
(11) Dans lequel.
(12) Dans le sens de savant, du latin sapiens. On ‘dit encore dans les campagnes ardennaises : « sage comme un notaire ».
(13) Voy. Anatomie chirurgicale, p. 309, note 4.
(14) Lequel,
chant pareillement ouï, le lion, animant (1) de si grande force et constance (2), devient tout estonné et consterné (3).
«Et d'oresenavant soyez plus faciles à croire ce qu'asseure Plutarche (4) avoir expérimenté : si un troupeau de chèvres s'enfuyoit courant en toute force, mettez un brin d’érynge (5) en la gueule d’une dernière cheminante (6), soubdain toutes > RETSISNQuEe
Est-ce à qe que Maître François a été aussi crédule que les savants, même les plus réputés, de son temps ? Non. La raison d'être des considérants sus-indiqués, ces considé-.
(1) Animal. {Voy. Puine, L XVI, ch. xxxvir.)
(2) Hardiesse, assurance, du latin constantia.
(3) S'il fallait en croire Théophraste et aussi Pline et Lucrèce, le chant du coq mettrait en fuite le lion. Il ne serait pas absurde de croire qu'il existe quelque antipathie de nature entre ces deux animaux, mais le fait est loin d'être confirmé par l'expérience. Les lions nourris dans les ménageriesne manifestent aucune frayeur quand retentitauprès d'eux la voix du coq. Il est vrai qu'ils y sont peut-être accoutumés ; et il ne serait pas impossible que ces lions, vivant en liberté dans le désert, aient pris peur en entendant pour la première fois ce cri perçant et vraiment belliqueux. Quoi qu'il en soit, la terreur que le coq est censé inspirer au roi des animaux est devenue un des titres de gloire de notre oiseau national. Nos ancêtres se plaisaient à le représenter debout sur un lion et, dans cette position périlleuse, entonnant aux oreilles de son ennemi humilié sa fanfare triomphante. Cette image s'est perpétuée jusqu’à nous, et le cog hardi est encore dans quelques-unes de nos provinces une des enseignes ordinaires des cabarets et des auberges.
De tous les coqs, le coq blanc est celui qui a passé et passe encore dans quelques contrées pour être le plus redouté du lion. Pourquoi? Écoutez l'illustre écrivain : « Ainsy que le dict Proclus, libro de Sacrilicio et Magiä, c'est parce que la présence de la vertus du soleil, qui est l'organe et promptuaire (du latin prompluarium, source) de toute lumière terrestre et sidérale, plus est symbolisante et compétente au coq blanc: tant pour celle couleur, que pour sa propriété et ordre spécifique, qu’au Bon. Plus dict, qu'en forme léonine ont.esté diables souvent vus, lesquels à la présence d’un coq blanc soubdainement sont disparus: » (L. I, ch. x.) Proclus est un PHUESUEE du v° siècle qui s’intitulait : le Prêtre de la nature entière.
(4) PLUTARQUE, loc. cit. suprà.
(5) Panicaut, espèce de chardon.
(6) D'une de celles qui cheminent les dernières.
rants eux-mêmes, plus surprenants les uns que les autres, la doctissime explication de la terreur du lon en présence d'un coq blane, tout dénote lei encore un Jeu de l'esprit du Joyeux satirique. Rabelais a poussé si loin le scepticisme, en tout ce qui a trait aux sciences naturelles, qu'il a même mis en doute l'existence du singe vert (1), des chevaux polydactyles (2), du mouton à large queue, et relégué dans
(1) « Lorsque Quaresmeprenant subloit (sifflait)}, c'estoient hotlées de singes verds. » Sous les Valois, on disait proverbialement en France d’un récit invraisemblable que c'était hotlée de singes verts. Par cette métaphore, il faut donc entendre, dans le cas actuel, que, lorsque Quaresmepre. nant sifflait, on l’entendait à peine, sion l’entendait. C’est une nouvelle confirmation de l’état débile, du manque de souffle du personnage en question.
« Les thériacleurs de Chaunys, en Picardie, sont de nature grands jaseurs, et beaulx bailleurs de baillivernes en matière de singes verds. » LEGH CHSXXIV.)
Le singe vertexiste, et aété très bien étudié par Vicq d'Azyr et Lordat (Vico p’Azyr et LorpAT, Observations sur quelques points de l'anatomie du singe vert; Paris, 1804.) C'est le Simia sabæa de Linné, le Cercopithecus sabæus de Cuvier, le Cercopithecus ex cinereo flavescens genis longis pilis obsitis de Briss, etc. Il a le corps vert, la gorge et le ventre d’un beau blanc et la face noire. Les marins l’appellent singe de Saint-Jacques, parce qu'on le trouve surtout dans cette île. (Glanures d'Enwarps, p. 10, fig. ibid.) On le rencontre aussi au Sénégal (ADansow, Voyage au Sénégal, p. 178) et sur le territoire de l’ancienne Carthage.
(2) À ses contemporains, qui acceptaient aveuglément les récits des voyageurs menteurs, le savant Chinonais a présenté la jument de Gargantua, donnée par Fayoles, quartroy de Numidie, à Grandgousier : « La plus énorme et la plus grande que fut onques vue, et la plus monstrueuse : comme assez sçavez, que Afrique apporte tousjours quelque chose de nouveau. » Car elle avait la taille de six éléphants, les pieds fourchus du cheval de Jules César, immortalisé par Suétone, les oreilles aussi pendantes que celles des chèvres du Languedoc, le poil alezan brûlé mêlé de gris, une corne sur la croupe et la queue semblable à la pile de Cinq-Mars, près de Langeais en Touraine, c’est-à-dire carrée, longue de 22 mètres et large de 4,17.
« Si de ce vous esmerveillez : esmerveillez-vous d’advantage de la queue des beliers de Scythie, que pesoit plus de trente livres et des moutons de Surie (Syrie), esquels fault, si Tenaud dict vrai, affuster une
*charrette au c..., pour la porter, tant elle est longue et pesante. »
Les Équidés ont cinq doigts à un moment de leur ontogenèse et l'hipparion et l’anchitérium, leurs ancêtres des temps géologiques, reparaissent anormalement, le premier dans les chevaux à trois doigts, le second dans
l'île de Frize, au pays de Satin, dont les bêtes et les oiseaux étaient de tapisseries, et où « Ouï-dire tenoit eschole de tesmoignerlie », les animaux fantastiques, voire même la girafe, les léopards, les dorcades, les pélicans, etc.
Je lui rends la parole. Il n'a jamais mieux manié le
fouet de la satire. À tout seigneur tout honneur, d’abord le portrait de Ouï-dire et de ses disciples : « IL avoit sept langues, ou la langue fendue en sept parties : quoi que ce fust, de toutes sept (1) ensemblement (2) parloit divers propos el langages divers ; avoit aussy parmi la teste et le reste du corps aultant d’aureilles comme jadis eut Argus (3) d'yeulx ; au reste estoit aveugle, et paralvtique des jambes (4). Autour de lui je vid nombre innumérable (5) d'hommes et de
les chevaux à cinq doigts, dont on a observé plusieurs exemples, sans compter Bucéphale, le fameux coursier d'Alexandre.
Le mouton à large queue n'est pas davantage un mythe. Désigné en zoologie sous le nom d'Ovis laticaudata, il est remarquable par la loupe graisseuse qui entoure sa queue.
Ses principales variétés sont : le slealopyga (ovis stealopyga), de la Perse, de la Russie méridionale et de la Chine ; le mouton à grosse queue, qui habite la haute Égypte; le mouton d'Astrakan, qui fournit une très belle fourrure, le mouton du Cap, etc.
Non seulement Tenaud, dont la personnalité est toujours à déterminer, mais encore Hérodote (1. III, ch. 113), Aristote (8, Animal., 98), Elien (ch. 4 du 1. 10 des Animaux), Marco-Polo, Chardin, Boitard, etc., affirment que chez certains de ces quadrupèdes la queue est si lourde qu'il faut la soutenir.
(1) Ce chiffre fatidique était tout indiqué à l’impitoyable railleur. N'y a-t-il pas les sept jours de la création, sept ordres d'anges, sept plaies d'Égypte, sept sacrements, sept péchés capitaux, la bête à sept cornes de l’'Apocalypse, le chandelier à sept branches, etc.?
(2) Ensemble, en même temps.
(3) Argus Panoptos, prince argien, époux d'Ismène, fille de l’Asope, avait cent yeux, dont cinquante veillaient pendant le sommeil des cinquante autres. Chargé par Jupiter de garder To, il fut endormi puis tué par Mercure, et ses yeux répandus sur la queue du paon par la vindicative Junon.
(4) On n’a pas besoin d’yeux ni de jambes, mais seulement d'une, langue bien déliée et de beaucoup d'oreille quand on n’est que le porte" parole des autres.
(2) Innombrable, du latin innumerabilis.