OSTÉOLOGIE OU ÉTUDE DES OS
Dans l’œuvre énorme et touffue, étrange, composée de raison profonde, d'imagination folle, de sentiments généreux et d'intarissable gaieté de Rabelais, voici (1 IV, ch. xxx el Suiv.) « comment par Xenomanes (1) est anatomisé et descript Quaresmeprenant (2).
« Quaresmeprenant, dist Xenomanes, quant aulx parties internes ha, au moins de mon temps avoit (3) :
Les os, comme cassemuseaulx.
Les spondyles, comme une cornemuse.
L'alkatim, comme un billart.
(1) Xenomanes: qui a la manie des voyages, de zetvds et pavta. C’est Jean Alphonse le Saintongeois. (Voy. P. Ducror, la Géographie dans Rabelais, extrait du XIVe Congrès national de Géographie, p. 9; Tours, 1895.) M. Ducrot pense que ce chapitre a été écrit en 1548.
(2) Quaresmeprenant, le mercredi des Cendres. Rabelais en a fait un être vivant personnifiant le Carème tout entier.
(3) Toutes les expressions de cette litanie d'un nouveau genre ont été empruntées au langage anatomique de l’époque. On peut remarquer que le plus grand nombre d’entre elles ont encore cours.
Le crane, comme une gibessière.
Les coustures, comme un anneau de pescheur.
Le frontal, comme une retumbe.
Les os pétreux, comme un plumail.
Les costes, comme un rouet.
Le breschet, comme un baldachin.
Les omoplates, comme un mortier.
Les hanches, comme un vibrequin.
Les genoils, comme un escabeau.
Les fociles, comme faucilles.
Les rassettes, comme des échasses.
Les os, comme cassemuseaulx.
Cassemuseaulx, gâteaux très friables, de forme variée, à pâte broyée, c’est-à-dire à cassure nette, que lon fabriquait autrefois surtout à Poitiers. Ces gâteaux étaient ainsi nommés par antiphrase.
LE Sor
| Cassemuseaulx Chaulx ! Cassemuseaulx chaulx!
(Farce des cris de Paris, Ancien Théâtre français, t. IT, p. 313.)
Les os, par conséquent, aréolaires, secs, peu résistants. C'est principalement chez les vieillards que s'observe ce mode de conformation des os. Chez quelques-uns ils se réduisent même à une simple coque qui se brise à la moindre chute.
On sait (1 IT, ch. v) que Pantagruel « vint à Poictiers pour estudier, et proficta beaucoup »,
Les spondyles, comme une cornemuse.
Les spondyles, les vertèbres (1) (crwèda). Les vertèbres
(1) Dans l’édition de Rabelais de Pierre Dupont, illustrée par Gustave Doré, et dans celle de Rabelais de Garnier, annotée par L. Barré, le mot
superposées constituent la colonne vertébrale, tige creuse, incurvée plusieurs fois sur elle-même, plus volumineuse en bas qu'en haut, analogue à une cornemuse, c'est-à-dire à une chalamie (1) (flûte champêtre), ou plutôt à un hautbois.
« Plust me plaist, déclare Panurge, le son de la rustique
Les spondyles, comme une cornemuse.
spondyle est traduit par genre d'insectes coléoptères. Aristote a donné, en effet, le nom de ZxovèsAn à un insecte mal déterminé, eton donne encore aujourd'hui le nom de spondyles à des Cérambycides aberrants appartenant à l'ordre des Coléoptères et dont le type est le Spondyle bupreste (Spondylis buprestoides). Rabelais n’a jamais donné ce sens au mot spondyle. Le bourreau de Panurge fut tué par une broche qui lui « sortit par le haut des épaules entre les spondyles et l’'omoplate senestre ». La tête et le corps d'Epistemon décapité furent accolés « vène contre vène, nert contre nerf,spondyle contre spondyle, pour qu’il ne fust torti-colli ». Dans le clos de l’abbaye de Seuillé, Frère Jean « és uns escarbouilloit la cervelle, és aultres rompoit bras et jambes, és aultres deslochoit (disloquait) les spondyles du col », etc., etc.
(1) Du grec xxhauos, roseau, chalumeau, pipeau. Dans les glossaires rabelaisiens, dans celui de L. Barré entre autres, la chalamie est définie Justement : flûte champètre ou cornemuse.
cornemuse, que les fredonnements des luts, rebecs et vio=. lons auliques (1). » (L.IIT, ch. xLvr.)
La colonne vertébrale était appelée conduit ou tuyau sacré par les Grecs, parce qu'elle contient une partie noble, la moelle. |
La chalamie dessinée ci-dessus est la reproduction exacte de celle qui a figuré, en 1892, à l'Exposition nationale de Tours (section de l'Art rétrospectif), dans la collection d’anciens instruments de musique de M. Tolbecque, de Niort.
La seconde vertèbre du cou est la plus curieuse : elle est surmontée d’une apophyse ressemblant à une dent. Elle est décrite sous le nom de dent par Hippocrate, de verlèbre dentale, d'axis, d'epistropheus par d’autres, et de vertèbre denliforme par Rabelais.
Dans le royaume de la Quintée, Pantagruel vit un Jeune pérazin (2) guérir les syphilitiques « seulement leur touchant
(1) De la cour, du latin aulicus.
(2) Parazon, péraron, pérason : pour certains commentateurs. Ce mot, qui dérive de l'hébreu perasim, veut dire chevalier. Le perasim est un des soixante-douze anges qui, d’après les talmudistes, marchent sous la conduite des dix ordres d’esprits qui président à tout ce qui existe et exécutent sur tout être créé les volontés de Dieu. Les noms de la plupart de ces anges et de ces esprits sont cités dans le fameux ouvrage : De occullâ Philosophiä, seu de Magiâ, de Cornélius Agrippa (trois éditions vers 1520, 1526 et 1530), et c'est par moquerie que maître François en a baptisé les serviteurs de la reine de la Quinte.
Vers 1526 ou 1527, Cornélius Agrippa, étant à Lyon, a protesté violemment contre les Romans gaulois, est allé même jusqu'à mander, dans une lettre à Jean Chapelain, médecin royal : « Parmi les Docteurs (il ne dit pas les savants), il s'en trouve qui écrivent de honteuses facéties, livres empestés qui sont lus non seulement par les princesses, mais encore avec avidité par les damoiselles, et par lesquels les femmes s’habituent à la dépravation. » (Epil., 1. IV, ch. x.)
Rabelais, piqué au vif, s'est vengé en flagellant l’auteur de la Philosophie occulle dans les trois chapitres consacrés à la Quinte-Essence. J'ajouterai toutefois que ces chapitres sont considérés comme apocryphes par divers pantagruélistes, auraient été intercalés, ainsi que celui des Apedeftes, par Jean Turquet dans le Ve livre qui est bien, quoi qu'en dise P. Lacroix, l'œuvre du maître, mais qui a été publié en 1562-1564, c'esta-dire après la mort dé celui-ci. (Voy. Ducror et F. AuniGer, Soc. des Amis et Admirateurs de Rabelais, Tours, 1887, p. 13, et 1892, p. 16.)
la vertèbre dentiforme d’un morceau de sabot par trois fois » (1).
L'alkatim, comme un billart.
L'alkatim, mot dérivé de l'arabe et qui sert à désigner le sacrum (2). Le sacrum, vulgà le croupion, est composé de cinq vertèbres soudées entre elles de manière à former un seul os appelé par Hippocrate « la grande vertèbre ». Il est enclavé entre les deux os des hanches au-dessous de la colonne vertébrale qu'il continue. Il est dirigé obliquement d'avant en arrière et de haut en bas et recourbé sur luimême :
Tous les anatomistes du moyen âge se servaient volontiers des termes d’Avicenne, d’Averrhoës et d'Abulcasis pour classer les diverses parties de lorganisme humain. Constantin l’Africain, né à Carthage et mort à l’abbaye du mont Cassin en 1087; Roger de Parme, élève de l'École de Salerne, chancelier de l'Université de Montpellier au commencement du x11° siècle; Guillaume de Saliceti, né à Plaisance en 1210, professeur à Vérone; Lanfranchi de Milan, élève de Saliceti ; Henri de Mondeville, chirurgien de Philhippe le Bel; Jean Mathieu Ferrari de Gradi, Denis del Garbo, Barthélémi Anglicus, Jacobus Foroliviensis, Guy de Chauliac, ete. etc., n'usaient pour désigner les organes de l'homme que des expressions arabes : mirach pour le bas-
(1) Dans le livre I, chapitre xx de la Philosophie d'Agrippa, il est dit : « La planète Mars avait sous sa domination, dans le règne animal, les fesses et le dos, le canal du sperme, les reins ; dans le règne végétal, le chène, le peuplier, le hêtre. » Et dans le chapitre xxvir du même livre : « Toute chose à son ami et son ennemi. Les inclinations des choses soumises aux influences des planètes suivent les inimitiés de ces planètes. »
De sorte que l'urèthre malade, étant sous la domination de Mars,sera guéri par un ami de Mars, c'est-à-dire par le chêne et le hètre.
Qui ne sait qu'on emploie le hêtre dans la fabrication des sabots? Il est évident que le remède est infaillible, d'après Messire Agrippa.
(2) Ainsi nommé parce que les Anciens avaient, dit-on, coutume d'offrir aux dieux, dans les sacrifices, cette partie de la victime.
ventre, siphac pour le péritoine, zirbus pour l'épiploon, canna pour la trachée-artère, mery pour l’æœsophage, ete. Andreas Bellunensis (1) dit positivement que l'alkatim renferme les cinq vertèbres qui sont immédiatement audessous de la douzième vertèbre dorsale : Alchatim est pars continens spondyles quinque qui sunt immediale infra spondylem 12. Mieux encore Rabelais l’a dit lui-même. Dans le chapitre xx du livre HIT, où, selon Johanneau, Maître Fran-
L'alkatim, comme un billart.
çois a voulu faire voir qu'il n’ignorait pas le langage par gestes des sourds-muets, il est mentionné que Panurge (2) « assistau-dessus des fesses, au lieu que les Arabes appellent Alkatim », le pouce de la main droite, puis celui de la main gauche.
(1) Interprète des mots arabes qui se trouvent dans Avicenne.
(2) Celui qui fait tout, du grec r&v, tout, et épyoy, ouvrage. D'aucuns pensent que Panurge, c’est Rabelais; d’autres, que c’est le cardinal d’Amboise; quelques-uns, que c’est une personnification du peuple, ete. Autant d’assertions, autant d'hypothèses,
Fait curieux et qui prouve bien que la plupart des livres se font avec les livres des autres, tous les commentateurs de Rabelais que j'ai lus ont traduit alkatim par péritome.
Billart. — Mail ou maillet à pousser les billes. « Crosse à crosser, » dit Ménage (Dictionnaire étymologique). HN faut done entendre iei par billart un gros bäton muni d'une crosse dont on se servait autrefois comme d’un maillet.
Et un billart de quoi on crosse.
(VizLon, Ancien Testament.)
Le sacrum est bien, en effet, une crosse adaptée à la
colonne vertébrale.
Le crane, comme une gibessière.
La tête est composée de deux parties : le crâne et la face. Le crâne est une boîte osseuse qui loge le cerveau. Elle à la forme d'un ovoïde.
Gibessière, gibecière. On a donné jusqu'à la fin du xvi° siècle le nom de gibecière à l'aumônière et à l'escarcelle de grande taille à fermoirs ou à recouvrement qu'on portait, la première devant l'abdomen, au moyen de deux cordons fixés à la ceinture, la seconde sur le flanc droit ou le flanc gauche, au moyen d'une courroie passée en sautoir sur l'une ou l'autre des deux épaules. L'aumônière et l’escarcelle de grande taille ont la même origine et, par suite, à peu près la même forme. Quand elles sont distendues, elles ressemblent au crâne. Eu égard à ses dimensions, le crâne a cependant plus d'analogie avec l’aumônière de grande taille (1); c'est, du
(1) Cette aumônière pouvait contenir des objets volumineux. Dans la chanson de Huon de Bordeaux, on lit:
Il prent le cor de blanc yvoire cler, Qu'en s'aumosnière avoit envelopé.
Je donne à l'appui de la comparaison de Rabelais le dessin d'une aumônière du xv° siècle.
reste, cette dernière que Rabelais a, dans tout le cours de son œuvre, appelée gibessière.
« L. Neratus, gentilhomme romain, faisoit emplir les gibessières de ses varlets d'or et d'argent monnoyé, et rencontrant par les rues quelques mignons braguars (1) leur donnoit grands coups de poing en face. Soubdain après,
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Le crane, comme une gibessière.
pour les appaiser leur despartoit (2) de son argent. » (L. IV, ch. xvi.)
« Gibessière de velours n’est reliquaire de testons (3) n1 menue monnoye,; c'est un réceptacle d’'escuts au soleil, » dit Panurge à frère Jean. (L. V, ch. xv.
Dodin, receveur du Coudray, répond à frère Couscoil qui lui demande s’il n’a pas d'argent sur lui: quil en a « pleine gibessière ». (L. IIT, ch. xxn1.)
(1) Pimpants, bien ajustés. Ce mot tire, dit-on, son origine des bragues, caleçon de toile fine.
(2) Donnait.
(3) Monnaie d'argent, frappée en France sous Louis XI, sur laquelle élait gravée la tète du roi. Le teston valait quinze sous et six deniers.