INTRODUCTION XV
choqués des attaques contre les gens de justice, que Rabelais n'a ménagés dans aucun de ses livres? C'est que la satire de Rabelais n'atteignait pas les juges éclairés, actifs, équitables, auxquels il se plaît à rendre hommage. Tous savaient bien que le mal existait, qu'il était utile de le signaler, et peut-être n'étaient-ils pas fâchés de voir malmenés les sots, les ignorants, les corrompus qu'ils étaient les premiers à mépriser.
C'est naturellement parmi les lettrés, les savants que Rabelais compte le plus d'amis. A Fontenay-le-Comte, il est déjà en relations avec le grand helléniste Budé. On a tout lieu de croire qu'il correspondit avec Érasme. A Lyon, il connut Etienne Dolet, Marot, Des Périers, Maurice Scève, et bien d'autres un peu oubliés maintenant. Tous ceux qui l'ont nommé parlent de lui avec grande estime. Etienne Dolet, dans une pièce de vers latins, nomme « François Rabelais, l'honneur de la médeeine, qui peut rappeler les morts du tombeau et les rendre à la lumière. >
Tou'cs les qualités que les amis de Rabelais aimaient ou admiraient en lui, nous les trouvons dans son livre. Si l'on veut faire son portrait, ce n'est pas dans les détails de sa vie qu'il faut en chercher les lignes. Qu'on lise Gargantua et Pantagruel : Rabelais s'y montre tout entier, tel qu'il est, sans déguisement, en toute sincérité.
Sans déguisement n'est pas le mot juste. Rabelais a mis un masque, mais un masque si grossier qu'il n'aurait dû tromper personne. Il faut bien le lever, cependant, puisque la malveillance a prétendu y reconnaître les véritables traits de l'auteur. A tout moment revient l'éloge du vin. « C'est, dit Rabelais, mon vrai et seul llélicon, c'est ma fontaine caballine, c'est mon unique enthousiasme. » Il n'en a pas fallu davantage : le Gargantua, le Pantagruel ne sont, a-t-on dit, que les rêves d'un buveur. Et l'on ajou-