‹ Rabelais. Avec une introdChapitre 12 sur 80 · INTRODUCTION XVII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XVII

naLurcl, incapable de prendre le mal pour le bien, l'appaicnce pour la réalité. Subtilités de la scolaslique, formalités de la procédure, tout ce que l'on voudrait l'aire passer pour la vraie science et pour la justice trouve en lui, dès son premier livre, un adversaire acharné. Que l'on vante devant lui la gloire militaire, qu'on admire les conquêtes : ce qu'il voit dans la guerre, c'est le massacre, le pillage. S'il admet la guerre juste et nécessaire, celle qu'on entreprend pour punir une insulte, pour venger une défaite, il condamne toute campagne engagée à la légère, par gloriole ou par ambition. Rabelais n'est pas un révolutionnaire : il n'a pas de cri d'indignation devant l'inégalité des hommes. S'il voit des grands seigneurs vaniteux, il se contente de sourire : il songe à l'incertitude des origines, aux mensonges des généalogies, et une plaisanterie le venge des dédains de quelques sots. Beaucoup de ses idées sont des nouveautés pour son siècle. Si l'alchimie n'a plus guère d'adeptes, les astrologues ne sont pas près de perdre leur crédit. La divination prend encore bien des formes. C'est une vraie indépendance d'esprit que de la tourner en ridicule, d'affirmer que chacun doit prendre conseil avant tout de soi-même, et que le hasard est un mauvais moyen de sortir d'indécision. Il a vu tous les dangers de cette paresse d'esprit, qui ne sait ni se décider ni donner une réponse nette.

Si Rabelais a condamné les lenteurs, la guerre inutile, toutes les erreurs et tous les abus, ce n'est pas seulement que son bon sens, son sentiment de l'équité n'admette rien d'absurde et d'injuste : c'est que les hommes en souffrent. La bonté de Rabelais est toujours d'accord avec sa raison. Il aime sincèrement les hommes. II les voit tristes, malheureux, souvent par leur faute, souvent sans l'avoir mérité. II les plaint et voudrait les consoler, les soulager. Gargantua, Pantagruel, ce n'est pas seulement l'idéal du savoir, c'est l'idéal de la bonté; et s'il les a faits rois et géants, c'est qu'ainsi leur bon cœur est secondé par une puissance, par une force irrésistibles. 11 s'amuse à raconter leur lutte contre les agresseurs injustes : mais qu'admiret-il le plus chez eux? Ce ne sont pas leurs exploits, c'est

XVJn INTRODUCTION

leur douceur envers les vaincus. Quel est \e désir do Grandgousier attaqué par Picrochole? C'est de terminer la lutte par « engins, cautèles et ruses de guerre », en versant le moins de sang possible. La concion de Gargantua aux vaincus est une magnifique leçon pour tous les chefs d'États. Et quel conquérant que Pantagruel! Le seul regret des peuples conquis, c'est de n'avoir pas connu plus tôt un si bon roi. Qu'on n'objecte pas la méchanceté de Panurge, la noyade de Dindenault et des autres moittonniers. Panurge n'est pas le héros du livre. Rabelais n'est pas plus solidaire de ses cruautés que de ses mauvais tours. Frère Jean, en deux mots, donne son appréciation : « Tu te damnes comme un vieil diable. » Frère Jean luimême, il est vrai, manœuvre un peu rudement le bâton de la croix : mais frère Jean est un ignorant. Un peu d'étude aurait adouci sa brutalité, l'aurait rendu sensible à la pitié, lui aurait fait connaître des sentiments qu'il n'a jamais éprouvés. Si Rabelais a tant aimé la science, c'est qu'elle développe le plus souvent l'indulgence et la bonté. Il la voudrait au moins chez les princes, comme Gargantua et Pantagruel, chez les juges, chez les gouverneurs de provinces, chez tous ceux dont l'ignorance, l'incapacité, peuvent nuire à d'autres hommes. Dans tout ce que dit Rabelais, c'est la bonté qui est la première inspiratrice.

C'est de là aussi que vient sa gaieté. Les hommes sont malheureux : ce n'est pas en se lamentant, en déplorant leurs misères qu'on pourra les soulager. Mieux vaut leui inspirer le courage, la bonne humeur, et leur en donner l'exemple. Il n'a pour cela aucun effort à faire. Il est naturellement gai, et son travail assidu, la tension habituelle de son esprit, rendent, dans les moments de repos, sa gaieté plus bruyante et plus expansive. Faut-il le prendre au mot quand il déclare n'avoir employé à la composition de ses joyeuses chroniques autre temps que celui de ses repas? La vérité, c'est qu'au milieu de travaux plus graves, il pouvait trouver là un délassement. Après avoir édité les Epistolœ médicinales Manardi, les Aphorismes d'Hippocrate, il pouvait trouver plaisir à s'abandonner à sa fantaisie. Même la Topographin antiquse Romœ, les Stratagèmes et

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