INTRODUCTION XIX
prouesses du seigneur de Langey n'étaient qu'une médiocre distraction de ses études médicales. Mais prétendre que le Gargantua, le Pantagruel, n'avaient pas pour lui plus d'importance que les Almannchs qu'il publiait chez les libraires de Lyon, ce serait lui faire grand tort. Ses grands éclats de rire, ses inventions folles, ne doivent pas nous empêcher de voir ce qu'il a mis dans son livre d'idées sérieuses et de profonde sagesse.
La gaieté de Rabelais, c'est un peu celle des braves paysans tourangeaux près desquels il a passé son enfance. C'est la gaieté enfantine et naïve du bon moine dont la conscience est tranquille, et qui ne se croit pas tenu d'être toujours grave et morose. C'est la gaieté du médecin heureux d'avoir vaincu la souffrance, d'avoir rendu au malade la santé. Sa plaisanterie n'a rien de fin et de délicat. Calembours, jeux de mots, quiproquos, devinettes, on pouvait entendi-e tout cela dans les veillées villageoises. Le talent de Rabelais, c'est de conserver à ces propos rustiques toute leur saveur native, tout le sel qu'ils avaient dans la grange ou autour du pressoir.
Est-ce là aussi qu'il a pris son talent de narrateur, la vivacité de son récit, son art d'exciter le rire par un détail bouffon, inattendu, les longueurs, les parenthèses, tout cet amusant bavardage dont on ne peut jamais se lasser? Un mot lui fait laisser le propos commencé, et le voilà loin de son sujet pour y revenir longtemps après. De pareilles interruptions devraient impatienter, fatiguer l'attention : comment se fait-il qu'elles soient un charme de plus? C'est que la digression est aussi amusante que le récit, c'est qu'on n'est pas pressé d'en voir la fin, qu'on voudrait toujours entendre un si merveilleux conteur.
Il sait d'ailleurs si bien se mettre à l'aise, traiter le lecteur en ami ! Vous voyez bien tout de suite qu'il ne veut pas vous étonner, vous faire admirer son talent d'écrivain. 11 veut vous amuser en s'amusant, vous faire part de sa bonne humeur, vous faire rire des joyeuses inventions qui lui viennent à l'esprit. Mais il ne gardera pas non plus pour lui ses réflexions sur les plus graves sujets. 11 les communique au lecteur sans pédantisme, sans ton doc-