hiappréciable. — 2. Sobriélé. — 3. Dédain, détachement
— 4. Parce que. — 5. De loisir. — 6. Quelques. — 7. Titre imaginaire. — 8. Divertissement. — 9. N'appartient nullement.
— 10. Raconté, exposé.
Et posé le cas qu'au sens littéral vous trouvez matières assez joyeuses, et bien correspondantes au nom, toutesfois pas demourer là ne faut, comme au chant des Sirènes, ains * à plus haut sens interpréter ce que, par adventure % cuidiez ^ dit en gaieté de cœur.
Crochetastes ' vous oncques' bouteilles? Caisgne M Réduisez à mémoire la contenance qu'aviez. Mais vistes vous oncques chien rencontrant quelque os médullaire ^? C'est, comme dit Platon, la beste du monde plus philosophe. Si vu l'avez, vous avez pu noter de quelle dévotion il le guette, de quel soin il le garde, de quelle ferveur il le tient, de quelle prudence il l'entomme *, de quelle affection il le brise, et de quelle diligence il le suce. Qui l'induit à ce faire? Quel est l'espoir de son estude? Quel bien prétend il? Rien plus qu'un peu de moelle. Vray est que ce peu plus est délicieux que le beaucoup de toutes autres, pour ce que la moelle est aliment élaboré à perfection de nature.
A l'exemple d'iceluy, vous convient estre sages, pour fleurer, sentir et estimer ces beaux livres de haute graisse ', légiers au prochaz *" et hardis à la rencontre. Puis, par curieuse leçon " et méditation fréquente, rompre l'os et sucer la substantifique moelle, c'est à dire ce que j'entends par ces symboles pythagoriques, avec espoir certain d'estre faits
1. Mais. — 2. Peut-ùlre. — • 3. Croyiez. — 4. Crocheter signifie ici déboucher. — 5. Jamais. — 6. Exclamation qui signifie chienne. — ^ 7. Os à moelle. — 8. 11 l'entame. — 9. Livres substantiels. On disait un chapon, un porc de haute graisse. — 10. Poursuite. — 11. Lecture attentive.
escors ' et preux à la dite lecture ; car en icelle bien autre goût trouverez, et doctrine plus absconse -, laquelle vous révélera de très hauts sacremens et mystères horrifi([ues, tant en ce que concerne nostre religion que aussi Testât politique et vie économique.
Croyez vous, en vostre foy, qu'oncques Homère escrivant Iliade et Odyssée, pensast es allégories lesquelles de luy ont calfretré ^ Plutarche, Héraclides Pontiques, Eustatie, Phornute *, et ce que d'iceux Politian ^ a desrobé? Si le croyez, vous n'approchez ni de pieds ni de mains à mon opinion, qui décrète icelles aussi peu avoir esté songées d'Homère que d'Ovide, en ses Métamorphoses, les sacremens de l'Évangile.
Si ne le croyez, quelle cause est pourquoy autant n'en ferez de ces joyeuses et nouvelles chroniques? combien que ^, les dictant, n'y pensasse en plus que vous, qui, par adventure, buviez comme moy. Car, à la composition de ce livre seigneurial, je ne perdis ni employay oncques plus ni autre temps que celuy qui estoit estably à prendre ma réfection corporelle, savoir est, buvant et mangeant. Aussi est ce la juste heure d'escrire ces hautes matières et sciences profondes.
Comme bien faire savoit Homère, paragon ^de tous philologues, et Ennie, père des poètes latins, ainsi que tesmoigne Horace, quoiqu'un malautru ait dit que SCS carmes ^ sentoient plus le vin que l'huile.
1. Avisés. — 2. Cachée, mystérieuse. — 3. Au sens propre, calfeutrer, boucher les fentes. Ici, arranger. — 4. Commentateurs d'Homère. — 5. Ange Politien, philologue italien du xv° siècle. — 6. Quoique. — 7. Modèle. — 8. Vers.
Autant en dit un tirelupin ' de mes livres. Mais, l'odeur du vin, ô combien plus est friand, riant, priant ^ plus céleste et délicieux que d'huile! Et prendray autant à gloire qu'on die de moy que plus en vin aye despendu ' qu'en huile, que fit Démosthène, quand de luy on disoit que plus en huile qu'en vin despendoit. À moy n'est que honneur et gloire d'estre dit e\; réputé bon gaultier *et bon compagnon : en ce nom, suis bien venu en toutes bonnes compagnies de Pàntagruelistes. A Démosthène fut reproché par un chagrin ^ que ses oraisons sentoient comme la serpillière ^ d'un ord '' et sale huilier. Pourtant ^ interprétez tous mes faits et dits en la perfectissime ^ partie; ayez en révérence le cerveau caséiforme *" qui vous paist de ces belles billes vesées, et, à voslre pouvoir, tenez moy tousjours joyeux.
Avant de raconter les aventures de Gargantua, Rabelais dit un mot de la généalogie de son héros. C'est pour lui une occasion de railler ceux qui prétendent faire remonter aux temps les plus antiques l'illustration de leur famille.
De la généalogie et antiquité de Gargantua.
Je vous remets à la grande chronique Pantagrue- )ine reconnoistre la généalogie et antiquité dont nous
1. Un vaurien. — 2. Engageant, appétissant. — 3. Dépensé. — 4. Bon vivant. — 5. Un esprit morose. — 6. Loque servant à nettoyer. — 1. Synonyme de sale. — 8. C'est pourquoi. — 9. La plus parfaite. — 10. Qui a la forme et la consistance d'un fromage.
LA VIE TRES HOR^RIFIQUE DU GRaND GARGANTUA 7
est venu Gargantua. En icelle vous entendrez plus au long comment les géans naquirent en ce monde, et comment d'iceux, par ligne directe, issit ' Gargantua, père de Pantagruel : et ne vous faschera si pour le présent je m'en déporte ^, combien que ^ la chose soit telle que, tant plus seroit remembrée *, tant plus elle plairoit à vos seigneuries, comme vous avez l'autorité de Platon, et de Flacce ^ qui dit estre aucuns '^ propos, tels que ceux cy, sans doute, qui plus sont délectables quand plus souvent sont redits. Plust à Dieu qu'un chascun sust aussi certainement sa généalogie, depuis l'arche de Noé jusques à cest âge. Je pense que plusieurs sont aujourd'huy empereurs, roys, ducs, princes, et papes, en la terre, lesquels sont descendus de quelques porteurs de rogatons et de costrets. Gomme, au rebours, plusieurs sont gueux de l'hostiaire ', souffreteux et misérables, lesquels sont descendus de sang el ligne de grands roys et empereurs : attendu l'admirable trr-asport des règnes et empires :
Des Assyriens, es Mèdes;
Des Mèdes, es Perses;
Des Perses, es Macédones;
Des Macédones, es Romains;
Des Romains, es Grecs;
Des Grecs, es François.
Et, pour vous donner à entendre de moy, qui parle, je cuide ^ que sois descendu de quelque riche roy ou prince au temps jadis. Car oncques ^ ne vistes
1. Sortit. — 2. Je m'en dispense. — 3. Quoique. — 4. Rap- |)cléc. — 5. Horace. — 0. Quelques, certains. — 7. Gueux allant de porte en perle. — S. Je crois. — 9. Jamais.
homme qui eust plus grande affection ' d'estre roy et riclie que moy : afin de faire grand chère, pas ne travailler, point ne me soucier, et bien enrichir mes amis et tous gens de bien et de savoir. Mais en ce je me réconforte qu'en l'autre monde je le seray; voire plus grand que de présent ne l'oserois souhaiter. Vous, en telle ou meilleure pensée, réconfortez vostre malheur, et buvez frais, si faire se peut.
Retournant à nos moutons, je vous dis que par don souverain des cieux, nous a esté réservée l'antiquité et généalogie de Gargantua, plus entière que nulle autre. Et fut trouvée par Jean Audeau, en un pré qu'il avoit près l'arceau Gualeau, au dessous de l'Olive, tirant à ^ Narsay *. Duquel faisant lever les fossés, touchèrent les piocheurs, de leurs marres^, un grand tombeau de bronze, long sans mesure : car oncques n'en trouvèrent le bout, parce qu'il entroit trop avant les excluses de Vienne^. Iceluy ouvrans en certain lieu signé, au dessus, d'un goubelet, à l'entour duquel estoit escrit en lettres Etrusques : Hic bibitur'', trouvèrent neuf flacons, en tel ordre qu'on assied les quilles en Gascogne. Desquels celuy qui au milieu estoit couvroit un gros, gras, grand, gris, joly, petit, moisy livret, plus mais non mieux sentant que roses.
En iceluy fut ladite généalogie trouvée escrite au long de lettres cancelleresques^, non en papier, non en cere ^, mais en escorce d'ulmeau '", tant toutesfois
1. Désir. — 2. Même. — 3. En allant vers. — 4. Localités du Chinonnais. — 5. Pioches. — 6. De la Vienne. — 1. Ici l'on boit. — 8. Lettres de chancellerie. — 9. Cire. — 10. Orpieaq.
usées par vétusté qu'à peine en pouvoit on trois rcconnoistre de rang.
Je (combien que indigne) y fus appelé, et, à grand renfort de besicles, pratiquant l'art dont on peut lire lettres non apparentes, comme enseigne Aristoteles, la translatay », ainsi que voir pourrez en pantagruelisant, c'est à dire buvans à gré, et lisans les gestes * horrifiques de Pantagruel.
Grandgousier, père de Gargantua est un bon géant qui règne près de Chinon en Touraine. a Grandgousier estoit bon raillard ^ en son temps, aimant à boire net *, autant que homme qui fust au monde, et mangeoit volontiers salé. î II a pour femme Gargamclle, fille du roi des Parpaillos. L'enfant qui nait de ce mariage est lui aussi d'une taille gigantesque, et en tout digne de son père : « Soudain qu'il fut né, ne cria, comme les autres enfans. Mies, 7nies, ■mies, mais à haute voix s'escrioit : A boire, à boire, à boire ! comme invitant tout le monde à boire, n
Comment le nom fut imposé à Garg-antua et comment il humoit le piot ^.
Le bonhomme Grandgousier, buvant et se rigolant avec les autres, entendit ce cry horrible que son fils avoit fait entrant en lumière de ce monde, quand il brasmoit demandant : A boire, à boire, à boire! dont il dit : QUE GRAND TU AS {swpple : le gosier). Ce que oyant les assistans, dirent que vraiment il devoit
1. La traduisis.— 2. Actions, exploits. — 3. Bon compagnon. — 4. Sans laisser une goutte. — 5. Le vin.
avoir par ce le nom Gargantua^ puisque telle avoil esté la première parole de son père à sa naissance, à l'imitation et exemple des anciens Hébreux. A quoy fut condescendu par iceluy, et plut très bien à sa mère. Et, pour l'apaiser, luy donnèrent à boire à tirelarigot, et fut porté sus les fonts, et là baptisé, comme est la coustume des bons chrestiens.
Et luy furent ordonnées dix et sept mille neuf cent treize vaches de Pautille et de Bréhemond ', pour l'allaiter ordinairement : car de trouver nourrice suffisante n'estoit possible en tout le pays.
En cest estât passa jusques à un an et dix mois : auquel temps, par le conseil des médecins, ou commença le porter, et fut faite une belle charrette à bœufs, par l'invention de Jean Denyau. Dedans icelle on le pourmenoit par cy par là, joyeusement : et le faisait bon voir, car il portoit bonne troigne, et avoit presque dix et huit mentons; et ne crioit que bien peu. S'il advenoit qu'il fust despit, courroussé, fasché ou marry, s'il trépignoit, s'il pleuroit, s'il crioit, luy apportant à boire, l'on le remettoit en nature, et soudain demeuroit coy et joyeux. Une de ses gouvernantes m'a dit, jurant sa fy ^ que de ce faire il estoit tant coustumier, qu'au seul son des pinthes et flacons il entroit en extase, comme s'il goustoit les joies de paradis. En sorte qu'elles, considérans ceste complexion divine, pour le resjouir au matin, faisoient davant luy sonner des verres avec un Cousteau, ou des flacons avec leur toupon ^, ou des pinthes avec leur couvercle. Auquel son il
\. Villages du Chinonnais. — 2. Sa foi. — 3. Bouchon.
LA VIE TRES UORRIFIQUE nU GRAND GARGANTUA H
s'esgayoit, il tressailloit, et luy mesmes se bressoit* en dodelinant de la teste et monocliordisant ^ des doigts.
Gargantua grandit. Son père ordonne qu'on lui fasse des habillements à sa livrée, « laquelle estoit blanc et bleu. » 11 faut pour sa chemise neuf cents aunes de toile de Châtellerault, pour son pourpoint huit cents aunes de satin blanc, pour ses aiguillettes quinze cent neuf peaux et demie de chiens. On emploie pour ses souliers quatre cent six aunes de velours bleu cramoisi, et pour sa robe neuf mille six cents aunes moins deux tiers de la même étoffe. Ses chausses, sa ceinture, tout est à l'avenant. L'escarboucle de sa bague est grosse comme un œuf d'autruche.
Gargantua montre de bonne heure un esprit très ingénieux, dont s'émerveille le bon Grandgousier.
Ces propos entendus, le bonhomme Grandgousier fut ravy en admiration, considérant le haut sens et merveilleux entendement de son fils Gargantua.
Et dit à ses gouvernantes : « Philippe, roy de Macédoine, connut le bon sens de son fils Alexandre à manier dextrement un cheval. Car le dit cheval estoit si terrible et effréné que nul ne osoit monter dessus, parce qu'à tous ses chevaucheurs il bailloit la saccade, à l'un rompant le cou, à l'autre les jambes, à l'autre la cervelle, à l'autre les mandibules. Ce que considérant Alexandre en l'hippodrome (qui estoit le lieu où l'on pourmenoit et voltigeoit les chevaux, advisa que la fureur du cheval ne venoit que de frayeur qu'il prenoit à son ombre. Dont^ montant
1. Se berçait. — 2. Remuant vivement les doigts, comme s'i. jouait du monochordion, instrument à une seule corde. — 3. l^ar suite de quoi, c'est pourquoi.
dessus, le fit courir encontre ' le soleil, si que * l'ombre tomboit par derrière; et, par ce moyen, rendit le cheval doux à son vouloir. A quoy connut son père le divin entendement qui en luy estoit, et le fit très bien endoctriner par Aristoteles, qui pour lors estoit estimé sus tous^ philosophes de Grèce.
« Mais je vous dis qu'en ce seul propos, que j'ay présentement devant vous tenu à mon fils Gargantua, je connois que son entendement participe de quelque divinité, tant je le voy agu, subtil, profond et serein. Et parviendra à degré souverain de sapience *, s'il est bien institué ^. Par ainsi, je veux le bailler à quelque homme savant, pour l'endoctriner selon sa capacité. Et n'y veux rien espargner. »
On indique à Grandgousier un grand docteur sophiste nommé maitre Thubal Holoferne. Ce précepteur fait apprendre par cœur à Gargantua les traités alors les plus en vogue dans les écoles, livres surannés, pleins d'un savoir inutile. Le sujet d'ailleurs importe peu : tout se réduit à des exercices de mémoire. De plus Gargantua doit copier en caractères gothiques tous ses livres : « l'art d'impression n'estoit encores en usage. » Après plus de cinquante ans consacrés à cette éducation, car tout est prodigieux chez Gargantua, et son enfance dure presque une vie humaine, maitre Thubal Holoferne meurt. Il est remplacé par « un autre vieux tousseux n, maitre JobeUn Bridé, qui ne change rien à la méthode de son prédécesseur.
1. Contre. — 2. De telle façon que. — 3. Par dessus tous. — 4. Sagesse. — 5. Instruit.
Comment Gargantua fut mis sous autres pédagogues.
A tant * son père aperçut que vraiment il estudioit très bien et y mettoit tout son temps, toutesfoys qu'en rien ne profîtoit, et, que pis est, en devenoit Ibu, niays, tout resveux et rassoté.
De quoy se complaignant à Don Philippe des Marays, Viceroy de Papeligosse, entendit que mieux luy vaudroit rien n'apprendre, que tels livres sous tels précepteurs apprendre. Car leur savoir n'estoit rue besterie, et leur sapience n'estoit que moufles^, abastardisant les bons et nobles esprits, et corrompant toute fleur de jeunesse. « Qu'ainsi soit^, prenez, dit il, quelqu'un de ces jeunes gens du temps présent, qui ait seulement estudié deux ans, en cas qu'il ne ait meilleur jugement, meilleures paroles, meilleur propos que vostre fils, et meilleur entretien et honnesteté entre le monde, réputez moi à jamais un taille bacon* de la Breune. » Ce que à Grandgousier plut très bien, et commanda qu'ainsi fust fait.
Au soir en soupant, ledit des Marays introduit un sien jeune page de Villegongis, nommé Eudémon, tant bien festonné ^, tant bien tiré, tant bien espousseté, tant lionneste en son maintien, que trop mieux ressembloit quelque petit angelot qu'un homme. Puis dit à Grandgousier :
« Voyez vous ce jeune entant? Il n'a encore douze
1. Alors. — 2. Boiiflissure. — 3. Pour montrer qu'il en est ainsi. — 4. Taillelard; qq. fois, effronté coquin. — 5. Coilîé.
ans : voyons, si bon vous semble, quelle différence y a entre le savoir de vos resveurs matéologiens ' du temps jadis, et les jeunes gens de maintenant. » L'essay plut à Grandgousier, et commanda que le page proposast.
Alors Eudémon demandant congé de ce faire audit vivîeroy son rnaistre, le bonnet au poing, la face omerte, la bouche vermeille, les yeux assurés, et le regard assis sus Gargantua, avec modestie juvénile se tiht sur ses pieds, et commença le louer et magnifier ', premièrement de sa vertu et bonnes mœurs, secondement de son savoir, tiercement de sa noblesse, quartdnent de sa beauté corporelle. Et pour le quint ' doucement l'exhortoit à révérer son père en toute observance, lequel tant s'estudioit à bien le faire instrurrre, enfin le prioit qu'il le voulsist * retenir pour le moindre de ses serviteurs. Car autre don pour le présent ne requéroit des cieux, sinon qu'il luy fust fait grâce de luy complaire en quelque service agréable.
Le tout fut par iceluy proféré avec gestes tant propres, prononciation tant distincte, voix tant éloquente, et langage tant orné et bien latin que mieux ressembloit un Gracchus ou un Cicéron qu'un jouvenceau de ce siècle.
Mais toute la contenance de Gargantua fut qu'il se prit à pleurer comme une vache, et se cachoit le visage de son bonnet, et ne fut possible de tirer de luy une parole.
1. Diseurs de niaiseries. — 2. Glorifier. — 3. Cinquièmement. — 4. Voulût.
Dont son père fut tant courroussé qu'il voulut occire maistre Jobelin. Mais ledit des Marays l'eugarda ^ par belle remonstrance qu'il luy fît, en .nanière que fut son ire - modérée. Puis commanda qu'il fust payé de ses gages, et qu'on le fist bien chopiner sophistiquement ^; ce fait, qu'il allast à tous les diables.
Maistre Jobelin party de la maison, consulta Grandgousier avec le viceroy quel précepteur l'on luy pourroit bailler, et fut avisé entre eux que à cest office seroit mis Ponocrates, pédagogue de Eudémon, et que tous ensemble iroient à Paris, pour connoistre quelle estoit l'estude des jouvenceaux de France pour iceluy temps.
JusLement « en ceete mesme saison, Fayolcs, quart* roy de Numidie envoya à Grandgousier une jument, la plus énorme et la plus grande que fust oncques vue. » C'est une monture qui vient fort à propos pour Gargantua.
A peine arrivé à Paris, le géant se signale par quelques prouesses dont il est seul capable. II considère les grosses cloches de Nostre Dame, les fait sonner i bien harmonieusement. Ce que faisant, luy vint en pensée qu'elles serviroient bien de campanes ^ au col de sa jument, laquelle il vouloit renvoyer à son père , toute chargée de fromages de Brie et de harans frais, s II les emporte. De là, grand émoi dans la ville.
Toute la ville fut esmue en sédition, comme vous savez que à ce ils sont tant faciles que les nations estranges ^ s'esbahissent de la patience, ou (pour mieux dire) de la stupidité des rois de France, les-
1. L'en empêcha. —2. Colère. — 3. Boire comme un sophiste. — 4 Quatrième. — '6. Cloclies, sonnettes. — 6. Etrangères.
quels autrement par bonne justice ne les refrènent, vus les inconvénients qui en sortent de jour en jour. Plust à Dieu que je susse l'officine en laquelle sont forgés ces schismes et monopoles, pour les mettre en évidence es confréries de ma paroisse! Croyez que le lieu auquel convint ' le peuple, tout folfré et habe- Hné ^, fut Sorbonne, où lors estoit, maintenant n'est plus, l'oracle de Lutèce. Là fut proposé le cas, et remonstré l'inconvénient des cloches transportées.
Après avoir bien ergoté pro et contra, fut conclu en baralipton ^, que l'on enverroit le plus vieux et suffisant de la faculté vers Gargantua, pour luy remonstrer l'horrible inconvénient de la perte d'icelles cloches. Et, non obstant la remonstrance d'aucuns * de l'Université, qui alléguoient que ceste charge mieux compétoit ^ à un orateur qu'à un sophiste, fut à ceste affaire eslu nostre maistre Janotus,
Comment Janotus fut envoyé pour recouvrer de Gargantua les grosses doches.
Maistre Janotus, tondu à la césarine *, vestu de son lyripipion ' à l'antique, et bien antidote l'estomac de coudignac de four * et eau béniste de cave ^ se trans-
1. Se rassembla. — 2. AlToIé et ahuri. — 3. Une des formes du syllogisme, ou raisonnement. — 4. Quelques-uns. — 5. Convenait. — 6. Portant les cheveux courts, comme les Césars. — 7. Sorte de capuchon. — 8. Le coudignac ou cotignac est une gelée de coing : le coudignac de four est tout simpleraeul. du pain. — 9. Du vin.
porta au logis de Gargantua, louchant * devant soy trois vedeaux ^ à rouge museau, et trainant après cinq ou six maistres inertes ^, bien crottes à profit de mesnage *.
A l'entrée les rencontra Ponocrates, et eut frayeur en soy, les voyant ainsi desguisés, et pensoit que fussent quelques masques hors du sens. Puis s'enquesta à quelqu'un desdits maistres inertes de la bande que quéroit ceste mommerie. Il luy fut respondu qu'ils demandoient les cloches leur estre rendues.
Soudain ce propos entendu, Ponocrates courut dire les nouvelles à Gargantua, afin qu'il fust prest de la response, et délibérast sur le champ ce que estoit de faire ^. Gargantua admonesté du cas ^, appela à part Ponocrates son précepteur, Philotime son maistre d'hostel. Gymnaste son escuyer, et Eudémon; et sommairement conféra avec eux sur ce qu'estoit tant à faire que à respondre.
Tous furent d'avis qu'on les menast au retrait du gobelet^, et là on les fist boire rustrement; et, afin que ce tousseux n'enlrast en vaine gloire, pour à sa requeste avoir rendu les cloches. Ton mandast, cependant qu'il chopineroit, quérir le prévost de la ville, le recteur de la faculté, et le vicaire de l'église, esquels, davant que le sophiste eust proposé sa commission, l'on délivreroit les cloches. Après ce, iceux présens, l'on oyroit sa belle harangue. Ce que fut
1. Faisant marclier.— 2. Bedeaux ou appariteurs. — 3. Calembour sur maistres es arts. — 4. N'ayant rien laissé perdre de la boue. — o. Ce qu'il fallait faire. — 6. Averti de l'afTaire. — 1. A l'office.
fait : et, les susdits arrivés, le sophiste fut en pleine salle introduit, et commença ainsi que s'ensuit, en toussant.
La harangue de maistre Janotus faite à Gargantua pour recouvrer les cloches.
« Ehen, hen, hen, mna dies ', monsieur, mna dies. Et vobis, messieurs. Ce ne seroit que bon que nous rendissiez nos cloches, car elles nous font bien besoing. Hen, hen, hasch. Nous en avions bien autrefois refusé de bon argent de ceux de Londres en Cahors, si avions nous de ceux de Bordeaux en Brie *, qui les vouloient acheter pour la substantifique qualité de la complexion élémentaire qui est intronifiquée en la terrestréité de leur nature quidditative pour extranéiser les halots et les turbines " sus nos vignes, vraiement non pas noslres, mais d'icy auprès. Car, si nous perdons le piot \ nous perdons tout, et sens, et loy.
« Si vous nous les rendez à ma requeste, je y gaigneray dix pans ^ de saulcisses, et une bonne paire de chausses qui me feront grand bien à mes jambes,
1. Corruption debonadies, bonjour. — 2. Londres et Bordeaux sont réellement les noms de deux villages situés le premier près de Marmande (Lot-et-Garonne), le second près de Villeparisis (Seine-et-Marne). — 3. Rabelais se moque du jargon de la scolastique. La phrase veut dire : à cause de la qualité' substantielle des éléments complexes, inhérente à leur îiature matérielle pour chasser les grêles et les orages. — 4. Vin. — 5. Pour empan, mesure de longueur.
OU ils ne me tiendront pas promesse. Ho, par Dieu, Domine ', une paire de chausses est bonne, et vir sapiens non abhorrebit eam -. Ha, ha, il n'a pas paire de chausses qui veut. Je le say bien, quant est de moy ^. Advisez, Domine, il y a dix huit jours que je suis à matagraboliser * ceste belle harangue : Reddite quœ sunt Cœsaris Cœsari, et quœ sunt Dei Deo. Ibi jacet lepus ^ Par ma foy. Domine, si voulez souper avec moy in caméra, par le corps Dieu, caritatis, nos faciemus bonum chérubin ^. Ego occidi unum porcum, et ego habet bonus vina \ Mais, de bon vin on ne peut faire mauvais latin. Or sus, de parte Dei, date nobis clochas nostras ^
« 0, monsieur, Domine, clochi doua minor nobis ^. Dea ^°! est bonum urbis *'. Tout le monde s'en sert. Si vostre jument s'en trouve bien, aussi fait nostre Faculté, quse comparata est jumentis insipientibus, et similis facta est eis, Psalmo nescio quo '-; si l'avois je bien quoté en mon paperat, et est unum bonum Achilles '^. Hen, hen, ehen, hasch. Çà je vous prouve que me les devez bailler. Ego sic argumentabor '*. Omnis clocha clochal)ilis in clocherio clochando, clochans clochativo, clochare facit clochabiliter clo-
1. Monsieur. — 2. El un homme sage n'en aura pas horreur, ne la refusera pas. — 3. Quant à moi. — 4. Préparer. — 5. Rendez à César ce qui est, à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. Là git le lièvre. — 6. Dans la chambre de charité, nous ferons bonne chère. — 7. J'ai tué un porc et j'ai de bon vin. — 8. De par Dieu donnez-nous nos cloches. — 9. Donnez-nous notre petite cloche. — 10. Dà. — 11. C'est le bien de la ville. — 12. Qui a été comparée aux bêtes de somme sans intelligence, et est devenue semblable à elles, psaume je ne sais lequel. — 13. Et c'est un bon Achille (argument sans réplique). — 14. J'argumenterai ainsi.
chantes '. Parisius habet clochas. Ergo gluc ^ Ha, ha, c'est parlé, cela. Il est in tertio primse, en Darii^, ou ailleurs. Par mon âme, j ay vu le temps que je faisois diables de arguer. Mais de présent je ne fais plus que resver, et ne me faut plus doresnavant que bon vin, bon lit, le dos au feu, le ventre à table, et escuelle bien profonde. Hay, Domine, je vous prie, in nomine Patris et Filii et Spiritus sancti, Amen, que nous rendez nos cloches : et Dieu vous gard de mal, et Nostre Dame de Santé, qui vivit et régnât per omnia ssecula saeculorum. Amen. Hen hasch, hasch, grrenhen hasch.
« Verum enim vero, quando quidem, dubio procul, Edepol, quoniam, ita, certe, meus deus fidius ^ une ville sans cloches est comme vm aveugle sans baston, un asne sans cropière, et une vache sans cymbales ^ Jusques à ce que nous lés ayez rendues, nous ne cesserons de crier après vous comme un aveugle qui a perdu son baston, de brailler comme un asne sans cropière, et de bramer comme une vache sans cymbales. Un quidam lalinisateur, demeurant près l'hostel Dieu, dit une fois qu'il désiroit qu'elles fussent de plumes, et le batail '^ fust d'une queue de renard, pour ce qu'elles luy engendroient la chronique ' aux tripes du cerveau, quand il composoit ses vers car-
1. M. Marty Laveaux traduit ainsi : Toute cloche clochable en clochant dans le clocher, clochant par le clochatif, fait clocher clochahlement les clochantes. — 2. Le Parisien a des cloches. Donc, gluc. — 3. Le syllogisme appelle en Daiii est en efTet le troisième de la première espèce. — 4. Amas incohérent de conjonctions et d'exclamalions. — 5. Sonnettes. — 6. Le battant. — 7. Maladie chronique.
miniformes MVIais, nacpetetin, pelelac, Liquc, torche, lorgne, il fut déclaré hérétique. Nous les faisons comme de cire. Et plus n'en dit le déposant. Valete et plaudite ^ Calepinus recensui ^. »
Comment le sophiste emporta son drap et comment il eut procès contre les autres maistres.
Le sophiste n'eut si tost achevé que Ponocrates et Eudémon s'esclaffèrent de rire tant profondément que en cuidèrent * rendre l'ame à Dieu, ne plus ne moins que Crassus voyant un asne qui mangeoit des chardons, et comme Philémon, voyant un asne qui mangeoit des figues qu'on avait appresté pour le disner, mourut de force de rire. Enseml)lc eux ^ commença rire maistre Janotus, à qui mieux mieux, tant que les larmes leur venoient es yeux, par la véhémente concution de la substance du cerveau : à laquelle furent exprimées ces humidités lacrymales et transcoulées jouxte ^ les nerfs optiques. En quoy par eux estoit Démocrite héraclitisant, et Heraclite démocritisant représenté.
Ces ris du tout sédés ", consulta Gargantua avec ses gens sur ce qu'estoit de faire. Là fut Ponocrates d'avis qu'on fist reboire ce bel orateur. Et, vu qu'il
I. LilLcralement : en forme de vers. Pléonasme. • — 2. Portezvous bien et applaudissez. C'est la foriiuilc finale des comédies latines. — 3. Moi, Calepin, j'ai revu. C'est la formule employée par celui qui a fini de copier ou de revoir un manuscrit, le nom restant naturellement variable. — 4. Crurent. — 5. Avec eux. — 6. Près de. — 7. Apaisés.
leur avoit donné de passe temps et plus fait rire que n'eust Songecreux \ qu'on luy baillast les dix pans de saulcisses mentionnés en la joyeuse harangue, avec une paire de chausses, trois cens de gros bois de moulle ^ vingt et cinq muids de vin, un lit à triple couche de plume ansérine ^, et une escuelle bien capable et profonde, lesquelles disoit estre à sa vieillesse nécessaires.
Le tout fut fait ainsi que avoit esté délibéré, excepté que Gargantua, doutant * que on ne trouvast à l'heure chausses commodes pour ses jambes, doutant aussi de quelle façon mieux duiroient ^ audit orateur, luy fit livrer sept aunes de drap noir, et trois de blanchet ® pour la doublure. Le bois fut porté par les gaigne deniers, les maistres es arts portèrent les saulcisses et escuelle. Maistre Janot voulut porter le drap.
Le bon fut quand le tousseux, en plein acte tenu chez les Mathurins, requit ses chausses et saulcisses : car péremptoirement luy furent déniés, par autant qu'il les avoiC, eus de Gargantua, selon les informations sur ce faites. Il leur remontra que ce avoit esté de gratis, et de sa libérable, par laquelle ils n'estoient mie absous de leurs promesses.
Ce nonobstant, luy fut respondu qu'il se contentast de raison, et que autre bribe n'en auroit.
« Raison?ditJanotus. Nous n'en usons point céans. Traistres malheureux, vous ne valez rien. La terre ne porte gens plus meschans que vous estes, je le say
1. Personnage comique imaginaire, qui figurait dans les œuvres de Gringoire. — 2. Bois à la mesure. — 3. Plume d'oie. — 4. Craignant. — 5. Iraient, conviendraient. — 6. Étoffe légère de laine blanche.
bien : ne clochez pas dans les boiteux. J'ay exercé la meschancelé avec vous. Par la rate Dieu! je advertiray le Roy des énormes abus que sont forgés céans, et par vos mains et menées. Et que je soye ladre s'il ne vous fait tous vifs brusler comme traistres, hérétiques et séducteurs, ennemis de Dieu et de vertu. »
A ces mots, prirent articles contre luy', luy de l'autre costé les fit ajourner -. Somme, le procès fut retenu par la cour, et y est encores. Les magistres ^ sur ce point firent vœu de ne soy descrotter, maistre Janot avec ses adhérens fit vœu de ne se mouscher, jusques à ce qu'en fust dit par arrest définitif.
Par ces vœux sont jusques à présent demourés et crotteux et morveux, car la cour n'a encore bien grabelé * toutes les pièces. L'arrest sera donné es prochaines calendes grecques, c'est à dire : jamais. Comme vous savez qu'ils font plus que Nature, et contre leurs articles propres. Les articles de Paris chantent que Dieu seul peut faire choses infinies. Nature ne fait rien immortel : car elle met fin et période à toutes choses par elle produites. Mais ces avaleurs de frimars ^ font les procès devant eux pendans et infinis et immortels. Ce que faisans, ont donné lieu et vérifié le dit de Chilon Lacédémonien, consacré en Delphes, disant misère estre compagne de procès, et gens plaidoyans misérables. Car plus tost ont fin de leur vie que de leur droit prétendu.
1. Rédigèrent par articles leurs accusations. — 2. Citer en justice. — 3. Maîtres. — 4. Examiné. — 5. De brouillards, parce que les audiences avaient lieu le matin.
11 (!sl temps, cependant, de penser aux études. Mais Ponocrates veut d'abord observer son élève, connaître les habitudes qu'il a prises sous ses premiers précepteurs. Ces habitudes sont détestables. Boire, manger, dormir, voilà les trois principales occupations de Gargantua. Il étudie bien <i quelque meschante demie heure », mais sans beaucoup d'attention, car « son âme est en la cuisine. » On s'explique comment il a pu mettre plus de cinq ans à apprendre l'alphabet. Voici d'ailleurs le tableau d'une journée de Gargantua, d'après la discipline de maître Thubal Ilolopherne et de maître Jobelin Bridé.
L'estude de Gargantua, selon la discipline de ses précepteurs Sophistes.
Gargantua voulut de tout son sens es'tudier à la discrétion de Ponocrates, mais iceluy pour le commencement ordonna qu'il feroit à sa manière accoustumée, afin d'entendre par quel moyen, en si long temps, ses antiques précepteurs l'avoient rendu tant fat, niays, et ignorant.
Il dispensoit donc son temps en telle façon que ordinairement il s'esveilloit entre huit et neuf heures, fust jour ou non : ainsi l'avoient ordonné ses régens antiques, alléguant ce que dit David : Vanum est vobis Mite lucem sur gère ^
Puis se gambadoit parmy le lit quelque temps, et se habilloit selon la saison, mais volontiers portoit il une grande et longue robe de grosse frise ^ fourrée de renards. Après se pcignoit du peigne de Almain ^,
1. 11 est inutile de vous lever avant le jour. — 2. Eloiïe de laine. — 3. Docteur célèbre pour sa négligence. Ûa a pensé aussi que Almain signifie Allemand.
LA VIE TRES nORRIFIQUE DU GRAND GARGANTUA 25
c'esloit des quatre doigts et le poulce. Car ses précepteurs disoient que soy autrement peigner, laver et nettoyer esloit perdre son temps en ce monde.
Puis desjeunoit pour abattre la rosée et mauvais air : belles tripes frites, belles charbonnades ', beaux jambons, belles cabirotades -, et force soupes de prime ^.
Ponocrates luy rcinonstroit que tant soudain ne devoit repaistre, au partir du lit, sans avoir premièrement fait quoique exercice. Gargantua respondit : « Quoy? n'ay je fait suffisant exercice? Je me suis vautré six ou sept tours parmy le lit, davant que me lever. Ne est ce assez? Le pape Alexandre ainsi faisoit par le conseil de son médecin juif, et vesquit * jusques à la mort, en despit des envieux. Mes premiers maistres me y ont accoustumé, disans que le desjeuner laisoit bonne mémoire : pourtant ^ y buvoient les premiers. Je m'en trouve fort bien, et n'en disne que mieux.
« Et me disoit maistre Tubal (qui fut le premier de sa licence à Paris), que ce n'est tout l'avantage de courir bien tost \ mais bien de partir de bonne heure : aussi n'est ce la santé totale de nostre humanité boire à tas, à tas, à tas, comme canes, mais oui bien de boire matin. »
Puis estudioit quelque meschante demie heure, les yeux assis dessus son livre, mais (comme dit le Comique)'' son ame estoit en la cuisine.
1. Tranches de bœuf grillées. — 2. Grillades de clievreau. — 3. Ou appelait ainsi, dans les monastères, des sortes de tartines trempées dans du bouillon. — 4. Vécut. — 5. C'est [lourquoi. — 6. Vite. — 7. Térence.
Puis s'asseoit à table. Et commençoit son repas par quelques douzaines de jambons, de langues de bœuf fumées, de boutargues ', d'andouilles, et tels autres avant coureurs de vin.
Cependant quatre de ses gens luy jetoient en la bouche Fun après l'autre continuement moustarde à pleines palerées; puis buvoit un horrifique trait de vin blanc. Après, mangeoit selon la saison viandes' à son appétit, et lors cessoit de manger quand le ventre luy tiroit.
A boire n'avoit point fin ni canon ^. Car il disoit que les metes* et bornes de boire estoient quand, la personne buvant, le liège de ses pantoufles enfloit en haut d'un demy pied.
Puis se lavoit les mains de vin frais, s'escuroit les dents avec un pied de porc, et devisoit joyeusement avec ses gens : puis, l'on desployoit force chartes ^, force dez, et renfort de tabliers ®.
Après avoir bien joué et passé temps, convenoit boire quelque peu : c'esloient onze peguadz '' pour homme. Et, soudain après banqueter, c'estoit sus un beau banc ou en beau plein lit s'estendre et dormir deux ou trois heures sans mal penser ni mal dire.
Luy esveillé, secouoit un peu les oreilles : cependant estoit apporté vin frais; là buvoit mieux que jamais.
Puis commençoit estudier quelque peu, et patenostres en avant, pour lesquelles mieux en forme expédier, montoit sus une vieille mule, laquelle avoit
1. Sorte de cervelas composé d'œufs de poisson sales. — 2. Mels. — 3. Règle. — 4. Limites. — 5. Cartes. — 6. Echiquiers, damiers. — 1. Pot de vin (Languedoc).
servi neuf rois : ainsi marmottant de la bouche et dodelinant de la teste, allait voir prendre quelque connil ' aux fîletz.
Au retour se transportoit en la cuisine pour savoir quel roust estoit en broche.
Et soupoit très bien, par ma conscience, et volontiers convioit quelques buveurs de ses voisins, avec lesquels buvant d'autant, comptoient des vieux jusques es nouveaux ^.
Après souper venoient en place les beaux évangiles de bois, c'est à dire force tabliers, ou le beau flux ^ Puis dormoit sans desbrider jusques au lendemain huit heures.
A celte existence toute matérielle, Pouocrate fait succéder une éducation intelligente et forte. Sans mépriser le secours de la mémoire, il la réduit à son rôle secondaire, et cherche surtout à éveiller chez Gargantua la curiosité et la réflexion. Dans une journée dont Rabelais ne néglige aucun détail, se succèdent l'élude, les divertissements, les conversations instructives, et les exercices du corps si nécessaires au futur chevalier.
Comment Gargantua fut institué par Ponocrates
en telle discipline qu'il ne perdoit
heure du jour.
Quand Ponocrates connut la vicieuse manière de vivre de Gargantua, délibéra autrement le instituer en lettrés, mais pour les premiers jours le toléra,
1. Lapin. — 2. Des vins vieux aux nouveaux. — 3. Sorte de jeu de cartes.
considérant que nature ne endure mutations soudaines sans grande violence.
Pour donc mieux son œuvre commencer, supplia un savant médecin de celuy temps, nommé maistre Théodore, à ce qu'il considérast si possible estoit remettre Gargantua en meilleure voie. Lequel le purgea canoniquement * avec ellébore de Anticyre, et par ce médicament luy nettoya toute l'altération et perverse habitude du cerveau. Par ce moyen aussi Ponocrates luy fît oublier tout ce qu'il avoit appris sous ses antiques précepteurs, comme faisoit Timothée à ses disciples qui avoient esté instruits sous autres musiciens.
Après en tel train d'estude le mit qu'il ne perdoit heure quelconque du jour : ains "^ tout son temps consommoit en lettres et honneste savoir.
Se esveilloit donc Gargantua environ quatre heures du matin. Cependant qu'on le frottoit, luy estoit lue quelque pagine ^ de la divine Escriture, hautement et clairement, avec prononciation compétente * à la matière, et à ce estoit commis un jeune page natif de Basché, nommé Anagnostes^. Selon le propos et argument de ceste leçon, souventes fois se adonnoit à révérer, adorer, prier, et supplier le bon Dieu : duquel la lecture monstroit la majesté et jugemens merveilleux.
Son précepteur répétoit ce que avoit esté lu, luy exposant* les points plus obscurs et difïiciles.
Consideroient Testât du ciel, si tel estoit comme
1. Selon les règles. — 2. Mais. — 3. Pags. — 4. Convenint. - 5. En grec, lecteur. — 6. Expliquant.
lavoient noté au soir précédent, et quels signes entroit le soleil, aussi la lune pour icelle journée.
Ce fait, estoit habillé, peigné, testonné ', accoustré et parfumé, durant lequel temps on luy répétoit les leçons du jour d'avant. Luy mesmes les disoit par cœur, et y fondoit quelques cas pratiques et concernans Testât humain, lesquels ils estendoient^ aucunes fois jusques deux ou trois heures, mais ordinairement cessoient lors qu'il estoit du tout" habillé.
Puis par trois bonnes heures luy estoit faite lecture.
Ce fait, issoient hors, toujours conférans des propos de la lecture, et se desportoient en Bracque '' ou es prez, et jouoient à la balle, à la paulme, à la pile trigone ^ galantement se exerçans les corps comme ils avoient les âmes auparavant exercé.
Tout leur jeu n'estoit qu'en liberté, car ils laissoient la partie quand leur plaisoit, et cessoient ordinairement lorsque suoient parmy le corps ou estoient autrement las. Adonc estoient très bien essués'', et frottés, changeoient de chemise : et doucement se pourmenans alloient voir si le disner estoit prest. Là attendans récitoient clairement et éloquentement quelques sentences retenues de la leçon.
Cependant monsieur l'appétit venoit, et par bonne opportunité '' s'asseoient à table.
Au commencement du repas estoit lue quelque
1. CoifTé. — 2. Pro!otif?eaient. — 3. Tout à fait. — 4. Se rendaient en Bracque. Suivant les uns : Au chien braque, célèbre jeu de paume; suivant d'autres, place de l'Estrapade, appelée alors carrefour de Brague. — 5. Jeu de balle à trois. — 6. Essuyés. — 1. Au bon moment.
histoire plaisante des anciennes prouesses, jusques à ce qu'il eust pris son vin. Lors, si boa sembloit, on continuoit la lecture : ou commençoient à deviser joyeusement ensemble, parlans, pour les premiers mois, de la vertu, propriété, efficace \ et nature, de tout ce que leur estoit servy à table : du pain, du vin, de Teau, du sel, des viandes, poissons, fruicts, herbes, racines, et de l'apprest d'icelles. Ce que faisant apprit en peu de temps tous les passages à ce compétens en Pline, Athénée, Dioscorides, Julius PoUux, Galen, Porphyre, Oppien, Polybe, Héliodore, Aristoteles, Elien, et autres. Iceux propos tenus, faisoient souvent, pour plus estre assurés, apporter les livres susdits à table. Et si bien et entièrement retint en sa mémoire les choses dites, que pour lors n'estoit médecin qui en sust à la moitié tant comme il faisoit.
Après devisoient des leçons lues au matin, et parachevant leur repas par quelque confection de cotoniat-, se lavoit les mains et les yeux de belle eau fraische, et rendoient grâces à Dieu par quelques beaux cantiques faits à la louange de la munificence et bénignité divine. Ce fait, on apportoit des chartes^, non pour jouer, mais pour y apprendre mille petites gentillesses et inventions nouvelles, lesquelles toutes issoient* de Arithmétique.
En ce moyen entra en affection de icelle science numérale, et tous les jours après disner et souper y passoit temps aussi plaisantement qu'il souloit ^ ea
1. Efficacité. — 2. Cotignac, confiture de coing. — 3. Cartes. — 4. Dérivaient. — 5. Avait coutume.
LA VIE TRÈS nORRIFIQUE DU GRAND GARGANTUA 31
dez OU es chartes. A tant ' sut d'icelle et théorique et pratique, si bien que Tunstal Angloys *, qui en avoit amplement escrit, confessa que vraiment, en comparaison de luy il n'y entendoit que le haut allemand.
Et non seulement d'icelle, mais des autres sciences mathématiques, comme géométrie, astronomie, et musique. Car attendans la concoction et digestion de son past *, ils faisoient mille joyeux instrumens et figures géométriques, et de mesmes pratiquoient les canons astronomiques *. Après se esbaudissoient ^ à chanter musicalement à quatre et cinq parties, ou sus un thème à plaisir de gorge.
Au regard des instrumens de musique, il apprit jouer du lue ^, de l'espinette, de la harpe, et de la viole.
Geste heure ainsi employée, se remettoit à son estude principale par trois heures ou davantage, tant à répéter la lecture matutinale ^ que à poursuivre le livre entrepris, que aussi à escrire et bien traire ' et former les antiques et romaines lettres.
Ce fait, issoient ^ hors leur hostel, avec eux un jeune gentilhomme de Touraine nommé l'escuyer Gymnaste, lequel luy monstroit l'art de chevalerie.
Changeant donc de vestement, montoit sur un coursier, sus un roussin, sus un genêt, sus un cheval barbe, cheval légier, et lui donnoit cent carrières, le faisoit voltiger en lair, franchir le fossé, sauter le
1. Alors. — 2. Évêque anglais, auteur d'un traité d'arithmétique en latin. — 3. Repas. — 4. Lois de l'astronomie. — 5. Se divertissaient. — 6. Luth. — 1. Matinale. — 8. Tracer. — 9. Sortaient.
palis, court tourner en un cercle, tant à dextre comme à senestre '.
Là rompoit non la lance, car c'est la plus grande resverie ^ du monde, dire : « J'ay rompu dix lances en tournoy ou en bataille. » Un charpentier le feroit bien. Mais louable gloire est d'une lance avoir rompu dix de ses ennemis.
De sa lance donc assérée, verde et roide, rompoit un huis ", enfonçoit un harnois, acculoit un arbre *, enclavoit un anneau, enlevoit une selle d'armes, un aubert, un gantelet.
Le tout faisoit armé de pied en cap. Au regard de fanfarer et faire les petits popismes ^ sus un cheval, nul ne le fît mieux que luy. Singulièrement estoit appris à sauter hastivement d'un cheval sus l'autre sans prendre terre, et de chascun costé, la lance au poing, monter sans estriviers, et sans bride guider le cheval à son plaisir. Car telles choses servent à discipline militaire.
Un autre jour se exerçoit à la hasche, laquelle tant bien crouloit ^, tant souplement avaloit en taille ronde "^^ qu'il fut passé chevalier d'armes en campagne et en tous essays.
Puis bransloit la picque, sacquoit ^ de l'espée à deux mains, de l'espée bastarde ', de l'espagnole, de la dague et du poignard, armé, non armé, au bouclier, à la cappe '", à la rondelle *'.
1. A droite comme à gauche. — 2. Sottise. — 3. Porte. — 4. Déracinait un arbre. — 5. Elégances d'un cavalier. — 6. Agitait. — 7. Abaissait par un mouvement circulaire. — 8. Frappait brusquement. — 9. Sorte de grande épée. — 10. Le bras enveloppé dans son manteau. — 11. Petit bouclier rond.
Couroit le cerf, le chevreuil, Tours, le daim, le sanglier, le lièvre, la perdrix, le faisan, Toutarde. Jouoit à la grosse balle, et la faisoit bondir en l'air, autant du pied que du poing.
Luttoit, couroit, sautoit : non à trois pas un saut, non à cloche pied, non au saut d'Allemand, car, disoit Gymnaste, tels sauts sont inutiles et de nul bien en guerre, mais d'un saut persoit ' un fossé, voloit sus une haye, montoit six pas encontre une muraille, et rampoit en ceste façon à une fenêtre de la hauteur d'une lance.
Nageoit en profonde, eau, à l'endroit, à l'envers, de costé, de tout le corps, des seuls pieds, une main en l'air, en laquelle tenant un livre transpassoit toute la rive de Seine sans iceluy mouiller, et tirant par les dents son manteau, comme faisoit Jules César; puis d'une main entroit par grande force en un bateau, d'iceluy se jetoit de rechef en l'eau la teste première, sondoit le parfond *, creusoit les rochers, plongeoit es abysmes et gouffres. Puis iceluy basteau tournoit, gouvernoit, menoit hastivement, lentement, à fil d'eau, contre cours, le retenoit en pleine escluse, d'une main le guidoit, de l'autre s'escrimoit avec un grand aviron, tendoit le vêle ^, montoit au mat par les traits *, couroit sus les branquars ^, adjustoit la boussole, contreventoit les boulines ", bandoitle gouvernail.
Issant de l'eau roidement montoit encontre la montagne, et devaloit aussi franchement, gravoit '' es
\. Franchissait. — 2. Le fond. — 3. Voile. — 4. Cordages. — î). \ergues. — 6. Tirait la voile en avant avec un cordage appelé bouline. — 7. Grimpait.
arbres comme un chat, sautoit de Tune en l'autre comme un escurieux *; abatoit les gros rameaux comme un autre Milo ; avec deux poignards acérés et deux poinçons esprouvés, montoit au haut d'une maison comme un rat, descendoit puis du haut en bas en telle composition des membres, que de la chute n'estoit aucunement grevé ^
Jetoit le dard, la barre, la pierre, la javeline, l'espieu, lahalebarde; enfonçoit l'arc, bandoit es reins les fortes arbalestes de passe ^ visoit de l'arquebuse à l'œil, affustoit le canon, tiroit à la butte, du bas en mont, d'amont en val, devant, de costé, en arrière, comme les Parthes.
On luy attachoit un cable en quelque haute tour, pendant en terre : par iceluy avec deux mains montoit, puis devaloit si roidement, et si assurément, que plus ne pourriez parmy un pré bien égalé.
On luy mettoit une grosse perche appuyée à deux arbres : à icelle se pendoit par les mains, et d'icelle alloit et venoit sans des pieds à rien toucher, que à grande course on ne l'eust pu aconcevoir *.
Et pour se exercer le thorax et poulmons crioit comme tous les diables. Je l'ouy une fois appelant Eudémon depuis la porte Saint Victor jusques à Montmartre. Stentor n'eut oncques telle voix à la bataille de Troye.
Et pour galentir * les nerfs, on luy avoit fait deux grosses saulmones ^ de plomb, chascune du poids de huit mille sept cens quintaux, lesquelles il nommoit
1. Écureuil. — 2. Endommagé. — 3. Grosses arbalètes. — 4. Atteindre. — 5. Fortifier. — 6. Masse de plomb, telle qu'elle sort de la fonte.
altères. Icelles prenoit de terre en chascune main, et les élevoit en l'air au dessus de la teste et les tenoit ainsi sans soy remuer trois quars d'heure ou davantage, que estoit une force inimitable.
Jouoit aux barres avecques les plus fors. Et quand le point advenoit, se tenoit sus ses pieds tant roidement qu'il se abandonnoit es plus adventureux en cas qu'ils le fissent mouvoir de sa place, comme jadis faisoit Milo. A Timitation duquel aussi tenoit une pomme de grenade en sa main, et la donnoit à qui lui pourroit oster.
Le temps ainsi employé, luy frotté, nettoyé, et refraischy d'habillement, tout doucement retournoit, et passans par quelques prez ou autres lieux herbus, visitoient les arbres et plantes, les conférans avec les livres des anciens qui en ont escrit (comme Théophraste, Dioscorides, Marinus, Pline, Nicander , Macer, et Galen), et en emportoient leurs pleines mains au logis, desquelles avoit la charge un jeune page nommé Rhizotome \ ensemble des marrochons ^, des pioches, cerfouettes ', bêches, tranches *, et autres instrumens requis à bien arborizer.
Eux arrivés au logis, cependant qu'on apprestoit le souper, répétoient quelques passages de ce qu'avoit esté lu et s'asseoient à table.
Notez icy que son disner estoit sobre et frugal, car tant seulement mangeoit pour refréner les aboys de l'estomach, mais le souper estoit copieux et large. Car tant en prenoit que lui estoit de besoin à soy
1. En grec, coiipe-racines. — 2. Sortes de sarcloirs. — 3. Outils pour remuer la terre autour des plantes. — 4. Tranchoirs.
entretenir et nourrir, ce que est la vraye diète ' prescrite par Tart de bonne et sure médecine, quoy qu'un tas de badaulx médecins, herselés ^ en l'officine des Sophistes, conseillent le contraire.
Durant iceluy repas estoit continuée la leçon du disner, tant que bon sembloit : le reste estoit consommé en bons propos tous lettrés et utiles.
Après grâces rendues, se adonnoient à chanter musicalement, à jouer d'instrumens harmonieux, ou de ces petits passe temps qu'on fait es chartes, es dez et gobelets; et là demouroient faisans grand chère et s'esbaudissans ^ aucunes foys ^ jusques à l'heure de dormir : quelquefois alloient visiter les compagnies des gens lettrés, ou de gens qui eussent vu pays estranges ^.
En pleine nuit, davant que soy retirer, alloient au lieu de leur logis le plus descouvert voir la face du ciel; et là notoient les comètes si aucunes " esloient, les figures, situations, aspects, oppositions et conjonctions des astres.
Puis avec son précepteur récapituloit brièvement à la mode des Pythagoriques tout ce qu'il avoit lu, vu, su, fait, et entendu au decours de toute la journée.
Si prioient Dieu le créateur en l'adorant et ratifiant leur foy envers luy, et le glorifiant de sa bonté immense, et luy rendant grâce de tout le temps passé, se recommandoient à sa divine clémence pour tout l'advenir. Ce fait, entroient en leur repos.
1. Régime. — 2. Harcelés, rompus à la discussion. — 3. S'amusant. — 4. Quelquefois. — 5. Étrangers. — 6. Quelques- ijnt;s.
Comment Gargantua employoit le temps quand l'air estoit pluvievix.
S'il advenoit que l'air fust pluvieux et intempéré, tout le temps davant disner estoit employé comme de coustumc, excepté qu'il faisoit allumer un beau et clair feu pour corriger l'intempérie de l'air. Mais après disner, en lieu des exercitations, ils demouroient en la maison, et, par manière d'apothérapie \ s'esbatoient à botteler du foin, à fendre et scier du bois, et à battre les gerbes en la grange. Puis estudioient en l'art de peinture et sculpture, ou révoquoient ' en usage l'antique jeu des taies ^, ainsi qu'en a escrit Léonicus^ et comme y joue noslre bon amy Lascaris ^.
En y jouant recoloient " les passages des auteurs anciens esquels est faite mention ou prise quelque métaphore sus iceluy jeu. Semblablement ou alloient voir comment on tiroit les métaux, ou comment on fondoit l'artillerie; ou alloient voir les lapidaires, orfèvres et tailleurs de pierreries, ou les alchimistes et monnoyeurs, ou les hautelissiers \ les tissotiers *, les veloutiers, les horologiers, les miralliers ', imprimeurs, organistes, teinturiers et autres telles sortes d'ouvriers, et partout donnans le vin, apprenoient et considéroient l'industrie et invention des mestiers.
i. Exercice hygiénique. — 2. Rappelaient. — 3. Jeu des sselets. — 4. Vénitien, auteur d'un traité sur le jeu des osselets.
- 5. Jean Lascaris, qui répandit en Europe les études grecques.
- G. Repassaient. — 1. Faiseurs de tapisseries de haute lisse,
- 8. Tisseurs de rubans. — 9. Miroitiers.
Alloient ouir les leçons publiques, les actes solennels, les déclamations, les plaidoiés des gentils advocats, les concions ' des prescheurs évangéliques.
Passoit par les salles et lieux ordonnés pour Tescrime, et là contre les maistres essayoit de tous basions -, et leur monstroit par évidence que autant, voire plus, en savoit que iceux.
Et au lieu d'arboriser visitoient les boutiques des drogueurs, herbiers, et apothicaires, et soigneusement considéroient les fruicts, racines, feuilles, gommes, semences, ensemble aussi comment on les ddultéroit ^.
Alloit voir les basteleurs, trejectaires et thériacleurs *, et considéroit leurs gestes, leurs ruses, leurs sûubressauts et beau parler; singulièrement^ de ceux de Chauny en Picardie, car ils sont de nature grands jaseurs et beaux bailleurs de balivernes en matière de cinges verds ^
Eux reîournés pour souper, mangeoient plus sobrement que es autres jours et viandes plus dessicatives et exténuantes : afin que l'intempérie humide de l'air, communiquée au corps par nécessaire conhnité '', fust par ce moyen corrigée et ne leur fust incommode par ne soy estre exercités, comme avoient de coustume.
Ainsi fut gouverné Gargantua, et continuoit ce procès ^ de jour en jour, profitant comme entendez que peut faire un jeune homme selon son âge de bon sens, en tel exercice ainsi continué. Lequel combien
1. Sermons. — 2. Armes. — 3. Altérer, falsifier. — 4. Faiseurs de tours et charlatans. — 5. En particulier. — 6. Choses fantastiques. — 1. Voisinage. — 8. Marche.
LA VIE TRES UORRIl'IQUE DU GRAND GARGANTUA 39
que semblast pour le commencement difficile, en la continuation tant doux fut, légier et délectable, que mieux ressembloit un passe temps de roy que i'estude d'un escholier.
Toutesfois Ponocrates, pour le séjourner ' de ceste véhémente intention ^ des esprits, advisoit une fois le mois quelque jour bien clair et serein, auquel bougeoient au matin de la ville, et alloient ou à Gentilly, ou à Boulogne, ou à Muntrouge, ou au pont de Charenton, ou à Vanves, ou à Suint Cloud. Et là passoient toute la journée à faire la plus grande chère dont ils se pouvoient adviser : raillans, gaudissans ^, buvans d'autant, jouans, chantans, dansans, se vautrans eii quelque beau pré, dénigeans des passereaux, prenans des cailles, peschans aux grenoilles et escrevisses.
Mais encore que celle journée fust passée sans livres et lectures, point elle n'estoit passée sans profit. Car en beau pré, ils recoloient par cœur quelques plaisans vers de l'Agriculture de Virgile *, de Hésiode ^, du Rustique de Politian ®; descrivoient quelquesplaisans épigrammes en latin, puis les mettoienl par rondeaux et ballades en langue françoise.
Après avoir exposé ainsi ses idées sur l'éducation, après avoir opposé à la vieille instruction scolaslique une discipline plus sage et plus pratique, Rabelais montre ce qu'il
1. Reposer, distraire. — 2. Tension, effort. — 3. Se réjouissant. — 4. Les Géorgiques. — 5. Les Travaux et les Jours. — Ange Politien, savant italien du xv° siècle.
pense des devoirs d'un souverain et de l'administration des Etats. A un ambitieux fanfaron et extravagant, Picrochole, il oppose le roi sage et pacifique, Grandgousier, soucieux avant tout du bonheur et de la sécurité de ses sujets. Il raconte ainsi l'origine de la querelle entre les deux princes.
Comment fut mu entre les fouaciers de Lerné
et ceux du pays de Garg-antua, le grand débat
dont furent faites grosses guerres.
En cestuy temps, qui fut la saison de vendanges, au commencement de automne, les bergiers de la contrée estoient à garder les vignes, et empescher que les estourneaux ne mangeassent les raisins.
Auquel temps les fouaciers de Lerné passoient le grand carroy ' menans dix ou douze charges de fouaces - à la ville.
Lesdits bergiers les requirent courtoisement leur en bailler pour leur argent au pris du marché.
A leur requeste ne furent aucunement enclines ' les fouaciers, mais, que pis est, les outragèrent grandement, les appelans trop d'iteulx *, breschedens, plaisans rousseaux, galliers ^, faitneans, friandeaux, bustarins *, talvassiers '', rien ne vaux, rustres, challans, happeloppins, gentils flocquets *, copieux ^, landores '", malotrus, claquedens, et autres tels épithètes diffamatoires, adjoustans que point à eux n'appartenoit manger de ces belles fouaces, mais
1. La grande roule. — 2. Sorte de galette. — 3. Inclinés, disposés. — 4. Gens dont il y a trop. — 5. Galeux ou vauriens. — 6. Ventrus, ivrognes. — 7. Fanfarons. — 8. Freluquets. — 9. Mauvais plaisants. — 10. Impotents.
LA VIE TRES UOimiFlQUE DU GRAND GARGANTUA 41
qu'ils se dévoient contenter de gros pain balle ' et de tourte *.
Auquel outrage un d'entre eux, nommé Forgier, bien honneste homme de sa personne, et notable bachelier ^, respondit doucettement : « Depuis quand avez vous pris les cornes, qu'estes tant rogues devenus? Dea*, vous nous en soûliez ^ volontiers bailler, et maintenant y refusez? Ce n'est fait de bons voisins, et ainsi ne vous faisons nous, quand venez icy acheter nostre beau froment, duquel vous faites vos gasteaux et fouaces ; encores par le marché vous eussions nous donné de nos raisins; mais, par la mère dé ", vous en pourriez repentir, et aurez quelque jour affaire de nous : lors nous ferons envers vous à la pareille, et vous en souvienne. »
Adonc Marque t grand bastonnier de la confrérie des fouaciers, luy dist : « Vraiment tu es bien acreslé '' à ce malin : tu mangeas hersoir trop de mil. Viens ça, viens ça, je te donneray de ma fouace. » Lors Forgier en toute simplesse approcha, tirant un unzain ** de son baudrier '•', pensant que Marquet luy dust deposcher de ses fouaces, mais il luy bailla de son fouet à travers les jambes si rudement que les nœuds y apparaissoient; puis voulut gaigner à la fuite : mais Fnvgier s'escria au meurtre, et à la force, tant qu'il pu., ensemble luy jeta un gros tribard '" qu'il portoit s s son aisselle, et le attaint par la joincture corouale de la teste, sus l'artère crota-
1. Pain grossie, mêlé de son. — 2. Pain de seigle. — 3. Jeune garçon. — 4. Dà. — 5. Aviez coutume. — 6. Par la mère de Dieu. — 7. Fier, levant la crête. — 8. Petite monnaie d'argent. — 9. Ceinture. — 10. Bàlon.
phique', du costé dextre, en telle sorte que Marquet tomba de sa jument : mieux sembloit homme mort que vif.
Cependant les mestaiers, qui là auprès challoient les noix, accoururent avec leurs grandes gaules, et frappèrent sus ces fouaciers comme sus seigle verd. Les autres bergiers et bergières, ouyans ^ le cry de Forgier, y vinrent avec leurs fondes ', et les suivirent à grands coups de pierres tant menus qu'il sembloit que ce fust gresle. Finablement les aconçurentS et ostèrent de leurs fouaces environ quatre ou cinq douzaines; toutesfois ils les payèrent au pris accoustumé, et leur donnèrent un cent de quecas ^ et trois panerées de francs aubiers*. Puis les fouaciers aidèrent à monter Marquet, qui estoit vilainement blessé, et retournèrent à Lerné sans poursuivre le chemin de Pareille, menassans fort et ferme les bouviers, bergiers et mestaiers de Seuillé et de Linays.
Ce fait, bergiers et bergières firent chère lye ^ avec ces fouaces et beaux raisins, et se rigollèrent ensemble au son de la belle bouzine ^ : se mocquans de ces beaux fouaciers glorieux, qui avoient trouvé maie encontre, par faute de s'estre signés de la bonne main au matin. Et avec gros raisins chenins^ estuvèrent*" les jambes de Forgier inignonnement, si bien qu'il fut tantost guéry.
Les fouaciers ainsi châtiés vont se plaindre à leur roy Picrochole , tiers de ce nom, « lequel incontinent entra en
1. Artère temporale. — 2. Entendant. — • 3. Frondes. — 4. Alleignircnt. — 5. Noix. — 6. Sorte de raisins blancs. — T. Bonne clicre. — 8. Cornemuse. — 9. Raisins dont on fait le gros vin. — 10. Pansèrent.
courroux furieux, et sans plus outre se interroger quoy ne comment, fit crier par son pays ban et arrière ban, et que chascun, sus peine de la hart, convint en armes en la grand place, devant le chasleau, à heure de midy. »
Les éclaireurs ayant trouvé tout le pays en paix et en silence, Picrochole donne le signal du départ.
Adonc ', sans ordre et mesure, prirent les champs les uns parmy les autres, gastans et dissipans tout par où ils passoient, sans espargner ny pauvre ny riche, ny lieu sacré, ny profane, emmenoient bœufs, vaches, taureaux, veaux, génisses, brebis, moutons, chèvres et boucs; poules, chapons, poulets, oisons, jards, oies; porcs, truies, gorets; abattans les noix, vendangeans les vignes, emportans les ceps, crouUans tous les fruits des arbres. C'estoit un désordre incomparable de ce qu'ils faisoient.
Et ne trouvèrent personne qui leur résistast, mais un chascun se mettoit à leur mercy, les suppliant estre traités plus humainement, en considération de ce qu'ils avoient de tout temps esté bons et amiables voisins, et que jamais envers eux ne commirent excès ne outrage, pour ainsi soudainement estre par iceux mal vexés, et que Dieu les en puniroit de bref-. Esquelles remonstrances rien plus ne respondoient, sinon qu'ils leur vouloient apprendre à manger de la fouace.