Alors. — 2. Bientôt
Comment un moine de Seuillé sauva le clos de l'abbaye du sac des ennemis.
Tant firent et tracassèrent pillant et larronnant, qu'ils arrivèrent à Seuillé : et destroussèrent hommes et femmes, et prirent ce qu'ils purent; rien ne leur fut ne trop chaud ne trop pesant. Combien que ' la peste y fust par la plus grande part des maisons, ils entroient partout, ravissoient tout ce qu'estoit dedans, et jamais nul n'en prit dangier. Qui est cas assez merveilleux. Car les curés, vicaires, presclieurs, médecins, chirurgiens, apothicaires, qui alloient visiter, panser, guérir, prescher et admonester les malades, estoient tous mors de l'infection, et ces diables pilleurs et meurtriers oncques n'y prirent mal. Dond ^ vient cela, messieurs? pensez y, je vous prie.
Le bourg ainsi pillé, se transportèrent en l'abbaye avec horrible tumulte : mais la trouvèrent bien resserrée et fermée : dont l'armée principale marcha outre vers le gué de Vède, excepté sept enseignes de gens de pied et deux cens lances qui là restèrent, et rompirent les murailles du clos afin de gaster toute la vendange.
Les pauvres diables de moines ne savoient auquel de leurs saints se vouer. A toutes adventures firent sonner ad capitulum capitulantes^ : là fut décrété qu'ils feroient une belle procession, renforcée de beaux preschans et letanies contra hostiuni insidias *, et beaux responds pro pace ^.
1. Quoique. — 2. D'où. — 3. Au chapitre ceux qui ont voix au chapitre. — 4. Contre les embûches des ennemis. — 5. Pour la paix.
En l'abbaye estoit pour lors un moine claustrier ', nommé frère Jean des Entommeures, jeune, gallant, l'risque ^ dehait % bien à dextre *, hardy, adventureux, délibéré, haut, maigre, bien fendu de gueule, bien advantagé en nez, pour tout dire sommairement, vray moine, si oncques en fut depuis que le monde moinant moina de moinerie. Au reste, clerc jusques es dens en. matière de bréviaire.
Iceluy, entendant le bruit que faisoient les ennemis par le clos de leur vigne, sortit hors pour voir ce qu'ils faisoient. Et advisant qu'ils vendangeoient leur clos, auquel estoit leur boite^ de tout l'an fondée, retourne au chœur de l'église, ou estoient les autres moines tous estonnés comme fondeurs de cloches, lesquels voyant chanter im, /'m, pe., e, e, e, e, e, tum, um, m, i, »?i, i, mi^ co^ o, o, o, o, o, nim^ uni : « C'est, dit il, bien chien chanté. Vertus Dieu, que ne chantez vous : Adieu paniers, vendanges sont faites? Je me donne au diable s'ils ne sont en nostre clos, et tant bien coupent et ceps et raisins qu'il n'y aura, par le corps Dieu, de quatre années que halleboter ^ dedans. Ventre saint Jacques, que boirons nous cependant, nous autres pauvres diables? Seigneur Dieu, da mihi potum '' . »
Lors dit le prieur claustral : « Que fera cest ivrogne icy? Qu'on me le mène en prison. Troubler ainsi le service divin!
— Mais, dit le moine, le service du vin faisons tant qu'il ne soit troublé, car vous mesmes, monsieur
1. Cloîtré. — 2. Leste. — 3. Gai. — 4. Adroit. — 5. Boisson. — 6. Grapiller. — 7, Donnez-moi à boire.
le prieur, aimez boire du meilleur. Si fait tout homme de bien. Jamais homme noble ne hayst le bon vin : c'est un apophthegme * monachal. Mais ces responds que chantez icy ne sont par Dieu point de saison.
« Pourquoy sont nos heures en temps de moissons et vendanges courtes, en l'A vent et tout hiver longues?
« Feu de bonne mémoire frère Macé Pelosse, vray zélateur (ou je me donne au diable) de nostre religion, me dit, il m'en soubvient, que la raison estoit afin qu'en ceste saison nous fassions bien serrer et faire le vin et qu'en hiver nous le humions.
« Escoulez, messieurs, vous autres, qui aimez le vin, le corps Dieu, si ^ me suivez. Car hardiment, que saint Antoine me arde^ si ceux tastent du piot* qui n'auront secouru la vigne. Ventre Dieu, les biens de l'Église? Ha, non, non. Diable, saint Thomas l'Anglois^ voulut bien pour iceux mourir : si je y mourois, ne serois je saint de mesmes?Je n'y mourrai jà pourtant, car c'est moi qui le fais es autres ®. »
Ce disant, mit bas son grand habit, et se saisit du baston de la croix, qui estoit de cœur de cormier, long comme une lance, rond à plein poing, et quelque peu semé de fleurs de lys toutes presque effacées. Ainsi sortit en beau sayon, mit son froc en escharpe, et de son baston de la croix donna si brusquement sus les ennemis qui, sans ordre, ne enseigne, ne trompette, ne tabourin, parmy le clos vendangeoient. Car les porteguidons et portenseignes avoient mis leurs guidons et enseignes l'orée ' des murs, les
1. Sentence. — 2. Ainsi. — 3. Brûle. — 4. Vin. — 5. Saint Thomas Becket. — 6. C'est moi qui fais mourir les autres. — 7. Au bord, le long de.
tabourineurs avoient défoncé leurs tabourins d'un costé, pour les emplir de raisins, les trompettes estoient chargés de moussines ' : chascun estoit desrayé *. Il chocqua doncques si roidement sus eux, sans dire gare, qu'il les renversoit comme porcs, frappant à tors et à travers, à la vieille escrime.
Es uns escarbouilloit la cervelle, es autres rompoit bras et jambes, es autres deslochoit les spondyles ' du cou, es autres demouUoit * les reins, avalloit ■' le nez, poschoit les yeux, fendoit les mandibules, enfonçoit les dens en la gueule, descroulloit ** les omoplates, sphaceloit les grèves ', desgondoit les ischies *, debezilloit les faucilles ".
Si aucun sauver se vouloit en fuyant, à. iceluy faisoit voler la teste en pièces par la commissure lambdoïde '".
Si quelqu'un de sa vieille connoissance luy crioit : « Ha, frère Jean, mon amy, frère Jean, je me rends »,
— « Il t'est, disoit il, bien force. Mais ensemble tu rendras l'âme à tous les diables. » Et soudain luy donnoit dronos ". Et si personne tant fust espris de témérité qu'il luy voulust résister en face, là monstroit il la force de ses muscles; car il leur transperçoit la poitrine par le médiastine ** et par le cœur. A d'autres, donnant sus la faute des costes, leur subvertissoit l'estomach, et mouroient soudainement.
i. Branches chargées de raisins. — 2. En désarroi. — B. Disloquait les vertèbres. — 4. Rompait. — 5. Abattait. — 6. Enfonçait. — 1. Meurtrissait le devant des jambes. — 8. Déboîtait les hanches. — 9. Brisait les os de l'avant-bras.
— 10. Suture du crâne ayant la forme de la lettre grecque lambda (A). — H. Des coups. — 13.. Membrane qui sépare le thorax en deux parties.
Croyez que c'estoit le plus horrible spectacle qu'on vit oncques.
Les uns crioient sainte Barbe.
Les autres saint Georges.
Les autres sainte Nytouche.
Les autres Nostre Dame du Cunault, de Laurelle, dG Bonnes Nouvelles, de la Lenou, de Rivière.
Les autres crioient à haute voix : Confession, confession, confiteor, miserere, in manus.
Tant fut grand le cry des navrés ' que le prieur de l'abbaye avec tous ses moines sortirent. Lesquels, quand aperçurent ces pauvres gens ainsi rués * parmy la vigne et blessés à mort, en confessèrent quelques uns. Mais cependant que les prestres se amusoient à confesser, les petits moinetons coururent au lieu où estoit frère Jean, et luy demandèrent 3n quoy il vouloit qu'ils luy aidassent.
A quoy respondit qu'ils esgorgetassent ceux qui estoient portés par terre. Adonc, laissans leurs grandes cappes sus une treille au plus près, commencèrent esgorgeter et achever ceux qu'il avoit desjà meurtris. Savez vous de quels ferremens ^? A beaux gouvets, qui sont petits demy couteaux dont les petits enfans de nostre pays cernent les noix.
Puis à tout * son baston de croix gaigna la bresche qu'avoient fait les ennemis. Aucuns^ des moinetons emportèrent les enseignes et guidons en leurs chambres pour en faire des jartières. Mais quand ceux qui s'estoient confessés voulurent sortir par icelle bresche,
i. Blessés. — 2. Jetés à terre. — 3. Avec quelles armes. — 4. Avec. — 5. Quelques-uns.
le moine les assommoit de coups, disant : « Ceux ci sont confès ' et repenlans, et ont gaigné les pardons : ils s'en vont en paradis aussi droit comme une faucille, et comme est le chemin de Faye. » Ainsi, par sa prouesse furent desconfîz tous ceux de l'armée qui estoient entrés dedans le clos, jusques au nombre de treize mille six cens vingt et deux, sans les femmes et petits enfans, cela s'entend tousjours.
Jamais Maugis hermite, ne se porta si vaillamment à tout son bourdon contre les Sarrazins, desquels est escrit es gestes des quatre fils Aymon, comme fit le moine à l'encontre des ennemis avec le baston de la croix.
Comment Picroehole prit d'assaut la Roche-Cler-
maud et le regret et difficulté que fit Grand-
gousier de entreprendre guerre.
Cependant que le moine s'escarmouchoit, comme avons dit, contre ceux qui estoient entrés le clos, Picroehole, à grande hastiveté, passa par le gué de Vède avec ses gens, et assaillit la Roche-Clermaud, auquel lieu ne luy fut faite résistance quelconque ; et, parce qu'il estoit jà nuit, délibéra en icelle ville se héberger soy et ses gens, et refraichir de sa cholère pungitive ^ Au matin, prit d'assaut les boullevars et chasteau, et le rempara très bien, et le pourvut de munitions requises, pensant là faire sa retraite, si d'ailleurs estoit assailly. Car le lieu estoit fort, et par art et par nature, à cause de la situation et assiette.