Confessés. — 2. Piquante
Or, laissons les là, et retournons h nostre bon Gargantua, qui est à Paris, bien instant * à l'estude de bonnes lettres et exercitations athlétiques; et le vieux bonhomme Grandgousier son père, qui, après souper, se chauffe à un beau, clair, et grand feu, et, attendant graisler - des chastaignes, escrit au foyer avec un baston bruslé d'un bout, dont on escharbotte le feu ^, faisant à sa femme et famille de beaux contes du temps jadis.
Un des bergiers qui gardoient les vignes, nommé Pillot, se transporta devers luy en icelle heure, et raconta entièrement les excès et pillages que faisoit Picrochole, roy de Lerné, en ses terres et domaines, et comment il avoit pillé, gasté, saccagé tout le pays, excepté le clos de Seuillé, que frère Jean des Entommeures avoit sauvé à son honneur, et de présent estoit ledit roy en la Roche-Clermaud, et là en grande instance *, se remparoit luy et ses gens.
« Holos ^, holos! dit Grandgousier, qu'est cecy, bonnes gens? Songé je, ou si vray est ce qu'on me dit? Picrochole, mon amy ancien, de tout temps, de toute race et alliance, me vient il assaillir? Qui le meut? qui le point ^? qui le conduit? qui l'a ainsi conseillé? Ho, ho, ho, ho, ho, mon Dieu, mon Sauveur, aide moy, inspire moy, conseille moy à ce qu'est de faire. Je proteste, je jure devant toy, ainsi me sois tu favorable, si jamais à luy desplaisir, ne à ses gens dommage, ne en ses terres je tîs pillerie : mais, bien au contraire, je i'ay secouru de gens, d'argent, de
1. Zélé, empressé. — 2. Griller. — 3. Remuer le feu, tisonner. - 4. Hâte. — 5. Hélas. — 6. Qui le pique.
LA VIE TRES nORRIFIQUE DU GRAND GARGANTUA 51
faveur, et de conseil, en tous cas qu'ay pu connoistre son advantage. Qu'il m'ait donc à ce point outragé, ce ne peut estre que par l'esprit malin. Bon Dieu, tu connois mon courage ', car à toy rien ne peut estre celé. Si par cas il estoit devenu furieux, et que, pour luy réhabiliter ^ son cerveau, tu me l'eusses ici envoyé, donne moy et pouvoir et savoir le rendre au joug de ton saint vouloir par bonne discipline.
« Ho, ho, ho! Mes bonnes gens, mes amis, et mes féaux serviteurs, faudra il que je vous empesche à me y aider ^? Las! ma vieillesse ne rcquéroit dorénavant que repos, et toute ma vie n'ay rien tant procuré * que paix. Mais il faut, je le voy bien, que maintenant de harnois je charge mes pauvres espaules lasses et faibles, et en ma main tremblante je prenne la lance et la masse, pour secourir et garantir mes pauvres sujets. La raison le veut ainsi : car de leur labeur je suis entretenu, et de leur sueur je suis nourry, moy, mes enfans, et ma famille. Ce non obstant, je n'entreprendray guerre que je n'aye essayé tous les ars et moyens de paix. Là je me résous. »
Adonc * fit convoquer son conseil, et proposa l'affaire tel comme il estoit. Et fut conclud qu'on enverroit quelque homme prudent devers Picrochole, savoir pourquoy ainsi soudainement estoit parti de son repos et envahi les terres esquelles n'avoit droit quiconque. Davantage ^, qu'on envoyast quérir Gargantua et ses gens, afin de maintenir le pays et défendre à ce
1. Mes sentiments. — 2. Guérir. — 3. Que je vous donne la peine de m'y aider. — 4. Recherché. — 5. Alors. — 6, De plus
besoing. Le tout plut à Grangousier, et commanda qu'ainsi fust fait. Dont sus Fheure envoya le Basque, son laquais, quérir à toute diligence Gargantua. Et luy escrivoit comme s'ensuit.
La teneur des lettres que Grandgousier escrivoit à Gargantua.
« La ferveur de tes estudes requéroit que de long temps ne te révocasse ' de cestuy philosophique repos, si la confiance de nos amis et anciens confédérés n'eust de présent frustré la sûreté de ma vieillesse. Mais, puisque telle est ceste fatale destinée que par iceux sois inquiété esquels plus je me reposois, force me est te rappeler au subside - des gens et biens qui te sont par droit naturel affiés ^. Car, ainsi comme débiles sont les armes au dehors si le conseil n'est en la maison, aussi vaine est l'estude, et le conseil inutile, qui, en temps opportun, par vertu * n'est exécuté et à son effet réduit.
« Ma délibération n'est de provoquer, ains ^ d'apaiser, d'assaillir, mais de défendre, de conquester, mais de garder mes féaux sujets et terres héréditaires. Esquelles est hostilement entré Picrochole, sans cause ny occasion, et de jour en jour poursuit sa furieuse entreprise, avec excès non tolérables à personnes libères ".
1. Je ne le rappelasse. — 2. Secours. — 3. Attachés par la loi. — 4. Courage. — 5. Mais. — 6. Libres, bien nées.
LA VIE TRES nORRIFIQUE DU GRAND GARGANTUA 53
« Je me suis en devoir mis pour modérer sa colère tyrannique, luy offrant tout ce que je pensois luy pouvoir estre en contentement : et par plusieurs fois ay envoyé amiablement devers luy, pour entendre en quoy, par qui, et comment il se sentoit outragé : mais de luy n'ay eu response que de volontaire défiance, et qu'en mes terres prétendoit seulement droit de bien séance '. Dont ' j'ay connu que Dieu éternel l'a laissé au gouvernail de son franc arbitre et propre sens, qui ne peut estre que meschant, si par grâce divine n'est continuellement guidé : et, pour le contenir en office ' et réduire à connoissance, me l'a icy envoyé à molestes ^ enseignes.
« Pourtant ^ mon fils bien aimé, le plus tost que faire pourras, ces lettres vues, retourne à diligence secourir, non tant moy (ce que toutesfois par pitié naturellement tu dois), que les tiens, lesquels par raison tu peux sauver et garder. L'exploit sera fait à moindre effusion de sang qu'il sera possible. Et, si possible est, par engins ^ plus expédiens, cautèles ^ et ruses de guerre, nous sauverons toutes les âmes : et les envoyerons joyeux à leurs domiciles.
« Très cher fils, la paix de Christ nostre Rédempteur, soit avec toy. Salue Ponocrates, Gymnaste, et Eudémon, de par moy. Du vingtiesme de septembre. « Ton père,
« Grandgousier. »
i. Droit d'agir à sa convenance. — 2. D'où, d'après quoi. — 3. Devoir. — 4. Fàclieuses. — 5. C'est pourquoi. — 6. Artifices, — 7. Ruses, finesses.
Comment Ulrich Gallet fut envoyé devers Picrochole.
Les lettres dictées et signées, Grandgousier ordonna que Ulricli Gallet, maistre de ses requestes, homme sage et discret, duquel, en divers et contentieux afTaires ' il avoit esprouvé la vertu et bon avis, allast devers Picrochole, pour luy remonstrer ce que par eux avoit esté décrété. En celle heure partit le bonhomme Gallet, et, passé le gué, demanda - au meusnier de Testât de Picrochole : lequel luy fit response que ses gens ne luy avoient laissé ny coq ny geline ^, et qu'ils s'estoient enserrés * en la Roche-Clermaud; et qu'il ne luy conseilloit point de procéder ^ outre, de peur du guet : car leur fureur estoit énorme. Ce que facilement il crut, et, pour celle nuit, hébergea avec le meusnier.
Au lendemain matin, se transporta avec la trompette à la porte du chasteau, et requit es gardes qu'ils le fissent parler au roy, pour son profit.
Les paroles annoncées au roy, ne consentit ® aucunement qu'on luy ouvrist la porte; mais se transporta sus le bouUevard, et dit à l'ambassadeur : « Qu'y a il de nouveau? que voulez vous dire? » Adonc ^ l'ambassadeur proposa comme s'ensuit.
1. En différents débats. — 2. S'informa. — 3. Poule. — 4. Enfermés. — 5. Avancer. — 6. Le roi ne consentit. — 7. Alors.
La harangue faite par Gallet à Picrochole.
« Plus juste cause de douleur naistre ne peut entre les humains que si, du lieu dont par droiture * espéroient grâce et benevolence -, ils reçoivent ennuy et domniage. Et non sans cause (combien que * sans raison) plusieurs, venus en tel accident, ont ceste indignité moins estimé tolérable que leur vie propre : et, en cas que par force ny autre engin * ne l'ont pu corriger, se sont eux mesmes privés de ceste lumière.
« Donc merveille n'est si le roy Grandgousier mon niaistre est, à ta furieuse et hostile venue, saisi de grand desplaisir, et perturbé ^ en son entendement. Merveille seroit si ne l'avoient esmu les excès incomparables qui, en ses terres et sujets, ont esté par toy et tes gens commis : es quels ^ n'a esté omis exemple aucun d'inhumanité. Ce que à luy est tant grief '' de soy, par la cordiale affection de laquelle lousjours a chéri ses sujets que à mortel homme plus estre ne sauroit. Toutesfois, sus l'estimation humaine, plus grief luy est, en tant que par toy et les tiens ont esté ces griefs et torts faits : qui, de toute mémoire et ancienneté, aviez, toy et tes pères, une amitié avec luy et tous ses ancestres conçue, laquelle, jusques à présent, comme sacrée, ensemble aviez inviolablement maintenue, gardée, et entretenue : si bien que, non luy seulement ny les siens, mais les nations barbares, Poitevins, Bretons, Man-
1. Par droit. — 2. Bienveillance. — 3. Quoique. — 4. Moyen. — 5- Troutilé. — 6. Pan? lescjuels. — 1. Pénible.
seaux, et ceux qui habitent outre les isles de Canarre ' et Isabella, ont estimé aussi facile démolir le firmament et les abysmes ériger au dessus des nues, que désemparer vostre alliance; et tant Font redoublée en leurs entreprises qu'ils n'ont jamais osé provoquer, irriter, ny endommager l'un par crainte de l'autre.
« Plus y a. Geste sacrée amitié tant a empli ce ciel, que peu de gens sont aujourd'huy habitans par tout le continent et isles de l'Océan, qui n'ayent ambitieusement aspiré estre reçus en icelle, à pactes par vous mesmes conditionnés; autant estimans vostre confédération que leurs propres terres et domaines. En sorte que, de toute mémoire, n'a esté prince ny ligue tant efférée * ou superbe qui ait osé courir sus, je ne dis point vos terres, mais celles de vos confédérés. Et si, par conseil précipité, ont encontre eux attenté quelque cas de nouvelleté, le nom et titre de vostre alliance entendu, ont soudain désisté de ^ leurs entreprises.
« Quelle furie donc t'esmeut maintenant, toute alliance brisée, toute amitié conculquée \ tout droit trespassé ^, envahir hostilement ses terres, sans en rien avoir esté par luy ny les siens endommagé, irrité, ny provoqué? Où est foy? où est loy? où est raison? où est humanité? où est crainte de Dieu? Guides tu^ ces outrages estre recelés es esprits éternels, et au Dieu souverain, qui est juste rétributeur de nos entreprises? Si le cuides, tu te trompes, car toutes choses viendront à son jugement. Sont ce
l. Canaries. — 2. Fière. — 3. Renoncé à. — 4. Foulée aux pieds. — 5. Outrepassé. — 6. Crois-tu.
fatales destinées ou influences des astres, qui veulent mettre fin à tes aises et repos? Ainsi ont toutes choses leur fin et période. Et, quand elles sont venues à leur point superlatif, elles sont en bas ruinées * : car elles ne peuvent longtemps en tel estât demourer. C'est la fin de ceux qui leurs fortunes et prospérités ne peuvent par raison et tempérance modérer.
« Mais, si ainsi estoit phéé ^, et dust ores ton heur ' et repos prendre fin, falloit il que ce fust en incommodant à mon roy, celuy par lequel tu estois establi? Si ta maison devoit ruiner*, falloit il qu'en sa ruine elle tombast sus les atres de celuy qui l'avoit ornée? La chose est tant hors les metes * de raison, tant abhorrente " de sens commun, que à peine peut elle estre par humain entendement conçue, et jusques à ce demourera non croyable entre les estrangers que l'efTet assuré et tesmoigné '' leur donne à entendre que rien n'est saint ny sacré à ceux qui se sont émancipés de Dieu et raison, pour suivre leurs affections perverses.
« Si quelque tort eust esté par nous fait en tes sujets et domaines, si par nous eust esté porté faveur à tes mal voulus *, si en tes affaires ne te eussions secouru, si par nous ton nom et honneur eust esté blessé, ou, pour mieux dire, si l'esprit calomniateur, tentant à mal te tirer, eust, par fallaces espèces^ et phantasmes ludificatoires"^, mis en ton entendement que envers toy eussions fait chose non
i. Renversées, précipitées. — 2. Marqué par le destin. — 3. Bonheur. — 4. Tomber. — 5. Limites. — 6. Éloignée. 1. Prouvé. — 8. Ceux qui ont encouru ta malveillance. — 9. Apparences trompeuses. — 10. Fantômes qui font illusion.
digne de nostre ancienne amitié, tu devois premier' enquérir de la vérité, puis nous en admonester. Et nous eussions tant à ton gré satisfait, que eusses eu occasion de toy contenter. Mais, ô Dieu éternel! quelle est ton entreprise? Voudrois tu, comme tyran perfide, piller ainsi et dissiper le royaume de mon maistre? Le as tu esprouvé tant ignave ^ et stupide qu'il ne voulust, ou tant destitué ' de gens, d'argent, de conseil, et d'art militaire, qu'il ne pust résister à tes iniques assauts?
« Dépars d'icy présentement, et demain pour tout le jour* sois retiré en tes terres, sans par le chemin faire aucun tumulte ny force. Et paye mille besans ■* d'or pour les dommages que tu as faits en ses terres. La moitié bailleras demain : l'autre moitié payeras es ides de may prochainement venant : nous délaissant ce pendant pour hostages les ducs de Tournemoule et de Menuail, ensemble le prince de Gratelles, et le vicomte de Morpiaille. «
Comment Grandgousier, pour acheter paix, fit rendre les fouaces.
A tant^ se tut le bonhomme Gallet : mais Picrochole à tous ses propos ne respond autre chose, sinon : « Venez les quérir, venez les quérir. Ils vous brayeronf de la fouace. » Adonc* retourne vers Grand-
1. D'abord. — 2. Lâche. — 3. Dépourvu. — 4. Avant la fin du jour. — 5. Monnaie d'or, frappée par les empereurs chrétiens à Byzance. — 6. Alors. — 7. Broieront. — 8. Alors.
gousier, lequel trouva à genoux, teste nue, encline ' en un petit coin de son cabinet, priant Dieu qu'il voulsil amollir la colère de Picrochole, et le mettre au point de raison, sans y procéder par force. Quand vit le bonhomme de retour, il luy demanda :
« Ha, mon amy, quelles nouvelles m'apportez vous?
— Il n'y a, dit Gallet, ordre * : cest homme est du tout^ hors du sens et délaissé de Dieu.
— Voire mais, dit Grandgousier, mon amy, quelle cause prétend il de cest excès?
— Il ne me a, dit Gallet, cause quelconque exposé, sinon qu'il m'a dit en colère quelques mots de fouaces. Je ne say si l'on n'auroit point fait outrage à ces fouaciers.
— Je le veux, dit Grangousier, bien entendre devant qu'autre chose délibérer sur ce que seroit de faire. »
Alors manda savoir* de cest affaire; et trouva pour vray qu'on avoit pris par force quelques fouaces de ses gens, et que Marquet avoit reçu un coup de tribard^ sur la teste; toutesfois, que le tout avoit esté bien payé, et que le dit Marquet avoit premier blessé Forgier de son fouet par les jambes. Et sembla à tout son conseil qu'en toute force il se devoit défendre.
(( Ce non obstant, dit Grandgousier, puisqu'il n'est question que de quelques fouaces, j'essayeray le contenter : car il me desplaist par trop de lever guerre. » Adonc s'enquesta combien on avoit pris de
1. Incliné. — 2. Cela va mal. — 3. Tout à fait. — 4. Ordonna de s'informer. — 5. Bâton.
fouaces, et, entendant quatre ou cinq douzaines, commanda qu'on en fist cinq charretées en icelle nuit; et que Tune fust de fouaces faites à beau beurre, beaux moyeux ' d'oeufs, beau safran, et belles espices, pour estre distribuées à Marquet; et que, pour ses intérests, il luy donnoit sept cent mille et trois philippus ^ pour payer les barbiers ^ qui l'auroient pansé : et d'abondant * lui donnoit la mestairie de la Pomardière, à perpétuité franche ^ pour luy et les siens.
Pour le tout conduire et passer fut envoyé Gallet. Lequel, par le chemin, fît cueillir près de la saulsaye force grands rameaux de cannes et roseaux, et en fit armer autour leurs charrettes, et chascun des charretiers. Luy mesmes en tint un en sa main, par ce voulant donner à connoistre qu'ils ne demandoient que la paix, et qu'ils venoient pour l'acheter.
Eux venus à la porte, requirent parler à Picrochole de par Grandgousier. Picrochole ne voulut oncques les laisser entrer, ny aller à eux parler, et leur manda qu'il estoit empesché ^ mais qu'ils dissent ce qu'ils voudroient au capitaine Touquedillon, lequel affustoit quelque pièce sus les murailles. Adonc luy dit le bonhomme :
« Seigneur, pour vous retirer de tout ce débat, et oster toute excuse que ne retournez en nostre première alliance, nous vous rendons présentement les fouaces dont est la controverse. Cinq douzaines en prirent nos gens; elles furent très bien payées; nous
1. Milieux, jaunes. — 2. Monnaie de Flandres et d'Espagne. — 3. Chirurgiens. — 4. De plus. — 5. Sans redevance. — 6. Occupé.
aimons tant la paix que nous en rendons cinq charretées : desquelles ceste icy sera pour Marquet, qui plus se plaint. Davantage ', pour le contenter entièrement, voilà sept cent mille et trois philippus que je luy livre; et, pour l'intérest qu'il pourroit prétendre, ]e luy cède la mestairie de la Pomardière, à perpétuité, pour luy et les siens, possédable en franc alloy : voyez ci'- le contrat de la transaction. Et, pour Dieu, vivons dorénavant en paix, et vous retirez en vos terres joyeusement, cèdans ceste place icy, en laquelle n'avez droit quelconque, comme bien le confessez. Et amis comme par avant. »
Touquedillon raconta le tout à Picrochole, et de plus en plus envenima son courage, luy disant : « Ces rustres ont belle peur. Par Dieu, le pauvre buveur! Ce n'est son art aller en guerre, mais oui bien vider les flacons. Je suis d'opinion que retenons ces fouaces et l'argent, et au reste nous basions de remparer icy et poursuivre nostre fortune. Mais pensent ils bien avoir atfaire à une dupe, de vous paistre de ces fouaces? Voilà que c'est : le bon traitement et la grande familiarité que leur avez par ci devant tenue vous ont rendu envers eux contemptible ^ Oignez vilain, il vous poindra. Poignez vilain, il vous oindra.
— Çà, çà, çà, dit Picrochole, saint Jacques I ils en auront : faites ainsi qu'avez dit.
— D'une chose, dit Touquedillon, vous veux je advertir : nous sommes icy assez mal avitaillés, et pourvus maigrement des harnois de gueule \ Si Grand-
1. De plus. — 2. Voici. — 3. Méprisable. — i. Provisions de bouche.
gousier nous mettoit siège, dès à présent m'en irois faire arracher les dents toutes, seulement que trois me restassent; autant à vos gens comme àmoy; avec icelles, nous n'avancerons que trop à manger nos munitions.
— Nous, dit Picrochole, n'aurons que trop mangeailles. Sommes nous icy pour manger ou pour batailler?
— Pour Latailler, vraiement, dit Touquedillon; mais de la panse vient la danse, et, où faim règne, force exule '.
— Tant jaser % dit Picrochole. Saisissez ce qu'ils ont amené. »
Adonc prirent argent, et fouaces, et bœufs, et charrettes, et les renvoyèrent sans mot dire, sinon que plus n'approchassent de si près, pour la cause qu'on leur diroit demain. Ainsi, sans rien faire retournèrent ^ devers Grandgousier, et lui contèrent le tout, adjoustans qu'il n'estoit aucun espoir de les tirer à paix, sinon à * vive et forte guerre.
Comment certains gouverneurs de Picrochole, par conseil précipité, le mirent au dernier péril.
Les fouaces destroussées ", comparurent davant Picrochole les duc de Menuail et comte Spadassin, et lui dirent :
1, Est exilée, absente. — 2. Assez jasé. — 3. Gallel et ses compagnons retournèrent. — 4. Par. — 5. Enlevées.
LA VIE TRÈS QORRIFIQUE DU GliAND GAllGANTUA C3
« Sire aujourd'hui nous vous rendons le plus heureux , plus chevaleureux prince qui oncques fust depuis la mort de Alexandre Macedo.
— Couvrez, couvrez vous, dit Picrochole.
— Grand mercy, dirent ils, Sire : nous sommes à nostre devoir. Le moyen est tel : vous laisserez icy quelque capitaine en garnison avec petite bande de gens, pour garder la place, laquelle nous semble assez forte, tant par nature que par les remparts faits à vostre invention. Votre armée partirez ' en deux, comme trop mieux l'entendez.
« L'une partie ira ruer sur ce Grandgousier et ses gens. Par icelle sera de prime abordée facilement desconfit. Là recouvrerez argent à tas. Car le vilain en a du content. Vilain, disons nous, parce que un noble prince n'a jamais un sou. Thésauriser est fait de vilain.
« L'autre partie cependant tirera vers Aunys, Sanctonge, Angomoys et Gascoigne ; ensemble Périgot ^, Médoc, et Elanes ^. Sans résistance prendront villes, chasteaux, et forteresses. A Rayonne, à Saint-Jean de Luc, et Fontarabie saisirez toutes les naufs, et, costoyant vers Galice et Portugal, pillerez tous les lieux maritimes, jusques à Ulisboune *, où aurez renfort de tout équipage requis à un conquérant.
« Par le corbieu, Hespagne se rendra, car ce ne sont que madourrés ^. Vous passerez par l'eslroit de Sibyle *^, et là érigerez deux colonnes plus magnillques que celle de Hercules, à perpétuelle mémoire
1. Partagerez. — 2. Périgord. — 3. Landes. — 4. Lisbonne. — 5. Fainéants, maladroits. — 6. Détroit deSéville (détroit de Gibraltar).
de voslre nom. El sera nommé cesluy destroit la mer Picrocholine.
« Passée la mer Picrocholine, voicy Barberousse qui se rend vostre esclave.
— Je, dit Picrochole, le prendray à mercy.
— Voyre, dirent ils, pourvu qu'il se fasse baptiser. Et oppugnerez ' les royaumes de Tunis, de Hippcs -, Argière ^, Bone, Corone *, hardiment toute Barbarie. Passant outre retiendrez en votre main Majorque, Minorque, Sardaine, Corsique, et autres isles de la mer Ligustique et Baléare.
« Costoyant à gausche, dominerez toute la Gaule Narbonique, Provence, et Allobroges, Gênes, Florence, Lucques, et à dieu seas ^ Rome. Le pauvre monsieur du pape meurt déjà de peur.
— Par ma foy, dit Picrochole, je ne luy baiseray jà sa pantoufle.
— Prise Italie, voilà Naples, Calabre, ApouUe ^ et Sicile toutes à sac, et Malle avec. Je voudrois bien que les plaisans chevaliers jadis Rhodiens vous résistassent!
— Je iroys, dit Picrochole, volontiers à Lorette.
— Rien, rien ^, dirent ils, ce sera au retour. De là prendrons Candie, Cypre, Rhodes, et les isles Cyclades, et donnerons sus la Morée. Nous la tenons. Saint Treignan, Dieu gard Hierusaleml car le Soudan * n'est comparable à vostre puissance.
— Je, dit il, feray donc bastir le temple de Salomon.
1. Altaquerez. — 2. Hippone. — 3. Alger. — 4. Cyrcne. — 5. Salut. — 6. Fouille (autrefois Apulie). — 7. Non, non. — 8. Sultan.
— Non, dirent ils encores : attendez un peu. Ne soyez jamais tant soudain à vos entreprises.
« Savez vous que disoit Octavian Auguste? Fes/ma lente *. Il vous convient premièrement avoir l'Asie minor, Carie, Lycie, Pamphile, Cilicie, Lydie, Phrygie, Mysie, Betune ^ Charazie, Satalie, Samagarie, Castamena, Luga, Savasta, jusques àEuphrates.
— Voyrons nous, dit Picrochole, Babylone et le mont Sinay?
— Il n'est, dirent ils, jà besoing pour ceste heure. N'est ce pas assez tracassé ' de avoir transfreté * la mer Hircane ^, chevauché les deux Arménies et les trois Arables?
— Par ma foy, dit il, nous sommes afTolés ®. Ha, pauvres gens!
— Quoy, dirent ils,
— Que boyrons nous par ces désers? car Julian Auguste "^ et tout son est * y moururent de soif, comme l'on dit.
— Nous, dirent ils, avons jà donné ordre à tout. Par la mer Siriace vous avez neuf mille quatorze grands naufs ^ chargées des meilleurs vins du monde; elles arrivèrent à JalTes '". Là se sont trouvés vingt et deux cens mille chameaux, et seize cens éléphans, lesquels avez pris à une chasse environ Sigeilmes, lorsque entrastes en Libye : et d'abondant •' eustes toute la garavanne de la Mecha. Ne vous fournirent ils de vin à suffisance?
{. Hàlez-vous lentement. — 2. Bithynie. — 3. Remué, marché.
— 4. Passé. — 5. Mer Caspienne. — 6. Hors de sens. — 7. Julien l'Apostat fut tué dans une bataille contre les Perses. — 8. Armée.
— 9. Vaisseaux. — 10. JafTa. — H. De plus.
— Voyre mais, dit il, nous ne busmes point frais.
— Par la vertu, dirent ils, non pas d'un petit poisson, un preux, un conquérant, un prétendant et aspirant à l'empire univers, ne peut tousjours avoir ses aises. Dieu soit loué que estes venu vous et vos gens saufs et entiers jusques au fleuve du Tigre.
— Mais, dit il, que fait cependant la part de nostre armée qui descontlt ce vilain humeux ' Grandgousier?
— Ils ne chôment pas, dirent ils. Nous les rencontrerons tantost. Ils vous ont pris Bretagne, Normandie, Flandres, Haynault, Brabant, Artoys, Hollande, Selande '-. Ils ont passé le Rhin par sus le ventre des Suisses et Lansquenets, et part d'entre eux ont dompté Luxembourg, Lorraine, la Champagne, Savoie, jusques à Lyon, auquel lieu ont trouvé vos garnisons retournans des conquestes navales de la mer Méditerranée. Et se sont rassemblés en Bohème, après avoir mis à sac Soueve \ Wuitemberg *, Bavieres, Austriche, Moravie, et Stirie. Puis ont donné fièrement ensemble sus Lubek, Norwerge, Sweden ^ Rich ^ Dace ^ Gotthie, Engroneland % les Estrelins®, jusques à la mer Glaciale. Ce fait, conquestèrent les isles Orchades, et subjuguèrent l'Escosse, Angleterre, et Islande. De là navigans par la mer sabuleuse et par les Sarmates ont vaincu et dominé Prussie, Polonie, Lithuanie, Russie, Valache, la Transsilvane et Hongrie, Bulgarie, Turquie, et sont à Constantinoble.
— Allons nous, dit Picrochole, rendre à eux le
1. Buveur. — 2. Zélande. — 3. Souabe. — 4. Wurtemberg. — 5. Suède. — 6. Riga. — 7. Danemark. — 8. Groenland. — 9. Peuples de i'Eslhonie.
plus tost, car je veux estre aussi empereur de Trébizonde. Ne tuerons nous pas tous ces chiens Turcs et Mahumetistes?
— Que diable, dirent ils, ferons nous donc? Et donnerez leurs biens et terres à ceux qui vous auront servi honnestement.
— La raison, dit il, le veut, c'est équité. Je vous donne la Carmaigne \ Surie ^ et toute Palestine.
— Ha, dirent ils, Sire, c'est du bien de vous : grand mercy. Dieu vous face bien Lousjours prospérer. »
Là présent estoit un vieux gentilhomme esprouvé en divers hasars, et vray routier de guerre, nommé Echephron, lequel, ouyant ces propos, dit :
« J'ay grand peur que loute ceste entreprise sera semblable à la farce du pot au lait, duquel un cordouannier se faisoiL riche par resverie : puis, le pot cassé, n'eut de quoy disner. Que prétendez vous par ces belles conquestes? Quelle sera la fin de tant de travaux et traverses?
— Ce sera, dit Picrochole, que nous retournés reposerons à nos aises. »
Dont dit Echephron : « Et si par cas ^ jamais n'en retournez? Car le voyage est long et périlleux. N'est ce mieux que dès maintenant nous reposions sans nous mettre en ces hasars?
— Oh, dit Spadassin, par Dieu, voicy un bon resveux. Mais allons nous cacher au coin de la cheminée, et là passons avec les dames noslre vie et nostrc temps à enfiler des perles, ou à hier comnje Sarda-