‹ Rabelais. Avec une introdChapitre 20 sur 80 · Carainanie. — 2. Syrie. — 3. l^ar hasard · texte numérisé non relu

Carainanie. — 2. Syrie. — 3. l^ar hasard

napalus. Qui ne se adventure n'a cheval ny mule, ce dit Salomon.

— Qui trop, dit Echephron, se adventure, perd cheval et mule, respondit Malcon.

— Baste, dit Picrochole, passons outre. Je ne crains que ces diables de légions de Grandgousier. Cependant que nous sommes en Mésopotamie, s'ils nous donnoient sus la queue, quel remède?

— Très bon, dit Menuaille, une belle petite commission, laquelle vous envoierez es Moscovites, vous mettra en camp pour un moment quatre cent cinquante mille combattans d'eslite. Ohl si vous me y faites vostre lieutenant, je tuerois un peigne pour un mercier K Je mors, je rue, je frappe, je attrape, je tue, je renye!

— Sus, sus, dit Picrochole, qu'on dépesche tout, et qui me aime, si me suive. »

Comment Gargantua laissa la ville de Paris pour secourir son pays, et comment Gymnaste rencontra les ennemis.

En caste mesme heure, Gargantua, qui estoit issu de Paris soudain les lettres de son père lues, sus sa grande jument venant, avoit jà passé le pont de la Nonnain, luy, Ponocrates, Gymnaste et Eudémon; lesquels, pour le suivre, avoient pris chevaux de

1. Un mercier pour un peigne. C'est une inversion plaisante d'une locution proverbiale.

poste : le reste de son train venoit à justes journées, amenant tous ses livres et instrument philosophique ' . Luy arrivé à Parillé, fut adverty par le mestayer de Gouguet, comment Picrochole s'estoit remparé à la Roche Clermaud, et avoit envoyé le capitaine Tripet, avec grosse armée, assaillir le bois de Vôde, et Vaugaudry; et qu'ils avoient couru la poule ^ jusques au pressoir Billard; et que c'estoit chose estrange et difficile à croire des excès qu'ils faisoient par le pays : tant qu'il luy fît peur, et ne savoit bien que dire ny que faire.

Mais Ponocrates luy conseilla qu'ils se transportassent vers le seigneur de la Vauguyon, qui de tout temps avoit esté leur amy et confédéré; et par luy seroient mieux advisés de tous affaires : ce qu'ils firent incontinent, et le trouvèrent en bonne délibération de leur secourir. Et fut d'opinion qu'il enverroit quelqu'un de ses gens pour descouvrir le pays, et savoir en quel estât estoient les ennemis, afin d'y procéder par conseils pris selon la forme de l'heure présente. Gymnaste s'offrit d'y aller : mais il fut conclud que, pour le meilleur, il menast avec soy quelqu'un qui connust les voies et destorses ^, et les rivières de l'entour.

Adonc partirent luy et Prelinguand, escuyer de Vauguyon, et, sans effroy, espièrent de tous costés. Cependant Gargantua se refraichit, et reput quelque peu avec ses gens, et fit donner à sa jument un picotin d'avoine; c'estoient soixante et quatorze muids, trois boisseaux.

1. Attirail scientifique. — 2. Maraudé. — 3. Sentiers détournés.

Gymnaste el son compagnon tant chevauchèrent ciu'ils rencontrèrent les ennemis tous espars, et mal en ordre, pillans et desrobans tout ce qu'ils pouvoient; et, de tant loin qu'ils l'aperçurent, accoururent sus luy à la foule pour le destrousser. Adonc il leur cria :

« Messieurs, je suis pauvre diable; je vous requiers qu'ayez de moy mercy. J'ay encore quelque escu, nous le boirons : car c'est aurum potabile \ et ce cheval icy sera vendu pour payer ma bienvenue : cela fait, retenez moy desvosUes, car jamais homme ne sut mieux prendre, larder, rostir, et apprester, voire ^ par Dieu, démembrer et gourmander ^ poule que moy qui suis icy; et pour mon proficiat *, je boy à tous bons compagnons. »

Lors descouvrit sa ferrière ^, et, sans mettre le nez dedans, buvoit assez honnestement. Les maroufles le regardoient, ouvrans la gueule d'un grand pied, et tirans les langues comme lévriers, en attente de boire après : mais Tripet le capitaine sus ce point accourut voir que c'estoit. Adonc Gymnaste luy offrit sa bouteille, disant : « Tenez capitaine, buvez en hardiment; j'en ay fait l'essay : c'est vin de la Faye Monjau.

— Quoy ! dit Tripet, ce gaultier icy se gabèle ® de nous! Qui es tu?

— Je suis, dit Gymnaste, pauvre diable.

— Ha! dit Tripet, puisque tu es pauvre diable, c'est raison que passes outre, car tout pauvre diable

1. De l'or potable. — 2. Même. — 3. Ce mot signifie tantôt piquer, larder, tantôt manger avidement. — 4. Ma bienvenue. — V>. Flacon de voyage. — 6. Ce plaisant se moque.

passe partout sans péage ny gabelle : mais ce n'est de coustume que pauvres diables soient si bien montés : pourtant \ monsieur le diable, descendez que j'aye le roussin : et, si bien il ne me porte, vous, maistre diable me porterez. Car j'aime fort qu'un dial)le tel m'enporte. »

Ce mot de diable commence à effrayer les soldats de Tripet, qui prennent Gymnaste pour un diable déguisé. L'écuyer de Pantagruel augmente leur émoi en faisant sur son cheval plusieurs tours de force et d'adresse que Rabelais décrit longuement. « Tandis qu'ainsi volligeoit, les marroutles en grand esbahissement disoient l'un à l'autre : C'est un lutin ou un diable ainsi déguisé; et fuyoient à la route regardans dariièrc soy comme un chien qui emporte un plumail. » Gymnaste tombe sur eux et les massacre sans trouver de résistance. Il fend en deux, d'un seul coup, le capitaine Tripet, puis revient rendre compte de son expédition. Il dit à Gargantua que les ennemis ne sont que « marauds, pilleurs et brigans, ignorans de toute discipline mibtaire. » Il sera facile de a les assommer comme besles. s

Comment Gargantua demollit le chasteau du Gué de Vède.

Adonc monta Gargantua sus sa grande jument, accompagné comme devant avons dit. Et trouvant eu son chemin un haut et grand aine - (lequel com^iunément on nom.moit l'arbre de Saint Martin, pour ce

l. C'est pourquoi. — 2. Aune.

qu'ainsi estoit cru un bourdon que jadis saint Martin y planta), dit : « Voicy ce qu'il me falloit. Cest arbre me servira de bourdon et de lance. » Et, l'arrachit facilement de terre, et en ostales rameaux, et le para pour son plaisir.

Venu à l'endroit du bois de Vède, fut advisé par Eudémon que dedans le chasteau estoit quelque reste des ennemis : pour laquelle chose savoir, Gargantua s'escria tant qu'il put : « Estes vous là, ou n'y estes pas? Si vous y estes, n'y soyez plus : si n'y estes, je n'ay que dire. » Mais un ribaud canonnier, qui estoit au mâchicoulis, luy tira un coup de canon, et l'atteint parla tempe dextre furieusement : toutesfois ne luy fit, pour ce, mal en plus que s'il luy eust jeté une prune. « Qu'est cela? dit Gargantua; nous jetez vous icy des grains de raisin? La vendange vous coustera cher; » pensant de vray que le boulet fust un grain de raisin. Ceux qui estoient dedans le chasteau, amusés à la pille •, entendant le bruit, coururent aux tours et forteresses, et luy tirèrent plus de neuf mille vingt et cinq coups de fauconneaux et arquebuses, visans tous à sa teste, et si menu tiroient contre luy qu'il s'escria : « Ponocrates, mon amy, ces mousches icy m'aveuglent : baillez moy quelque rameau de ces saules pour les chasser; » pensant, des plombées et pierres d'artillerie, que fussent mousches bovines. Ponocrates l'advisa que n'estoient autres mousches que les coups d'artillerie que l'on tiroit du chasteau. Alors, choqua de son grand arbre contre le chasteau, et à grands coups abattit et tours et for-

J[. A la balle, selon les uns; selon d'autres : au pillage.

teresses, et ruina ' tout par terre. Par ce moyen, furent tous rompus et mis en pièces ceux qui esloient en iceluy.

Comment Gargantua soy peignant faisoit tomber de ses cheveux les boulets d'artillerie.

Issus de la rive de Vède, peu de temps après abordèrent au chasteau de Grandgousier, qui les attendoit en grand désir. A sa venue, ils le festoyèrent à tour de bras; jamais on ne vit gens plus joyeux : car supplementum supplementi chronicorwn - dit que Gargamelle y mourut de joie : je n'en say rien pour ma part, et bien peu me soucie ny d'elle ny d'autre.

La vérité fut que Gargantua, se rafraîchissant d'habillemens, et se testonnant ^ de son peigne (qui estoit grand de cent cannes *, appointé de grandes dents d'éléphans toutes entières), faisoit tomber à chascun coup plus de sept balles de boulets, qui luy estoient demourés entre les cheveux à la démolition du bois de Vède.

Ce que voyant Grandgousier son père, pensoit que fussent poux, et luy dit : « Dea ^, mon bon tils, nous as tu apporté jusques ici des esparviers de Mon-

Adonc Ponocratesrespondit : « Seigneur, ne pensez pas que je l'aye mis au collège de pouillerie qu'on

1. Renversa. — 2. Le supplément du supplément des chroniques. — 3. Se peignant. — 4. La canne valait environ une aune et demie. —5. Dà. — 6. Du collège de Montaigu, célèbre pour sa malpropreté.

nomme Montagu : mieux l'eusse voulu mettre entre les guenaux de Saint Innocent *,pour l'énorme cruauté et vilenie que je y ai connu. Car trop mieux sont traités les forcés entre les Maures et Tartares, les meurtriers en la tour criminelle, voire certes les chiens en vostre maison, que ne sont ces malautrus audit collège. Et si j'estois roy de Paris, le diable m'emport si je ne mettois le feu dedans, et faisois brusler et principal et regens, qui endurent ceste inhumanité devant leurs yeux estre exercée. « Lors, levant un de ces boulets, dit : « Ce sont coups de canon que naguères a reçus vostre fils Gargantua, passant devant le bois de Vède, par la trahison de vos ennemis. Mais ils en eurent telle récompense qu'ils sont tous péris en la ruine du chasteau, comme les Philistins par l'engin '^ de Samson, et ceux que opprima la tour de Siloé. Iceux je suis d'avis que nous poursuivons cependant que l'heur * est pour nous. Car l'occasion a tous ses cheveux au front : quand elle est outre passée, vous ne la pouvez plus révoquer * : elle est chauve par le derrière de la teste, et jamais plus ne retourne.

— Vraiment, dit Grandgousier, ce ne sera pas à ceste heure, car je veux vous festoyer pour ce soir, et soyez les très bien venus. »

1. Gueux fréquentant le cimetière de Saint-Innocent. — 2. La ruse. — 3. Le bonlieur, la chance. — 4. Rappeler.

Comment Gargantua mangea en salade les six pèlerins.

Le propos requiert que raconlions ce qu'advint à six pèlerins qui venoient de Saint Sébastien, près de Nantes, et pour soy héberger celle nuit, de peur des ennemis, s'estoient musses ' au jardin dessus les poyzars ^ entre les choux et lectues. Gargantua se trouva quelque peu altéré et demanjda si l'on pourroit trouver des lectuos pour faire salade. Et entendant qu'il y en avoit des plus belles et grandes du pays, car elles esloient grandes comme pruniers ou noyers, y voulut aller luy mesmes, et en emporta en sa main ce que bon lui sembla; ensemble emporta les six pèlerins, lesquels avoient si grand peur qu'ils ne osoient ny parler ny tousser.

Les lavant^ doncques premièrement en la fontaine, les pèlerins disoient à voix basse l'un à l'autre : « Qu'est il de faire? Nous noyons ici entre ces lectues. Parlerons nous? Mais, si nous parlons, il nous tuera comme espies *. » Et comme ils délibéroient ainsi, Gargantua les mit avec ses lectues dedans un plat de la maison, grand comme la tonne de Cistcaux ^, et avec huile, et vinaigre, et sel, les mangeoit pour soy rafraîchir davant souper, et avoit jà engoullé cinq des pèlerins; le sixiesme estoit dedans le plat, caché sous une lectue, excepté son bourdon qui apparoissoit au dessus.

1. Cachés. — 2. Tiges des pois. — 3. Tandis qu'il les lavait. — 4. Espions. — 5. Elle contenait, disait-on, 300 inuids.

Lequel voyant, Grandgousier dit à Gargantua : « Je croy que c'est là une corne de limasson. Ne le mangez point.

— Pourquoy? dit Gargantua. Ils sont bons tout ce mois. » Et, tirant le bourdon, ensemble enlevoit le pèlerin et lemangeoit très bien. Puis but un horrible trait devin pineau, et attendirent que l'on appreslast le souper. Les pèlerins ainsi dévorés se tirèrent hors les meules de ses dents le mieux que faire purent, et pensoient qu'on les eust mis en quelque basse fosse des prisons. Et lorsque Gargantua but le grand trait, cuidèrent noyer en sa bouche, et le torrent du vin presque les emporta au gouffre de son estomach : toutesfois sautans avec leurs bourdons comme font les miquelots ', se mirent en franchise ^ l'orée des dents ^ Mais par malheur l'un d'eux, tastaut avec son bourdon le pays, à savoir s'ils estoient en seureté, frappa rudement en la faute d'une dent creuse, et ferut le nerf de la mandibule, dont fît très forte douleur à Gargantua; et commença crier de rage qu'il enduroit. Pour donc se soulager du mal, fit apporter son curedent, et sortant vers le noyer grollier *, vous dénigea messieurs les pèlerins.

Car il arrapoit ^ l'un par les jambes, l'autre par les espaules, l'autre par la besace, l'autre par la fouillouse % l'autre par l'escharpe. Ainsi les pèlerins dénigés, s'en fuirent à travers la plante à beau trot, et apaisa la douleur \

l. Jeunes garçons qui allaient en pèlerinage au Mont-Saint- Michel. — 2. En liberté, en sûreté. — 3. Le long des dents. — 4, Noyer qui produit les grosses noix. — 5. Saisissait. — 6. Poche. — "7. La douleur s'apaisa.

Passans de là par l'orée ' de la touciie ^ en plain chemin, tombèrent tous excepté Fourniilier, en une trappe qu'on avoit fait pour prendre les loups à la trainnée ^. Dontescappèrent moyennant l'industrie du dit Fourniilier, qui rompit tous les lacs et cordages.

De là issus, pour le reste de celle nuit couchèrent en une loge près le Couldray. Et là furent réconfortés de leur malheur par les bonnes paroles d'un de leur compagnie nommé Lasdaller, lequel leur remonstra que ceste adventure avoit esté prédite par David.

Comment le moine fut festoyé par Gargantua, et des beaux propos qu'il tint en soupant.

Quand Gargantua fut à table et la première pointe des morceaux fut baufrée, Grandgousier commença à raconter la source et la cause de la guerre mue entre luy et Picrochole, et vint au point de narrer comment frère Jean des Entommeures avoit triomphé à la défense du clos de l'abbaye, et le loua au dessus des prouesses de Camille, Scipion, Pompée, César et Thémistocles.

Adonc requist Gargantua que sus l'heure fust envoyé quérir, afin qu'avec lui on consultast de ce qu'estoit à faire. Par leur vouloir l'alla quérir son maistre d'hostel, et l'amena joyeusement avec son baston de croix sus la mule de Grandgousier. Quand il fut venu, mille caresses, mille embrassemens, mille

La lisière. — 2. Petit bois. — 3. Piège.

bons jours furent donnés, u Hc frère jean, mon amy, frère Jean, mon grand cousin, frère Jean, de par le diable, l'accolée ', mon amy )> Et frère Jean de rigoller. Jamais homme ne fut tant courtois ni gracieux.

« Çà, çà, dit Gargantua, une escabelle icy, auprès de moy, à ce bout.

— Je le veux bien, dit le moine, puisque ainsi vous plaist. Page, de Teau. Boute , mon enfant, boute; elle me rafraischira le foie. Baille icy que je gargarise.

— Deposita cappa, dit Gymnaste; ostons ce froc.

— Ho, pardieu, dit le moine, mon gentil homme, il y a un chapitre in statulh ordinis -, auquel ne plairoit le cas.

— Ce froc vous rompt les deux espaules, dit Gymnaste. Mettez bas.

— Mon amy, dit le moyne, laisse le moy : car par dieu, je n'en boy que mieux. Il me fait le corps tout joyeux. Si je le laisse, messieurs les pages en feront des jarretières, comme il me fut fait une fois à Coulaines. Davantage ^ je n'auray nul appétit. Mais si en cest habit je m'assys à table, je boiray, pardieu, et à toy et à ton cheval. Et de hait *! Dieu gard de mal la compagnie ! Je avois soupe, mais pource ne mangeray je point moins. Car j'ay un estomac pavé, creux comme la botte Saint Benoist ^ tousjours ouvert, comme la gibecière d'un avocat. Nostre prieur aime fort le blanc de chapon.

l. Accolade. — 2. Dans les staluls de l'ordre. — 3. De plus. — 4. Gaîment. — 5. La lonne de Sainl-Benoîl, à Bologne (italien, botta, bouteille).

— En cela, dit Gymnaste, il ne semble point aux renards : car des chapons, poules, poulets qu'ils prennent, jamais ne mangent le blanc.

— Pourquoy? dit le moine.

— Parce, respondit Gymnaste, qu'ils n'ont point de cuisiniers à les cuire. Et s'ils ne sont compétentement ' cuits, ils demeurent rouges et non blancs. La rougeur des viandes est indice qu'elles ne sont assez cuites. Excepté les gammares * et escrevisses que l'on cardinalise à la cuite ^.

— Feste Dieu Bayart, dit le moine, l'enfermier * de nostre abbaye n'a donc la teste bien cuite, car il a les yeux rouges comme un jadeau de vergne ®. Geste cuisse de levrault est bonne pour les goutteux.

« Et de hait! page, à la humerie. Crac, crac, crac. Que Dieu est bon qui nous donne ce bon piot ®. J'advoue Dieu, si j'eusse esté au temps de Jésus-Christ, j'eusse bien engardé que les juifs ne l'eussent pris au jardin de Olivet. Ensemble, le diable me faille, si j'eusse failli de couper les jarrets à messieurs les Apostres qui fuirent tant laschement après qu'ils eurent bien soupe, et laissèrent leur bon maistre au besoing. Je hais plus que poison un homme qui fuit quand il faut jouer des couteaux. H on, que je ne suis ' roy de France pour quatre vingts ou cent ans. Par Dieu, je vous mettrois en chien courlault les fuyars de Pavie. Leur fiebvre quartaine! Pourquoy nemouroient ilslàplustost que laisser leur bon prince

1. Convenablement. — 2. Homards. — 3. Caisson. — 4. Suivant les uns, infirmier. Suivant d'autres, dépensier. — 5. ÉcucUe de bois d'aune. — 6. Vin. — 1, Que ne suis-je.

eu ceste nécessité? N'est il meilleur et plus honorable mourir vertueusement bataillant, que vivre fuyant vilainement?

« Je renie ma vie, je meurs de soif. Ce vin n'est des pires. Quel vin buviez vous à Paris? Je me donne au diable, si je ne y tins plus de six mois pour un temps maison ouverte à tous venans. Connoissez vous frère Claude des hauts Barroys? 0 le bon compagnon que c'est! Mais quelle mouche l'a piqué? Il ne fait rien que estudier depuis je ne say quand. Je n'estudie point, de ma part. En nostre abbaye nous ne estudions jamais, de peur des auripeaux '. Nostre feu abbé disoit que c'est chose monstrueuse voir un moine savant. Par Dieu, monsieur mon amy, magis magnos clericos non sunt inagis magnos sapientes ^. Les perdrix nous mangeront les oreilles mesouan '. Je ne prens point de plaisir à la tonnelle \ car je y morfonds. Si je ne cours, si je ne tracasse, je ne suis point à mon aise. Vray est que sautant les hayes et buissons mon froc y laisse du poil. J'ay recouvert ^ un gentil lévrier. Je donne au diable si luy échappe lièvre. Un lacquais le menoit à monsieur de Maulevrier : je le destroussay, fis je mal?

— Nenny, frère Jean, dit Gymaste; nenny, de par tous les diables, nenny.

— Ainsi, dit le moine, à ces diables, cependant qu'ils durent. Vertus Dieu, qu'en eust fait ce boiteux? Le corps Dieu, il prend plus de plaisir quand on luy fait présent d'un bon couble de bœufs.

1. Maladie des oreilles. — 2. Mauvais latin qui signifie : Les plus grands clercs ne sont pas les plus grands sages. — 3. Cette année. — 4. Filet à prendre les perdrix. — 5. Acquis.

— Comment, dit Ponocrate, vous jurez, frère Jean?

— Ce n'est, dit le moine, que pour orner mon langage. Ce sont couleurs de rhétorique ciccroniane. »

A minuit, Gargantua se met en route avec ses compagnons et « vingt cinq des plus adventureux de la maison de Grandgousier ». Le moine « ne vouloit autres armes que son froc devant son estomac et le baston de la croix en son poing ». Il a consenti pourtant, pour faire plaisir à ses nouveaux amis, à se laisser armer de pied en cap.

Comment le moine donne courage à ses compag-nons et comment il pendit à une arbre.

Or s'en vont les nobles champions à leur adventure, bien délibérés d'entendre quelle rencontre faudra poursuivre, et de quoi sefaudra contregarder ', quand viendra la journée de la grande et horrible bataille. Et le moine leur donne courage, disant : « Enfans, n'ayez ny peur ny doute. Je vous conduiray sûrement. Dieu et saint Benoist soient avec nous. Si j'avois la force de mesme le courage, par la mort bieu, je vous les plumerois comme un canard. Je ne crains rien, fors l'artillerie. Toutesfoys je say quelque oraison, que m'a baillé le soubsecretain ^ de nostre abbaye, laquelle garantit la personne de toutes bouches à feu. Mais elle ne me proliféra de rien car je n'y adjoute point de foy. Toutesfois, mon baston de croix fera diables. Par Dieu, qui fera la cane de vous autres, je me donne au diable si je ne le fais moine en mon lieu

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