Garder. — 2. Sacristain
PAGiiS CHOISIES DE KALSELAIS. G
et l'enchevestre de mon froc. Il porte médecine à couardise de gens. »
Le moine, disant ces paroles en colère, passa sous un noyer, tirant ' vers la saulaye, et embrocha la visière de son heaulme à la roupte * d'une grosse branche du noyer. Ce non obstant, donna fièrement des espérons à son cheval, lequel estoit chastouilleux à la pointe, en manière que le cheval bondit en avant, et le moine, voulant desfaire la visière du croc, lasche la bride, et de la main se pend aux branches, cependant que le cheval se desrobe dessous luy.
Par ce moyen demourale moine pendant au noyer, et criant à l'aide et au meurtre, protestant aussi de trahison. Eudémon premier l'aperçut, et, appelant Gargantua : « Sire, venez, et voyez Absalon pendu. » Gargantua venu considéra la contenance du moine et la forme dont il pendoit, et dit à Eudémon : « Vous avez mal rencontré le comparant à Absalon. Car Absîilon se pendit par les cheveux, mais le moine ras de teste s'est pendu par les oreilles.
— Aidez moi, dit le moine, de par le diable ! N'est il pas bien le temps de jaser? Vous me semblez les prescheurs décrétalistes, qui disent que quiconques voira son prochain en danger de mort, il le doit, sus peine d'excommunication trisulce ', plus tost admonester de soy confesser et mettre en estât de grâce que de luy aider. « Quand donc je les voiray tombés en la rivière, et prests d'estre noyés, en lieu de les aller quérir et bailler, je leur feray un beau et long
1. Se dirigeant. — 2. Rupture : endroit où la tw-anche est brisée. — 3. Trois fois fulminée.
sermon de contemptu mundi et fuga seculi '. Et lorsqu'ils seront roides morts, je les iray pescher.
— Ne bouge, dit Gymnaste, mon mignon ; je te vais quérir, car tu es gentil petit monachus *. J'ay vu des pendus plus de cinq cens, mais je n'en vis oncques ([ui eust meilleure grâce en pendillant, et si je Pavois aussi bonne, je voudrois ainsi pendre toute ma vie.
— Aurez vous, dit le moine tantost assez presché? Aidez moy, de par Dieu, puisque de par l'autre ne voulez. Par l'habit que je porte, vous en repentirez, tempore et loco prelibatis ^. »
Alors descendit Gymnasl? de son cheval, et, montant au noyer, souleva le moine par les goussets * d'une main, et de l'autre délit sa visière du croc de l'arbre, et ainsi le laissa tomber en terre, et soy après. Descendu que fut, le moyne se défit de tout son harnoys,etjeta l'une pièce après l'autre parmy le champ, et reprenant son baston de la croix remonta sur son cheval, lequel Eudémon avait retenu à la fuite. Ainsi s'en vont joyeusement tenans le chemin de la saulaye^
Picrochole, tout surpris de son premier échec, a envoyé « pour descouvrir le pays » seize cents chevaliers. Les compagnons de Gargantua n'ont emmené que vingt-cinq cavaliers et autant d'arquebusiers. Aussi Gargantua hésitct-il à combattre. Mais le moine s'écrie : i Choquons, dial»les, choquons ». Au bruit qu'il fait, les ennemis croient avoir affaire à de vrais diables, et se mettent à fuir « à bride avallée ». Le moine court après eux au grand galop, et Gymnaste demande à Gargantua s'il faut les poursuivi-e.
1. Sur le mépris du monde et la fuite du siècle. — 2. Moine. — 3. En temps et lieu. — 4. Aisselles.
A quoy dit Gargantua : « Nullement. Car selon vraye discipline militaire, jamais ne faut mettre son ennemi en lieu de désespoir : parce que telle nécessité lui multiplie la force et accroist le courage, qui jà estoit deject et failly '. Et n'y a meilleur remède de salut à gens estommis et recrus - que de ne espérer salut aucun. Quantes ^ victoires ont été tollues * des mains des vainqueurs par les vaincus quand ils ne se sont contentés de raison, mais ont attenté du tout^ mettre à internition ^ et destruire totalement leurs ennemis, sans en vouloir laisser un seul pour en porter les nouvelles. Ouvrez tousjours à vos ennemis toutes les portes et chemins, et plustost leur faites un pont d'argent, afin de les renvoyer.
— Voire mais, dit Gymnaste, ils ont le moine.
— Ont ils, dit Gargantua, le moine? Sus mon honneur, que ce sera à leur dommage. Mais, afin de survenir à tous hasars, ne nous retirons pas encores, attendons icy en silence. Je pense jà assez connoistre l'engin de nos ennemis. Ils se guident par le sort, non par le conseil. »
Les ennemis finissent par se retourner. « Voyans que là n'estoit que le moine qui faisoit cest esclandre, le chargèrent de coups comme on fait un asne de bois, mais de tout rien ne sentoit, mesmement '' quand ils frappoient sus son froc, tant il avoit la peau dure. » Ils le confient à la garde de deux archers et retournent à la rencontre de Gargantua.
1. Abattu et évanoui. — 2. Battus et fatigués. — 3. Combien de. — 4. Enlevées. — 5. Tout à fait. — 6. Carnage. — ".Surtout.
Le moine, à qui on a laissé imprudemment son épéc, s'est vite débarrassé de ses deux gardiens. Il revient vers Gargantua, suivant toujours les ennemis. « Lesquels avoient rencontré GorQ:antua et ses compagnons au grand chemin et estoient fcrt diminués en nombre. » En fuyant pour la seconde fois, ils passent devant le moine qui, monté sur une grosse roche, frappe à tour de bras.
Gargantua et ses compagnons reviennent sans frère Jean près de Grandgousier. Mais presque aussitôt le moine arrive en criant : < Vin frais, vin frais ! » Il ramène le capilaine Touquedillon qu'il a fait prisonnier.
Comment Grandgousier traita humainement Touquedillon prisonnier.
Touquedillon fut présenté à Grandgousier, et interrogé par iceluy sus l'entreprise et affaire de Picrochole, quelle fin il prétendoit par ce tumultuaire vacarme. A quoy respondit que sa fin et sa destinée estoit de conquester tout le pays s'il pouvoit, pour l'injure faite à ses fouaciers.
« Ce est, dit Grandgousier, trop entrepris : qui trop embrasse peu estraint. Le temps n'est plus d'ainsi conquester les royaumes, avec dommage de son prochain frère Christian : ceste imitation des anciens Hercules, Alexandres, Hannibals, Scipions, Césars, et autres tels, est contraire à la profession de l'Évangile, par lequel nous est commandé garder, sauver, régir, et administrer chascun ses pays et terres, non hostilement envahir les autres. Et ce que les Sarrasins et Barbares jadis appeloient prouesses, maintenant nous appelons briganderies et meschancelés. Mieux eust il fait soy contenir en sa maison, royalement la gouvernant, que insulter en la mienne.
hostilement la pillant : car, par bien gouverner l'eust augmentée, par me piller sera destruit.
« Allez vous en, au nom de Dieu : suivez bonne entreprise, remonstrez à vostre roy les erreurs que connoistrez, et jamais ne le conseillez ayant esgard à vostre profit particulier; car avec le commun est aussi le propre perdu. Quant est de vostre rançon, je vous la donne entièrement, et veux que vous soient rendues armes et cheval : ainsi faut il faire entre voisins et anciens amis, vu que ceste nostre différence * n'est point guerre proprement.
« Comme Platon vouloit estre non guerre nommée, ains sédition, quand les Grecs mouvoient armes les uns contre les autres. Ce que si par maie fortune advenoit, il commande qu'on use de toute modestie *. Si guerre la nommez, elle n'est que superficiaire, elle n'entre point au profond cabinet de nos cœurs. Car nul de nous n'est outragé en son honneur; et n'est question, en somme totale, que de rabiller ^ quelque faute commise par nos gens, j'entends et vostres et nostres. Laquelle encore que connussiez, vous deviez laisser couler* outre : car les personnages querellans estoient plus à contemner ^ qu'à ramentevoir ®, mesmemenf leur satisfaisant selon le grief, comme je me suis offert. Dieu sera juste estimateur de nostre différend, lequel je supplie plus tost par mort me tollir ^ de ceste vie et mes biens dépérir devant mes yeux, que par moy ny les miens en rien soit offensé. »
1. Différend. — 2. Modération. — 3. Reparer. — 4. Passer. — 5. Mépriser, dédaigner. — 6. Rappeler, se rappeler. — 1. Surtout. — 8. Enlever.
LA VIE TRÈS nORRIFIQUE DU GRAND GARGANTUA 87
Ces paroles achevées, appela le moine, et devant tous luy demanda : « Frère Jean, mon bon amy, estes vous qui avez pris le capitaine Touquedillon icy présent?
— Sire, dit le moine, il est présent, il a âge et discrétion; j'aime mieux que le sachez par sa confession que par ma parole. »
Adonc dit Touquedillon : « Seigneur, c'est luy véritablement qui m'a pris, et je me rends son prisonnier franchement.
— L'avez vous, dit Grandgousier au moine, mis à rançon?
— Non, dit le moine, de cela je ne me soucie.
— Combien, dit Grandgousier voudriez vous de sa prise?
— Rien, rien, dit le moine. Cela ne me mène pas. » Lors commanda Grandgousier que, présent Touquedillon, fussent comptés au moine soixante et deux mille saluts pour celle prise. Ce que fut fait cependant qu'on fit la collation au dit Touquedillon; auquel demanda Grandgousier s'il vouloit demourer avec luy, ou si mieux aimoit retourner à son roy. Touquedillon respondit qu'il tiendroit leparty lequel il lui conseilleroit.
« Donc, dit Grandgousier, retournez à vostre roy, et Dieu soit avec vous. »
Puis luy donna une belle espée de Vienne avec le fourreau d'or, fait à belles vignettes d'orfèvrerie, et un collier d'or pesant sept cens deux mille marcs, garny de fines pierreries, à l'estimation de cent soixante mille ducats; et dix mille escus par présent honorable. Après ces propos monta Touquedillon sus
son cheval. Gargantua, pour sa sûreté, luy bailla trente hommes d'armes et six vingts archers sous la conduite de Gymnaste, pour le mener jusques es portes de la Roche Clermaud, si besoin estoit. Iceluy départi, le moine rendit à Grandgousier les soixante et deux mille saluts qu'il avoit reçus, disant :
« Sire, ce n'est ores ' que vous devez faire tels dons. Attendez la fin de ceste guerre, car Ton ne sait quels affaires pourroient survenir. Et guerre faite sans bonne provision d'argent n"a qu'un soupirail de vigueur.
— Donc, dit Grandgousier, à la fin je vous contenteray par honneste récompense, et tous ceux qui m'auront servy. »
L'injuste et soudaine agression de Picrochole a élé vite connue dans tous les lieux environnants. De toute part on vient offrir à Grandgousier des soldats, des munitions, de l'argent. Le bon roi remercie ses voisins, mais il espère pouvoir se passer de leur secours.
Pendant que Grandgousier se voit récompensé de sa politique sage et conciliante, que tous ses voisins s'empressent de lui o&ir leur aide, la discorde est dans l'armée de Picrochole. Touquedillon, ramené à la raison par la générosité de Grandgousier, ne peut convaincre ceux dont il a partagé la folie
Comment Touquedillon tua Hastiveau, puis fut tué par le commandement de Picrochole.
Touquedillon arrivé se présenta à Picrochole, et luy conta au long ce qu'il avoit et fait et vu. A la fin,