Maintenant
conseilloit, par fortes paroles, qu'on fist appointetement * avec Grandgousier, lequel il avoit esprouvé le plus homme du bien du monde; adjoustant que ce n'estoit ny preu - ny raison molester ainsi ses voisins, desquels jamais n'avoient eu que tout bien. Et, au regard du principal ", que jamais ne sortiroient de ceste entreprise qu'à leur grand dommage et malheur. Car la puissance de Picrochole n'esloit telle que aisément ne les pust Grandgousier mettre à sac.
Il n'eut achevé ceste parole, que Hastiveau dit tout haut : « Bien malheureux est le prince qui est de tels gens servy, qui tant facilement sont corrompus, comme je connois Touquedillon. Car je voy son courage * tant changé que volontiers se fust adjoint à nos ennemis, pour contre nous batailler et nous trahir, s'ils l'eussent voulu retenir : mais, comme vertu est de tous, tant amis qu'ennemis, louée et estimée, aussi meschaucelé est tost connue et suspecte. Et, posé que d'icelle les ennemis se servent H leur profit, si ont ils tousjours les meschans et traistres en abomination. »
Aces paroles, Touquedillon impatient tirasonespée, et en transperça Hastiveau un peu au dessus de la mamelle gausche, dont mourut incontinent. Et, tirant son coup du corps, dit franchement : « Ainsi périsse qui féaux serviteurs blasmera. »
Picrochole soudain entra en fureur, et, voyant l'espée et fourreau tant diapré, dit : « T'avoit on
1. Traité, arrangement. — 2. Profit. — 3. Quant an point principal. — 4. Ses sentiments.
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donné ce baston ' pour, en ma présence, tuer malignement mon tant bon amy Hastiveau? »
Lors commanda à ses archers qu'ils le missent en pièces. (]e que fut fait sus l'heure, tant cruellement que la chambre estoit toute pavée de sang. Puis fit honorablement inhumer le corps de Hastiveau, et celuy de Touquedillon jeter par sus les murailles en la vallée.
Les nouvelles de ces outrages furent sues par toute l'armée, dont plusieurs commencèrent à murmurer contre Picrochole, tant que Grippeminaud luy dit : « Seigneur, je ne say quelle issue sera de ceste entreprise. Je voy vos gens peu confirmés en leurs courages. Ils considèrent que sommes icy mal pourvus de vivres, et jà beaucoup diminués en nombre, par deux ou trois issues*. Davantage", il vient grand renfort de gens à vos ennemis. Si nous sommes assiégés une fois, je ne voy point comment ce ne soit à nostre ruine totale.
— Vous semblez, dit Picrochole, les anguilles de Melun : vous criez davant qu'on vous escorche : laissez les seulement venir. »
Gargantua marche vers la Roche-Clermaud où est enfermé son adversaire. Picrochole sort avec une partie de ses troupes. Pendant qu'il lutte avec les Gargantuistes, frère Jean monte à l'.issaut d'un autre côté. Les habitants de la place se rendent à merci. Le moine, traversant la ville, sort et vient attaquer par derrière Picrochole. Pris