Celle arme. — 2. Sorties. — 3. De plus
de tous côtés, Picrochole et ses gens s'enfuient comme ils peuvent. « Gargantua les poursuivit jusques près Vaugaudry, tuant et massacrant, puis sonna la retraite. >
Comment Picrochole fuyant fut surpris de maies
fortunes, et ce que fit Gargantua
après la bataille.
Picrochole ainsi désespéré s'en fuit vers l'isle Bouchart, et, au chemin de Rivière, son cheval broncha par terre; à quoy tant fut indigné que de son espée le tua en sa choie '; puis, ne trouvant personne qui le remontast, voulut prendre un asne du moulin qui là auprès estoit; mais les meusniers le meurtrirent tout de coups et le destroussèrent de ses habillemens, et luy baillèrent pour soy couvrir une meschante sequenye ^ Ainsi s'en alla le pauvre colérique; puis, passant l'eau au Port-Huaulx et racontant ses maies fortunes, fut advisé par une vieille lourpidon ' que son royaume luy seroit rendu à la venue des coquecigrues : depuis ne sait on qu'il est devenu. Toutesfois, l'on m'a dit qu'il est de présent pauvre gaignedenier à Lyon, colère comme devant. Et tousjours se guémente * à tous estrangiers de la venue des coquecigrues, espérant certainement, selon la prophétie de la vieille, estre à leur venue réintégré en son royaume.
Après leur retraite, Gargantua premièrement recensa ses gens, et trouva que peu d'iceux estoient péris en la bataille : savoir est quelques gens de
1. Colère. — 2. Souquenille. — 3. Vieille sorcière. Littéralement : vieille aux pieds difformes. — 4. S'informe.
pied de la bande du capitaine Tolmère, et Ponocrates * qui avoit un coup de harquebuse en son pourpoint. Puis les fit refraischir chascun par sa bande, et commanda que tout ce repas leur fust défrayé et payé, et que Ton ne fist outrage quelconque en la ville, vu qu'elle estoit sienne : et, après leur repas, ils comparussent en la place devant le chasteau, et là seroient payés pour six mois. Ce que fut fait. Puis fît convenir - devant soy en ladite place tous ceux qui là restoient de la part de Picrochole, esquels, présens tous ses princes et capitaines, parla comme s'ensuit.
La concion ' que fit Gargantua es vaincus.
« Nos pères, ayeulx et ancestres de toute mémoire, ont esté de ce sens et ceste nature que, des batailles par eux consommées, ont, pour signe mémorial des triomphes et victoires, plus volontiers érigé trophées es cœurs des vaincus, par grâce, que es terres par eux conquestées, par architecture. Car plus estimoient la vive souvenance des humains, acquise par li])éralité, que la mute* inscription des arcs, colomnes et pyramides, sujette es calamités de l'air et envie d'un chascun.
« Souvenir assez vous peut de la mansuétude dont ils usèrent envers les Bretons, à la journée de Saint-
1. La phrase ne veut pas dire que Ponocrates soit mort. On le retrouve plus loin. — 2. Rassembler. — 3. Harangue. — 4. Muette.
Aubin du Cormier, et à la démolition de Parlhenay. Vous avez entendu, et entendant admiré le bon traitement qu'ils tirent es barbares de Spagnola *, qui avoient pillé, dépopulé -, et saccaigé les fins maritimes ^ de Olone et Thalmondoys.
« Tout ce ciel a esté remply des louanges et gratulations * que vous mesmes et vos pères listes, lorsque Alpharbal, roy de Canarre, non assouvy de ses fortunes, envahit furieusement le pays de Aunis, exerçant la piratique en toutes les isles Armoriques et régions confines ^ Il fut en juste bataille navale pris et vaincu de mon père, auquel Dieu soit garde et protecteur. Mais quoy? Au cas que les autres roys et empereurs, voyre, qui se font nommer catholiques, l'eussent misérablement traité, durement emprisonné, et rançonné extrêmement, il le traita courtoisement, amiablement le logea avec soy en son palais, et, par incroyable débonnaireté, le renvoya en sauf conduit, chargé de dons, chargé de grâces, chargé de toutes offices d'amitié.
« Qu'en est il advenu? Luy, retourné en ses terres, fit assembler tous les princes et estais de son royaume, leur exposa l'humanité qu'il avoit en nous connue, et les pria sur ce délibérer, en façon que le monde y eust exemple, comme avoit jà en nous de gracieuseté honneste, aussi en eux de honnesteté gracieuse. Là futdécrété par consentement unanime que l'on offViroit entièrement leurs terres, domaines et royaume, à en faire selon nostre arbitre.
i. Espagne. — 2. Ravagé. — 3. Les côles. — 4. Félicitations. — 5. Voisines.
« Alpharbal, en propre personne, soudain retourna avec neuf mille trente et huit grandes naufs onéraires *, menant non seulement les trésors de sa maison et lignée royale, mais presque de tout le pays. Car soy embarquant pour faire voile au vent Vesten Nord est, chascun à la foule jetoit dedans icelles or, argent, bagues, joyaux, espiceries, drogues et odeurs aromatiques, papegays ^, pélicans, guenons, civettes, genettes, porcs-espics. Point n'estoit fils de bonne mère réputé qui dedans ne jetast ce que avoit de singulier '.
« Arrivé que fut, vouloit baiser les pieds démon dit père : le fait fut estimé indigne, et ne fut toléré; ains fut embrassé socialement *. Offrit ses présens : ils ne furent reçus, par trop estre excessifs. Se donna mancipe ^ et serf volontaire, soy et sa postérité : ce ne fut accepté, par ne sembler équitable. Céda, par le décret des estats, ses terres et royaume, offrant la transaction et transport signé, scellé, et ratifié de tous ceux qui faire le dévoient : ce fut totalement refusé, et les contrats jetés au feu. La fin fut que mon dit père commença lamenter de pitié et pleurer copieusement, considérant le franc vouloir et simplicité des Canarriens; et, par mots exquis et sentences congrues ^, diminuoit le bon tour '' qu'il leur avoit fait, disant ne leur avoir fait bien qui fust à l'estimation d'un bouton, et si rien d'honnesteté leur avoit monstre, il estoit tenu de ce faire. Mais tant plus * l'augmentoit Alpharbal.
i. Vaisseaux de charge. — 2. Perroquets. — 3. Rare, curieux. — 4. En allié. — 5. Esclave. — 6. Convenables. — 1. Bon procédé. — 8. D'autant plus.
« Quelle fut l'issue? En lieu que * pour sa rançon, prise à toute extrémité, eussions pu tyranniquement exiger vingt fois cens mille escuset retenir pour hostagers ' ses enfans aisnés, ils se sont faits tributaires [terpétuels, et obligés nous bailler par chascun an deux millions d'or affiné à, vingt quatre carats. Ils nous furent l'année première icy payés; la seconde, de franc vouloir, en payèrent vingt trois cens mille escus; la tierce, vingt six cens mille; la quarte trois millions, et tant toujours croissent de leur bon gré que serons contraints leur inhiber* de rien plus nous apporter. C'est la nature de gratuité *. Car le temps, qui toutes choses ronge et diminue, augmente et accroist les bienfaits; parce qu'un bon tour ^, libéralement fait à homme de raison, croist continuement par noble pensée et remembrance •*.
« Ne voulant donc aucunement dégénérer de la débonnaireté héréditaire de mes parens, maintenant je vous absous et délivre, et vous rends francs etlibères comme par avant.
« D'abondant ', serez à l'issue des portes payés chascun pour trois mois, pour vous pouvoir retirer en vos maisons et familles; et vous conduiront en sauveté six cens hommes d'armes et huit mille hommes de pied sous la conduite de mon escuyer Alexandre, afin que par les paysans ne soyez outragés. Dieu soit avec vous. Je regrette de tout mon cœur que n'est icy Picrochole. Car je luy eusse donné à entendre que sans mon vouloir, sans espoir de
1. Au lieu que, tandis que. — 2. Otages. — 3. Défendre. — 4. Reconnaissance. — 5. Bon office. — 6. Souvenir. — 7. De plus.
accroistre ni mon bien, ni mon nom estoit faite cesle guerre. Mais puisqu'il est esperdu, et ne sait on où ny comment est esvanouy, je veux que son royaume demeure entier à son fils. Lequel, parce qu'est trop bas d'âge (car il n'a encore cinq ans accomplis), sera gouverné et instruit par les anciens princes et gens savans du royaume. Et par autant ' qu'un royaume ainsi désolé seroit facilement ruiné, si on ne refrenoit la convoitise et avarice des administrateurs d'iceluy, je ordonne et veux que Ponocrates soit sur tous ses gouverneurs entendant ^, avec autorité à ce requise, et assidu avec l'enfant, jusqu'à ce qu'il le connoistra idoine ^ de pouvoir par soy régir et régner.
« Je considère que facilité trop dissolue de pardonner es malfaisans leur est occasion de plus légèrement de rectief mal faire, par ceste pernicieuse confiance de grâce. Je considère que Moyse, le plus doux homme qui de son temps fust sur la terre, aigrement ^ punissoit les mutins et séditieux au peuple d'Israël. Je considère que Jules César, empereur tant débonnaire que de luy dit Cicéron que sa fortune rien plus souverain n'avoit, sinon qu'il pouvoit, et sa vertu meilleur n'avoit, sinon qu'il vouloit sauver et pardonner à un chascun : iceluy toutesfoys ce non obstant en certains endroits punit rigoureusement les auteurs de rébellion.
« A ces exemples, je veux que me livrez avant de départir, premièrement ce beau Marquet, qui a esté
i. Attendu gue. — 2. Dirigeant. — 3. Capable. — 4. Sévère ment.
source et cause première de ceste guerre par sa vaine outrecuidance ; secondement ses compagnons fouaciers, qui furent négligens de corriger sa teste folle sus l'instant; et finalement tous les conseillers, capitaines, officiers et domestiques de Picrochole, lesquels le auroient incité, loué, ou conseillé de sortir ses limites pour ainsi nous inquiéter. »
Gargantua récompense les vainqueurs. Il veut donner à frère Jean une abbaye. « Mais le moine lui fit réponse péremptoire que de moines il ne vouloit charge ni gouvernement. Car comment, disoit-il, pourrois-je gouverner autrui, qui moi-mesme gouverner ne saurois. » Il demande qu'on lui permette de fonder une abbaye « à son devis. >
Celte abbaye ne sera entourée d'aucun mur. On n'y verra ni cloche ni cadran aucun. Tout enfin dans l'abbaye de Thélème sera « au contraire de toutes autres. » Les bâtiments sont magniliqiics. On y donne une large place à la bil)liolhèqiie. Mais ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est la règle des Thélémites.
Comment estoient réglés les Thélémites à leur manière de vivre.
Toute leur vie estoit réglée non par lois, statuts ou règles, mais selon leur vouloir et arbitre. Se levoient du lit quand bon leur sembloit ; buvoient, mangeoient, travailloient, dormoient quand le désir leur venoit. Nul ne les esveilloit, nul ne les parforçoit ny à manger, ny à faire chose autre quelconque. Ainsi Tavoit eslably Gargantua. En leur règle n'estoit que ceste clause :
Fais ce que voudras
PAUKS CHOISIES DE HAIÎELAIS. 7
Par ce que gens libères ', bien nés, bien instruit*, conversans en compagnies honnestes, ont par nature un instinct et aiguillon, qui tousjours les pousse à faits vertueux, et retire de vice, lequel ils nommoient honneur. Iceux, quand par vile subjection et contrainte sont déprimés et asservis, détournent la noble affection par laquelle à vertu franchement tendoient, à déposer et enfreindre ce joug de servitude. Car nous entreprenons tousjours choses défendues et convoitons ce que nous est dénié '.
Par cesle liberté entrèrent en louable émulation de faire tous ce que à un seul vo voient plaire. Si quelqu'un ou quelqu'une disoit : buvons, tous buvoient. Si quelqu'un disoit : jouons, tous jouoient. Si quelqu'un disoit : allons à l'esbat es champs, tous y alloient. Si c'estoit pour voler ou chasser, les dames montées sus belles haquenées, avec leur palefroy gorrier ^, sus le poing mignonnement engantelé portoient chascune ou un esparvier, ou un laneret *, ou un esmerillon : les hommes portoient les autres oiseaux.
Tant noblement estoient appris qu'il n'estoit entre eux celuy ne celle qui ne sust lire, escrire, chanter, jouer d'instrumens harmonieux, parler de cinq ou six langages, et en iceux composer tant en carmes que en oraison solue ^
Jamais ne furent vus chevaliers tant preux, tant galans, tant dextres ^ à pied et à cheval, plus verds, mieux remuans, mieux manians tous basions ' que
1. Nobles. — 2. Refusé. — 3. De parade. — 4. Petit lanier, oiseau de proie. — 5. Tant en vers qu'en prose. — 6. Adroits. — 1. Armes.
LA VIE TRÈS nORRIFIQUE DU GRAND GARGANTUA 99
)\ cstnicnt. Jamais ne furent vues dames tant propres, tant mignonnes, moins fascheuses ', plus doctes à la main, à l'aiguille, à tout acte mulièbre*honneste et libère que là estoient.
Par ceste raison, quand le temps venu estoit que aucun ^ d'icelle abbaye, ou à la requeste de ses parens, ou ponr autres causes, voulust issir hors *, avec soy il emmenoit une des dames, celle laquelle Tauroit pris pour son dévot, et estoient ensemble mariés. Et si bien avoient vécu à Thélème en dévotion et amitié, encore mieux la continuoient ils en mariage, d'autant se entre-aimoient ils à la fin de leurs jours comme le premier de leurs noces.