RESTITUÉ A SON NATUREL, AVEC
SES ka:ts et prouesses espouvantables
Dans le premier livre, Rabelais nous raconte les aventures de Gari,'antua. Les quatre autres sont consacrés au liis de Gargantua, Pantagruel. Dans le prologue du second livre, Rabelais parle du succès obtenu par « les grandes et inestimables chroniques de l'énorme géant Gargantua. » Mais il s'agit peut-être des Grandes Chroniques Gargantuines et non du premier livre, qui semble avoir été, en réalité, publié après le second. Le second livre, dont le plan ressemble beaucoup à celui du premier, est en effet beaucoup plus bouffon, d'une inspiration beaucoup moins haute. Dès le début, nous trouvons en détail la généalogie de Gargantua et de Pantagruel, à laquelle Rabelais l'ait allusion au commencement du premier livre.
De l'orig-ine et antiquité du grand Pantagruel.
Ce ne sera chose inutile ne oisive ', vu que sommes de séjour % vous ramentevoir^ la première source et origine dont nous est né le bon Pantagruel. Car je voy que tous bons historiographes ainsi ont traité leurs chroniques, non seulement les Arabes, Barbares et Latins, mais aussi les Grégeois * gentils, qui furent buveurs éternels.
Il vous convient donc noter que au commencement du monde (je parle de loing, il y a plus de quarante quarantaines de nuits, pour nombrer à la mode des antiques Druides), peu après que Abel fut occis parson frère Gain, la terre imbue du sang du juste fut certaine année si très fertile en tous fruits qui de ses flancs nous sont produits, et singulièrement en mesles ", que on l'appela de toute mémoire Tannée des grosses mesles; car les trois en faisoient le boisseau.
Faites vostre compte que le monde volontiers mangeoit desdites mesles : car elles estoient belles à l'œil et déUcieuses au goust. Mais tout ainsi comme Noé, le saint homme (auquel tant sommes obligés et tenus de ce qu'il nous planta la vigne, dont nous vient celle nectarique, délicieuse, précieuse, céleste, joyeuse et déifique ^ liqueur, qu'on nomme le piot') fut trompé en le buvant, car il ignoroit la grande vertu et puissance d'iceluy, semblablement les hommes et femmes de celuy temps mangeoient en
4. Oiseuse. — 2. De loisir. — 3. Rappeler. — 4. Les Grecs. — 5. Nènes. — 6. Divine. — 1. Vin.
grand plaisir de ce beau et gros fruit, mais accidens bien divers leur en advinrent.
Car à tous survint au corps une enflure très horrible, mais non à tous en un niesme lieu. Car aucuns ' entloient par le ventre, et le ventre leur devenoil bossu comme une grosse tonne, desquels est escrit : Ventrem omnipolcntern ^ : lesquels furent tous gens de bien et bons raillars ^ Et de cesle race nasquit saint Pansard et Mardy gras.
Les autres entloient par les espaules, et tant estoient bossus qu'on les appeloit montifères, comme porte-montagnes, dont vous en voyez encore par le monde en divers sexes et dignités. Et de ceste race issit Esopet, duquel vous avez les beaux faits et dits par escrit.
Autres croissoient par les jambes, et à les voir eussiez dit que c'estoient grues, ou flammans, ou bien gens marchans sus eschasses. Et les petits grimaux * les appellent en grammaire lambus.
Es autres tant croissoit le nez qu'il sembloit la flûte d'un alambic ^ tout diapré, tout estincellé de bubelettes ®, pullulant ^ purpuré ^ à pompettes ^ tout esmaillé, tout boutonné et brodé de gueules '". Et tel avez vu le chanoine Panzoult, et Piédeboys, médecin de Angiers : de laquelle race peu furent qui aimassent la ptisane, mais tous furent amateurs de purée septembrale. Nason et Ovide " en prirent leur
1. Quelques-uns. — 2. Venlre lout-puissant. — 3. Bons vivants, joyeux compagnons. — 4. Écoliers. — 5. Le bec d'un alambic. — 6. Petits boutons. — 7. Bourgeonnant. — 8. Pourpré. — 9. A gros boutons. — 10. Rouge, en langue héraldique. — 11. Ces deux noms ne désignent en réalité qu'un seul personnage, le poète Ovide, Pubiius Ovidius Naso.
origine, et tous ceux desquels est escrit : Ne reminisca?ns '.
Autres croissoient par les oreilles, lesquelles tant grandes avoient que de Tune faisoient pourpoint, chausses, et sayon, de l'autre se couvroient comme d'une cape à l'Espagnole. Et dit on que en Bourbonnois encore dure l'heraige -, dont sont dites oreilles de Bourbonnois.
Les autres croissoient en long du corps : et de ceux là sont venus les géans. Et par eux Pantagruel.
De la nativité du très redoubté Pantagruel.
Pour entendre pleinement la cause et raison de son nom, qui luy fut baillé en baptesme, vous noierez qu'en icelle année fut sécheresse tant grande en tout le pays de Afrique que passèrent trente six mois, trois semaines, quatre jours, treize heures, et quelque peu davantage sans pluie, avec chaleur de soleil si véhémente que toute la terre en estoit aride.
Et ne fut point, au temps de Hélie, plus eschaufifée que pour lors. Car il n'estoit arbre sus terre qui eust ny feuille ny fleur : les herbes estoient sans verdure, les rivières taries, les fontaines à sec, les pauvres poissons délaissés de leurs propres éléments vaguans et crians par la terre horriblement, les oiseaux tombans de l'air par faute de rosée : les loups, les
1. Calembour sur le mol nez : Souvenez-vous de leur nez. L'expression latine signifie en réalité : ne vous souvenez pas. — 2. La race.
renards, cerfs, sangliers, daims, lièvres, connils ', belettes, foynes '^, bléreaux, et autres bestes Ton Irouvoit par les champs mortes, la gueule baye.
Au regard des hommes, c'estoit la grande pitié : vous les eussiez vus tirans la langue comme lévriers qui ont couru six heures. Plusieurs se jetoient dedans les puits; d'autres se mettoient au ventre d'une vache, pour estre à l'ombre. Et les appelle Homère Alibantes.
Toute la contrée estoit à l'ancre^ : c'estoit pitoyable cas de voir le travail des humains, pour se garantir de ceste horrifique altération. Car il y avoit prou •* affaire de sauver l'eau béniste par les églises, à ce qu'elle ne fust desconfite^ : mais l'on y donna tel ordre, que nul n'en osoit prendre qu'une venue. Encore, quand quelqu'un entroit en l'église, vous en eussiez vu à vingtaines de pauvres altérés qui venoient derrière celuy qui la distribuoil à quelqu'un, la gueule ouverte, pour en avoir quelque gouttelette, comme le mauvais riche, afin que rien ne se perdist. 0 que bien heureux fut en icelle année celuy qui eut cave fraische et bien garnie!
Le philosophe raconte, en mouvant ^ la question pourquoy c'est que l'eau de la mer est salée, que, au temps que Phébus bailla le gouvernement de son chariot lucihque ' à son fils Phaéton, ledit Phaélon, mal appris en l'art, et ne sachant ensuivre la ligne écliptique entre les deux tropiques de la sphère du soleil, varia de son chemin, et tant approcha de terre
d. Lapins. — 2. Fouines. — 3. Arrêtée, en suspens. — 4. Beaucoup. — 5. Détruite, absorbée. — 6. Agitant. — 1. Qui produit la lumière.
qu'il mit à sec toutes les contrées subjacentes, bruslant une grande partie du ciel que les philosophes appellent via lactea, et les Lifrelofres * nomment le chemin de Saint-Jacques : combien que les plus huppés poètes disent estre la part où tomba le lait de Junon lorsqu'elle allaita Hercules. Adonc ^ la terre fut tant eschauffée qu'il luy vint une sueur énorme, dont elle sua toute la mer, qui par ce ^ est salée, car toute sueur est salée.
Quasi pareil cas arriva en ceste dite année : car un jour de vendredy, que tout le monde s'estoit mis en dévotion, et faisoit une belle procession, avec force litanies et beaux preschans '', supplians à Dieu omnipotent les vouloir regarder de son œil de clémence en tel desconfort ^, visiblement furent vues de terre sortir grosses gouttes d'eau, comme quand quelque personne sue copieusement. Et le pauvre peuple commença à s'esjouir, comme si ce eust esté chose à eux profitable. Car les aucuns ^ disoient que de humeur il n'y en avoit goutte en l'air, dont on espérast avoir pluie, et que la terre suppléoit au défaut. Les autres gens savans disoient que c'estoit pluie des antipodes; mais ils y furent trompés. Car, la procession finie, alors que chascun vouloit recueillir de ceste rosée et en boire à plein godet, trouvèrent que ce n'estoit que saulmure, pire et plus salée que n'est l'eau de la mer.
1. Suivant les uns, c'était un sobriquet donné aux Allemands, et qui désignait de grands buveurs. Suivant d'autres, le mot signifie seulement les ignorants. — 2. Alors. — 3. Pour cette raison. — 4. Chants d'église. — 5. Affliction. — 6. Quelques-uns.
Et parce qu'en ce propre jour naquit Pantagruel, son père luy imposa tel nom : car Panta, en grec, vaut autant à dire comme tout, et Gruel, en langue hagaréenne \ vaut autant à dire comme altéré.
C'est « en l'âge de quatre cens quatre vingts quarante et quatre ans » que Gargantua a vu naître son fils Pantagruel. Sa femme Badebec, fdle du roy des Amaurotes en Utopie, est morte en donnant naissance à l'enfant.
Du deuil que mena Gargantua de la mort de sa femme Badebec.
Quand Pantagruel fut né, qui fut bien esbahy et perplex, ce fut Gargantua son père. Car voyant d'un costé sa femme Badebec morte, et de l'autre son fils Pantagruel né, tant beau et tant grand, ne savoit que dire ny que faire. Et le doute qui troubloit son entendement estoit assavoir s'il devoit pleurer pour le deuil de sa femme, ou rire pour la joye de son fils. D'un costé et d'autre il avoit argumens sophistiques qui le suiïoquoient : car il les faisoit très bien in modo et figura, mais il ne les pouvoit soudre *. Et par ce moyen demouroit empestré, comme la souriz empeigée '**, ou un milan pris au lasset.
« Pleureray je, disoit il? Ouy : car, pourquoy? Ma tant bonne femme est morte, qui estoit la plus cecy, la plus cela qui fust au monde. Jamais je ne la verray,