‹ Rabelais. Avec une introdChapitre 27 sur 80 · Poêlon. — 2. Sorte d'auge en pierre · texte numérisé non relu

Poêlon. — 2. Sorte d'auge en pierre

Mais, quelquefois ', qu'un grandeurs que nourrissoit son père escliappa, et luy venoit lescher le visage, il se défît desdits cables aussi facilement comme Samson d'entre les Philistins, et vous prit monsieur de l'ours, et le mit en pièces comme un poulet, et vous en fît une bonne gorge chaude pour ce repas. Parquoy, craignant Gargantua qu'il se gastast -, fit faire quatre grosses chaînes de fer pour le lier, et fît faire des arsboutans à son berceau bien afustés. Et de ces chaines en avez une à La Rochelle, que l'on lève au soir entre les deux grosses tours du havre. L'autre est à Lyon, l'autre à Angers, et la quarte fut emportée des diables pour lier Lucifer qui se deschainoit en ce temps là, à cause d'une colique qui le tourmentoit extraordinairement, pour avoir mangé l'âme d'un sergent ^ en fricassée à son desjeuner. Et ainsi demeura coy et pacifique Pantagruel : car il ne pouvoit rompre tant facilement lesdites chaines, mesmement qu'il '- n'avoit pas espace au berceau de donner la secousse des bras.

Mais voicy que arriva le jour d'une grande feste, que son père Gargantua faisoit un beau banquet à tous les princes de sa cour. Je croy bien que tous les officiers de sa cour estoient tant occupés au service du festin que l'on ne se soucioit du pauvre Pantagruel, et demeuroit ainsi à reculorum ^ Que fit il? Qu'il fit ®, mes bonnes gens, escoutez. Il essaya de rompre les chaines du berceau avec les bras; mais il ne put, car elles estoient trop fortes. Adonc ' il trépigna tant des

1. Une fois. — 2. Qu'il ne se fit mal. — 3. Huissier. — 4. D'autant moins que. — 5 A l'écart. — 6. Ce qu'il fit. — 7. Alors.

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pieds qu'il rompit le bout de son berceau, qui toutesfois esloit d'une grosse poste ' de sept empans en carré. Et, ainsi qu'il eut mis les pieds dehors, il s'avalla ^ le mieux qu'il put, en sorte qu'il touchoit des pieds en terre. Et alors avec grande puissance se leva, emportant son berceau sur l'eschine ainsi lié, comme une tortue qui monte contre une muraille ; et à le voir sembloit que ce fust une grande carraque ^ de cinq cens tonneaux qui fust debout.

En ce point, entra en la salle où Ton banquetoit, et hardiment qu'il espouvanta bien l'assistance : mais, par autant * qu'il avoit les bras liés dedans, il ne pouvoit rien prendre à manger ; mais en grande peine s'enclinoit pour prendre à tout ^ la langue quelque lippée. Quoy voyant son père, entendit bien que l'on l'avoit laissé sans luy bailler à repaistre; et commanda qu'il fust deslié desdites chaînes, par le conseil des princes et seigneurs assistans. Lors qu'il fut deschaîné, l'on le fit asseoir, et reput fort bien, et mit son dit berceau en plus de cinq cens mille pièces, d'un coup de poing qu'il frappa au milieu par despit, avec protestation de jamais n'y retourner.

Pantagruel, en âge de s'instruire, parcourt la France, visitant les grandes villes et suivant les cours des universités. Il vient à Poitiers, « et profite beaucoup, » Après avoir vu La Rochelle et Bordeaux, il vient à Toulouse « où

d. Poulre. — 2. Descendit. — 3. Vaisseau marctiand. — 4. Parce que. — 5. Avec,

appi'it fort bien à danser et à jouer de l'cspée à deux mains, comme est l'usance des escholiers de ladite université, mais il n'y demeura guères, quand il vit qu'ils faisoient brusler leurs régens tous vifs comme harengs saurels. »

« Puis vint à Montpellier, où il trouva fort bons vins de Mirevaux et joyeuse compagnie. » Parti de là, il fait en moins de trois heui^es le pont du Gard et l'amphithéâtre de Nîmes. Il séjourne à Avignon, à Valence, puis « à trois pas et un saut » vient à Angers. Il étudie longtemps à Bourges et « profite beaucoup en la faculté des lois. » Enfin il vient à Orléans, où il s'applique surtout au jeu de paume. « Au regard de se rompre la teste à estudier, il ne le faisoit mie, de peur que la vue luy diminuast. » Il rencontre un jour un écolier venant de Paris. Exagérant beaucoup le travers de quelques écrivains du temps, l'écolier s'e.xprime presque uniquement en mots latins auxquels il donne la terminaison française.

Comment Pantagruel rencontra un Limousin qui contrefaisoit le langage françois.

Quelque jour, je ne say quand, Pantagruel se pourmenoit après souper avec ses compagnons par la porte dont l'on va à Paris : là rencontra un escho- Jier tout joliet, qui venoit pariceluy chemin; et après qu'ils se furent salués, luy demanda :

« Mon amy, dont viens tu à cestç heure? » L'escholier luy respondit : « De l'aime, inclyte ' et célèbre académie que l'on vocite ^ Lutèce.

— Qu'est ce à dire? dit Pantagruel à un de ses gens.

— C'est, respondit il, de Paris.

— Tu viens donc de Paris? dit il, et à quoy passez

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