‹ Rabelais. Avec une introdChapitre 41 sur 80 · Lois portant les noms de ceux qui les avaient proposées · texte numérisé non relu

Lois portant les noms de ceux qui les avaient proposées

— 2. Sacrifice que l'on faisait pour obtenir un heureux voyage.

— 3. Créanciers. — 4. Procurera. — 5. Changement. Ici, changement de créancier.

« Quand jadis, en Gaule, par l'institution des Druides, les serfs, valets, et appariteurs estoient tous vifs bruslés aux funérailles et exèques * de leurs maistres et seigneurs, n'avoient ils belle peur que leurs maistres et seigneurs mourussent? Car ensemble force leur estoit mourir. Ne prioient ils continuellement leur grand Dieu Mercure, avec Dis, le père aux escus, longuement en santé les conserver? N'estoient ils soigneux de bien les traiter et servir? Car ensemble pouvoient ils vivre au moins jusques à la mort. Croyez qu'en plus fervente dévotion vos créditeurs prieront Dieu que vivez, craindront que mourez, d'autant que plus aiment la manche que le bras, et la denare que la vie. Tesmoings les usuriers de Landerousse, qui n'a guères se pendirent, voyans les bleds et vins ravaler ^ en prix et bon temps retourner. »

Pantagruel rien ne respondant, continua Panurge : « Vray bot, quand bien je y pense, vous me remettez à point en ronfle vue*, me reprochant mes debtes et créditeurs. Dea,^ en ceste seule qualité je me reputois auguste, révérend et redoutable, que sus l'opinion de tous Philosophes (qui disent rien de rien n'estre fait), rien ne tenant, ny matière première, estois facteur et créateur.

« Avois créé. Quoy? Tant de beaux et bons créditeurs. Créditeurs sont (je le maintiens jusques au feu exclusivement) créatures belles et bonnes. Qui rien ne preste est créature laide et mauvaise, créature du vilain diantre " d'enfer.

1. Obsèques. — 2. Le denier. — 3. Baisser. — 4. Vous me déconcertez. — 5. Dà. — 6. Diable.

<i El fait. Quoy? Debtes. 0 chose rare et antiquaire M Debtes, dis je, excédantes le nombre des syllabes résultantes au couplement de toutes les consonantes avec les vocales -, jadis projeté et compté par le noble Xénocrates. A la numérosité ^des créditeurs si vous estimez la perfection des debteurs *, vous ne errerez en Arithmétique pratique. Guidez vous * que je suis aise, quand, tous les matins, autour de moy je voy ces créditeurs tant humbles, serviables et copieux en révérences? Et quand je note que, moy faisant à l'un visage plus ouvert et chère meilleure que es autres, cestuy là pense avoir sa dépesche ^ le premier, pense estre le premier en date, et de mon ris cuide que soit argent comptant. Il m'est avis que je joue encores le Dieu de la Passion de Saumur, accompagné de ses Anges et Chérubins. Ce sont mes candidats, mes parasites, mes salueurs, mes diseurs de bons jours, mes orateurs perpétuels.

« Et pensois véritablement en debtes consister la montagne de vertus héroïques descrite par Hésiode, en laquelle je tenois degré premier de ma licence ^ : à laquelle tous humains semblent tirer et aspirer, mais peu y montent pour la difficulté du chemin; voyant aujourd'hui tout le monde en désir fervent et strident appétit de faire debtes et créditeurs nouveaux. Toutes fois il n'est debteur qui veut, il ne fait créditeurs qui veut. Et vous me voulez débouter de

1. Ancienne, digne de l'anliquité. — 2. f^es consonnes avec les voyelles. — ■ 3. Au grand nombre. — 4. Débiteurs. — 5. Croyez-vous. — 6. Avoir son alïaire, être payé. — 1. Le premier rang.

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cette félicité soubeline '? Vous me demandez quand seray hors de dettes?

<( Bien pis y a: je me donne à saint Baljolin, le bon saint, en cas que, toute ma vie, je n'aie estimé debtes estre comme une connexion et coUigence ^ des cieux et terre, un entretenement unique de l'humain lignage (je dis sans lequel bientust tous humains périroient), estre par adventure celle grande âme de l'univers, laquelle, selon les académiques ^, toutes choses vivifie.

« Qu'ainsi soit *, représentez vous en esprit serein l'idée et forme de quelque monde, auquel ne soit debteur ny créditeur aucun. Un monde sans debtes! Là entre les astres ne sera cours régulier quiconques. Tous seront en désarroy. Jupiter, ne s'estimant débiteur à Saturne, le dépossédera, de sa sphère, et, avec sa chaisne homérique suspendra toutes les Intelligences, dieux, cieux, démons, génies, héros, diables, terre, mer, tous élémens. Saturne se ralliera avec Mars, et mettront tout ce monde en perturbation. Mercure ne voudra soy asservir es autres; plus ne sera leur Camille ^ comme en langue étrusque estoit nommé : car il ne leur est en rien debteur. Vénus ne sera vénérée, car elle n'aura rien preste. La Lune restera sanglante et ténébreuse : à quel propos luy départiroit le Soleil sa lumière? Il n'y estoit en rien tenu. Le Soleil ne luyra sus leur terre; les astres ne y feront influence bonne; car la terre désisloit ^ leur prester nourrissement par vapeurs et exhala-

1. Douce, comme la martre zibeline. — 2. Lien et union. — 3. Disciples de Platon. — 4. Pour prouver qu'il en est ainsi. — 5. Serviteur. — 6. Cessait.

FAITS ET DITS HEROÏQUES DU BON PANTAGRUEL 19j

lions : desquelles disoit Héraclilus, prouvoient les Stoïciens, Cicéron maintenoil eslre les estoiles alimentées.

« Entre les élémens, ne serasymbolisalion *, alternalion, ny transmutation ^ aucune. Car l'un ne se réputera obligé à l'autre : il ne luy a voit rien preste. De terre ne sera faite eau ; l'eau en air ne sera transmuée; de l'air ne sera fait feu; le feu n'eschauffera la terre. La terre rien ne produira que monstres, Titans, Aloïdes, Géans; il n'y pluyrapluye, n'y luyra lumière, n'y ventera vent, n'y sera esté ne automne. Lucifer se desliera, et, sortant du profond d'enfer avec les Furies, les Poines ^ et Diables cornus, voudra déniger des cieux tous les dieux, tant des majeurs comme des mineurs peuples.

« De cestuy monde rien ne prestant, ne sera qu'une chiennerie, qu'une brigue plus anomale que celle du recteur de Paris *, qu'une diablerie plus confuse que celle des jeux de Doué. Entre les humains, l'un ne sauvera l'autre. Il aura beau crier à l'aide, au feu, à l'eau, au meurtre, personne ne ira à secours. Pourquoy? Il n'avoit rien preste, on ne luy devoit rien. Personne n'a intérest en sa conflagration ^, en son naufrage, en sa ruine, en sa mort. Aussi bien ne prestoit il rien. Aussi bien n'eust il par après rien preste. Brief de cestuy monde seront bannies Foy, Espérance, Charité. Car les hommes sont nés pour l'aide et secours des hommes. En lieu d'elles succé-

i. Mise en commun, cotisation. —2. Échange, changement. — 3. Peines. — 4. Brigue pour l'élection du recteur de l'Université de Paris. — 5. Personne ne s'intéresse à son incendie, ne s'en afûige.

deront Défiance, Mespris, Rancune, avec la cohorte de tous maux, toutes malédictions, et toutes misères. Vous penserez proprement que là eust Pandora versé sa bouteille. Les hommes seront loups es hommes : loups garons et lutins, comme furent Lycaon, Bellérophon, Nabugotdonosor; brigans, assassineurs, empoisonneurs, malfaisans, malpensans, malveillans, haine portans un chascun contre tous, comme Ismaël, comme Métabus, comme ïimon Athénien, qui pour ceste cause fut surnommé misanthrôpos. Si * que chose plus facile en nature seroit nourrir en l'air les poissons, paistre les cerfs au fond de rOcéan que supporter ceste truandaille de monde qui rien ne preste. Par ma foy, je les hays bien.

« Et si, au patron ^ de ce fascheux et chagrin monde rien ne prestant, vous figurez l'autre petit monde, qui est l'homme, vous y trouverez un terrible tintamarre. La teste ne voudra prester la vue de ses œils pour guider les pieds et les mains. Les pieds ne la daigneront porter. Les mains cesseront travailler pour elle. Le cœur se faschera de tant se mouvoir pour les pouls des membres, et ne leur prestera plus. Le poulmon ne luy fera prest de ses soufflets. Le cerveau, considérant ce train desnaturé, se mettra en resverie, et ne baillera sentement es nerfs, ne mouvement es muscles. Somme ^, en ce monde desrayé \ rien ne devant, rien ne prestant, vous verrez une conspiration plus pernicieuse que n'a figuré Esope en son Apologue. Et périra sans doute :

{. Si bien que. — 2. A l'exemple. — 3. En somme. — 4. En désarroi.

non périra seulement, mais bien tost périra, fust ce Esculapius mesmes. Et ira soudain le corps en putréfaction : l'âme toute indignée prendra course à tous les diables, après mon argent.

« Au contraire, représentez vous un monde autre, auquel un cliascun preste, un chascun doive, tous soient debteurs, tous soient presteurs. 0 quelle harmonie sera parmy les réguliers mouvements des Cieux! 11 m'est avis que je l'entends aussi bien que fit oncqucs Platon. Quelle sympathie entre les élémens! 0 comment Nature se y délectera en ses œuvres et productions. Cérès chargée de bleds, Bacchus de vins, Flora de fleurs, Pomona de fruits, Junon, en son air serein, sereine, salubre, plaisante. Je me perds en ceste contemplation. Entre les humains, paix, amour, dilection \ fidélité, repos, festins, joie, liesse; or, argent, menue monnnoie, chaisnes, bagues, marchandises trotteront de main en main. Nul procès, nulle guerre, nul débat : nul n'y sera usurier, nul leschart ', nul chichart, nul refusant. Vray Dieu, ne sera ce l'âge d'or, le règne de Saturne, l'idée des régions Olympiques, esquclles toutes autres vertus cessent, charité seule règne, régente, domine, triomphe? Tous seront bons, tous seront beaux, tous seront justes. 0 monde heureux! 0 gens de cestuy monde heureux! 0 béats trois et quatre fois! Il m'est avis que je y suis. Je vous jure le bon Vraybis " que, si cestuy monde, béat monde, ainsi à un chascun prestant, rien ne refusant, eust Pape

1. AITcclioii. — 2. Ladre. — 3. Par corruption de : le bon vrai Dieu.

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foisonnant en cardinaux * el associé de son Sacré

collège, en peu d'années vous y verriez les saints plus drus, plus miraclifiques, à plus de leçons, plus de vœux, plus de basions *, et plus de chandelles, que ne sont tous ceux des neuf éveschés de Bretagne. Exceptez seulement saint Yves.

M Je vous prie, considérez comment le noble Patelin, voulant déifier, et, par divines louanges, mettre jusques au tiers ciel le père de Guillaume Jousseaulme, rien plus ne dit, sinon :

Et si prestoit Ses denrées à qui en vouloit.

0 le beau mot! A ce patron, figurez vous nosire microcosme {id est petit monde : ce est l'homme) en tous ses membres, prestans, empruntans, devans, c'est à dire en son naturel. Car nature n'a créé l'homme que pour prester et emprunter. Plus grande n'est l'harmonie des cieux que sera de sa police ^. L'intention du fondateur de ce microcosme est y entretenir l'âme, laquelle il y a mise comme hoste, et la vie. La vie consiste en sang. Sang est siège de l'âme. Pourtant *, un seul labeur peine ce monde : c'est forger sang continuellement. En ceste forge sont tous membres en office propre, et est leur hiérarchie telle que sans cesse l'un de l'autre emprunte, lun à l'autre preste, l'un à l'autre est debteur. La matière et métal convenable pour estre en sang transmué est

1. Entouré de beaucoup de cardinaux. — 2. Bâtons dorés, plus ou moins nombreux selon que le saint est plus ou moins vénéré. — 3. Organisation. — 4. C'est pourquoi.

baillée par nature : Pain et Viti. En ces deux sont comprises toutes espèces de alimens. Pour icelles trouver, préparer et cuire, travaillent les mains, cheminent les pieds, et portent toute ceste machine : les yeux tout conduisent. L'appétit, en rorifice de Testomac, moyennant un peu de mélancolie aigrette, que luy est transmis de la râtelle, admoneste de enfourner viande '. La langue en fait l'essay, les dents la maschent, l'estomac la reçoit, digère, et chylifie ^. Les veines mésaraïques ^ en sucent ce qu'est bon et idoine *, puis la portent au foie : il la transmue ^ de rechef, et en fait sang. Lors quelle joie pensez vous estre entre ces officiers, quand ils ont vu ce ruisseau d'or, qui est leur seul restaurant? Plus grande n'est la joie des Alchimistes, quand, après longs travaux, grand soin et despense, ils voient les métaux transmués dedansleurs fourneaux.

Pantagruel n'approuve pas ces belles théories. Il paye les dettes de Panurgc, au grand désespoir de son obligé. Peu habitué à être « quitte », Panurge ne sait quelle contenance avoir. Il aura certainement « mauvaise grâce pour les premiers mois. »

Mais une autre pensée vient bientôt chasser cette inquiétude. Panurge veut se marier. Il prend conseil de Pantagruel. 11 énumère alternativement les avantages et les inconvénients du mariage : aussi Pantagruel lui répond il alternativement : « Mariez vous donc, de par Dieu », et « Point donc ne vous mariez. » Panurge huit par perdre patience.

1. Nourriture. — 2. Transforme en chyle. — 3. Du mésentère. — 4. Convenable. — 5. Transforme.

Comment Pantagruel remonstre à Panurge difficile chose estre le conseil de mariage, et des sors homériques et virgilianes.

« Vostre conseil, dit Panurge, sous correction, semble à la chanson de Ricochet ' : ce ne sont que sarcasmes, moqueries, et redites contradictoires. Les unes destruisent les autres. Je ne say esquelles me tenir.

— Aussi, respondit Pantagruel, en vos propositions tant y a de Si et de Mais, que je n'y saurois rien fonder ny résouldre. N'estes vous assuré de vostre vouloir? Le point principal y gist : tout le reste est fortuit et dépendant des fatales dispositions du ciel. Nous voyons bon nombre de gens tant heureux en ceste rencontre qu'en leur mariage semble reluire quelque idée et représentation des joies de paradis. Autres y sont tant malheureux que les diables qui tentent les ermites par les déserts de Thébaïde et Monsserrat ne le sont davantage. Il se y convient mettre à Fadventure, les œils bandés, baissant la teste, baisant la terre, et se recommandant à Dieu au demeurant, puisqu'une fois l'on se y veut mettre. Autre assurance ne vous en saurois je donner.

« Or, voyez cy que vous ferez si bon vous semble. Apportez moy les œuvres de Virgile, et, par trois fois avec l'ongle les ouvrans, explorerons par les vers du nombre entre nous convenu, le sort futur de

1. LocLilion qui était déjà proverbiale un siècle avant Rabelais.

vostre mariage. Car, comme par sors homériques souvent on a rencontré sa destinée, aussi par sors virgilianes ont esté connues anciennement et prévues choses insignes et cas de grande importance. »

Virgile est consulté, et l'on cherche à interpréter les vers qu'a indiqués le hasard. Pantagruel comprend que le mariage de Panurge sera malheureux. Panurge comprend tout le contraire. Il faut chercher un autre genre de divination.

Comment Pantagruel conseille Panurge prévoir l'heur ou malheur de son mariage par songes.

« Or, puisque ne convenons ensemble en l'exposition des sors virgilianes, prenons autre voie de divination.

. — Quelle? demanda Panurge.

— Bonne, respondit Pantagruel, antique et authentique : c'est par songes. Car en songeant, avec conditions lesquelles dcscrivent Hippocrate, Platon, Plotin, Jamblique, Synésius, Aristoteles, Xénophon, Galen, Plutarche, Artemidorus Daldianus, Herophilus, Quintus Calaber, Theocrite, Pline, Athenseus, et autres, l'âme souvent prévoit les choses futures. Jà n'est besoing plus au long vous le prouver. Vous l'entendez par exemple vulgaire, quand vous voyez, lorsque les enfants bien netlis', bien repus et allaités dorment profondément, les nourrices s'en aller es-

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