Devin. — 2. Dragon. — 3. Naturelle. — 4. Extérieures
Médiocrité est en tout cas louée : et icy la maintiendrez. Vous mangerez à souper non fèves, non lièvres ne autre chair, non poulpre ' (qu'on nomme polype), non choux, ne autres viandes - qui pussent vos esprits animaux troubler et ofl'usquer. Car, comme le miroir ne peut représenter le simulacre des choses objectées et à luy exposées, si la polissure est par haleines ou temps nubileux offusquée, aussi l'esprit ne reçoit les formes de divination par songes, si le corps est inquiété et troublé par les vapeurs et fumées des viandes précédentes, à cause de la sympathie, laquelle est entre eux deux indissoluble. Vous mangerez bonnes poires crustuménies et bergamottes ^, une pomme de court pendu *, quelques pruneaux de Tours, quelques cerises de mon verger. Et boirez belle eau de ma fontaine.
— La condition, dit Panurge, m'est quelque peu dure. Je y consens toutes fois. Couste et vaille ^ Protestant desjeuner demain à bonne heure, incontinent après mes songeailles. Au surplus, je me recommande aux deux portes de Homère, à Morpheus, à Icelon, à Phantasus et Phabetor*^. Si au besoin ils me secourent, je leur érigeray un autel joyeux tout composé de fin dumet \
L'incertitude reste la même après le songe. Panurge, désireux de se marier, explique tout à son avantage. Pan-
\. Pourpier. — 2. Alimenls. — 3. Poire de Grustuminum, en Étrurie, vfinlées par Pline l'Ancien, et poires de Berganie. — 4. Pomme dont la queue est fort courte. — 5. Coûte que coule. — 6. Ces trois derniers noms dési^^nent soit les enfants, soit les serviteurs du Sommeil. — 7. Duvet.
tagruel persiste à comprendre que le mariage sera malheureux. Panurge, se voyant toujours dans la même indécision, rcgreUc d'être allé la veille se coucher sans souper, et déclare que personne désormais ne le fera « estre de songeailles. >
Comment Pantagruel conseille à Panurge de conférer avec une Sibylle de Panzoust.
Peu de temps après, Pantagruel manda quérir Panurge et luy dit : « L'amour que je vous porte, invétéré par succession de long temps, me sollicite de penser à vostre bien et profit. Entendez ma conception. On m'a dit que à Panzoust près le Croulay est une Sibylle très insigne, laquelle prédit toutes choses futures : prenez Epistémon de compagnie, et vous transportez devers elle, et oyez ce que vous dira.
— C'est, dit Epistémon, par aventure, une Canidie, une Sagane ', une Pythonisse et sorcière. Ce que me le fait penser est que celuy lieu est en ce nom diffamé, qu'il abonde en sorcières plus que ne fit oncques Thessalie. Je ne iray pas volontiers. La chose est illicite et défendue en la loy de Moses.
— Nous, dit Pantagruel, ne sommes mie juifs, et n'est chose confessée ne avérée que elle soit sorcière. Remettons à vostre retour le grabeau et belutement^ de ces matières. Que savons nous si c'est une onzième Sibylle, une seconde Cassandre? Et ores que Sibylle ne fust^, et de Sibylle ne méritast le nom, quel inlé-
\. Magiciennes dont parie Horace. — 2. L'examen et la discussion. — 3. Quand elle ne serait Sibylle.
rest encourez vous avec elle conférant de vostre perplexité? entendu * mesmement - qu'elle est en exislimation ' de plus savoir, plus entendre, que ne porte Tusance ne du pays ne du sexe. Que nuit savoir tousjours, et tousjours apprendre, fust ce d'un sot, d'un pot, d'une guedouflc *, d'une moufle ®, d'une pantoufle? Vous souvienne que Alexandre le Grand, ayant obtenu victoire du roy Darie en Arbelles, présens ses satrapes, quelquefois ^ refusa audience à un compagnon, puis en vain mille et mille fois s'en repentit. Il estoit en Perse, victorieux, mais tant esloigné de Macédonie, son royaume héréditaire, que grandement se contristoit, par non pouvoir moyen aucun inventer d'en savoir nouvelles : tant à cause de l'énorme distance des lieux, que de l'interposition des grands fleuves, empeschement des déserts, et objection des montagnes. En cestuy estrif ' et soigneux * pensement, qui n'estoit petit (car on eust pu son pays et royaume occuper, et là installer roy nouveau et nouvelle colonie longtemps davant que il en eust advertissement pour y obvier), davant luy se présenta un homme de Sidoine, marchand périt ^ et de bon sens, mais au reste assez pauvre et de peu d'apparence, lui dénonçant '° et affirmant avoir chemin et moyen inventé, par lequel son pays pourroit de ses victoires Indianes, luy de Testât de Macédonie et Egypte, estre en moins de cinq jours assavanté '*. Il estima la promesse tant abhorrente '- et impossible
1. Attendu. — 2. Surtout. — 3. Réputation. — 4. Fiole. — 5. Mitaine. — 6. Une fois. — 7. Peine. — 8. Qui donne du souci. — 9. Habile. — 10. Déclarant. — 11. Informé. — 12. Éloignée de la vraisemblance.
qu'oncques l'oreille prester ne luy voulut, ne donner audience.
« Que luy eust cousté ouyr et entendre ce que l'homme avolt inventé? Quelle nuisance, quel dommage eust il encouru pour savoir quel esloit le chemin, que l'homme luy vouloit démonstrer? Nature me semble non sans cause nous avoir formé oreilles ouvertes, n'y opposant portes ny closture aucune, comme a fait es œils et langue. La cause je cuide ' estre afin que tous jours, toutes nuits, continuellement puissions ouyr, et par ouye perpétuellement apprendre : car c'est le sens sus tous autres plus aptes es disciplines *. Et peut estre que celuy homme estoit ange, c'est-à-dire messagier de Dieu envoyé, comme fut Raphaël à Tobie. Trop soudain le contemna ^ : trop long temps après s'en repentit.
— Vous dites bien, respondit Epistémon : mais jà ne me ferez entendre que chose beaucoup avantageuse soit prendre d'une femme, et d'une telle femme, en tel pays, conseil et avis.
— Je, dit Panurge, me trouve fort bien du conseil des femmes, et mesmement * des vieilles. Je loue jusques es hauts cieux l'antique institution des Germains, lesquels prisoient au poids du sanctuaire ^ et cordialement révéroient le conseil des vieilles : par leur avis et response tant heureusement prospéroient comme les avoient prudentement reçues. Tesmoins la vieille Aurinie, et la bonne mère Velléda, au temps de Vespasian. Croyez que vieillesse fémi-
1. Je crois. — 2. Enseignements. — 3. Dédaigna. — 4.Siu'lout. — 5. Comme chose sacrée.
nine est tousjours foisonnante en qualité sibylline. Allons, par l'aide, allons par la vertu Dieu, allons. Adieu, frère Jean.
— Bien, dit Epistémon, je vous suivray, protestant que si j'ay advertissement qu'elle use de sort ou enchantement en ses responses, je vous laisseray à la porte, et plus de moy accompagné ne serez. »
Comment Panurge parle à la Sibylle de Panzoust.
Leur chemin fui de trois journées. La troisième, à la croupe d'une montagne, sous un grand et ample chastaignier, leur fut monstrée la maison de la vaticinatrice. Sans difficulté ils entrèrent en la case chaumine ', mal bastie, mal meublée, toute enfumée « Baste, dit Epistémon, Heraclitus, grand Scotiste et ténébreux philosophe, ne s'estonna entrant en maison semblable, exposant à ses sectateurs et disciples que là aussi bien résidoient les Dieux comme en palais pleins de délices. Et croy que telle estoit la case de la tant célébrée Hécate, lorsqu'elle y festoya le jeune Theseus, aussi celle de Hireus ou Oenopion -, en laquelle Jupiter, Neptune, et Mercure ensemble ne prirent à desdain entrer, repaistre et loger. »
Au coin de la cheminée, trouvèrent la vieille. « Elle est, s'escria Epistémon, vraie Sibylle et vray portrait