‹ Rabelais. Avec une introdChapitre 54 sur 80 · NOBLE PANTAGRUEL · texte numérisé non relu

NOBLE PANTAGRUEL

Après un joyeux prologue cl une épitre au cardinal de Châtillon, Rabelais l'eprend, au quatrième livre, le récit des aventures de ses héros. Le voyage au pays de la Dive Bouteille remplit les deux derniers livres. Douze navires composent la Hotte qui va partir du port de Thalasse. Le vaisseau de Pantagruel porte en poupe, comme enseigne « une grande et ample bouteille, à moitié d'argent bien lis et poly : l'autre moitié estoit d'or esmaillé de couleur incarnat. En quoy facile estoit juger que blanc et clairet estoient les couleurs des nobles voyagiers, et qu'ils alloient pour avoir le mot de la Bouteille. » Les autres navires portent des emblèmes analogues, excepté le second, sur la poupe duquel « estoit haute enlevée une lanterne antiquaire, faite industrieusement de pierre sphengitide et spéculaire ^ : dénotant qu'ils passeroient par Lanternois. s

Les voyageurs partent, non sans avoir appelé sur leur navigation la bénédiction divine. Le quatrième jour, on

1. Phengite, pierre de Cappadoce, dure, blanche et transparente.

arrive à Vue de Medamothi, dont le nom signifie en grec nulle part. Pantagruel y achète des objets merveilleux et est rejoint par un vaisseau que Gargantua a envoyé pour « entendre Testât et portement de son fils. »

Le cinquième jour on rencontre un vaisseau venant du pays Lanternois. On s'arrête, on devise, et Panurge se prend de querelle avec un passager de l'autre vaisseau, un marchand de moutons, nommé Dindenaull, qui s'est moqué de lui. On les apaise. Mais Panurge est rancunier et veut une terrible vengeance.

Comment, le débat apaisé, Panurge marchande avec Dindenault un de ses moutons.

Ce débat du tout apaisé, Panurge dit secrètement à Epistémon et à frère Jean : « Retirez vous icy un peu à Tescart, et joyeusement passez temps à ce que voirez. II y aura bien beau jeu, si la corde ne rompt. » Puis se adressa au marchand et de rechef but à luy plein hanap de bon vin lanternoys. Le marchand le pleigea gaillard *, en toute courtoisie et honnestelé.

Cela fait, Panurge le prioit luy vouloir de grâce vendre un de ses moutons. Le marchand luy res-, pondit : « Halas, halas, mon amy, nostre voisin comment vous savez bien trupher ^ des pauvres gens. Vraiment, vous estes un gentil chalant. 0 le vaillant acheteur de moutons. Vraybis, vous portez le minois non mie d'un acheteur de moutons, mais bien d'un coupeur de bourses. Deu ^ Colas, failloa \ qu'il feroit bon porter bourse pleine auprès de vous en la triperie sus le dégel? Han, han, qui ne vous

i. Accepta le défi, fit raison à Panurge. — 2. Railler, tromper. — 3. Interjeclion lorraine. — 4. Diminutif de fils.

eonnoislroit', vous feriez bien des vostres. Mais voyez, o bonnes gens, comment il taille de l'historiographe -I

— Patience, dit Panurge. Mais à propos, de grâce spéciale, vendez moy un de vos moutons. Combien?

— Comment, respondit le marchand, Tentendezvous, nostre amy, mon voisin? Ce sont moutons à la grande laine. Jason y prit la toison d'or. L'ordre de la maison de Bourgogne ^ en fut extrait. Moutons de Levant, moutons de haute futaye, moutons de haute graisse.

— Soit, dit Panurge. Mais, de grâce, vendez m'en un, et pour cause, bien et promptement vous payant en monnaye de Ponant, de taillis, et de basse graisse. Combien?

— Nostre voisin, mon amy, respondit le marchand, escoutez çà un peu de l'autre oreille.

Panurge. A vostre commandement.

Le marchand. Vous allez en Lanternoys?

Panurge. Voire*.

Le marchand. Voir le monde?

Panurge. Voire.

Le marchand. Joyeusement?

Panurge. Voire.

Le marchand. Vous avez nom, ce croi je, Robin mouton?

Panurge. Il vous plaist à dire.

Le marchand. Sans vous fascher.

Panurge. Je l'entends ainsi.

Le marchand. Vous estes, ce croi je, le joyeux ^ du Roy?

1. Si l'on ne vous connaissait. — 2. Faire le savant, l'important. — 3. La Toison d'Or — 4. Oui. — 5. Bouffon.

Panurge. Voire.

Le marchand. Fourchez là. Ha, ha! Vous allez voir le monde, vous estes le joyeux du Roy, vous avez nom Robin mouton. Voyez ce mouton là : il a nom Robin, comme vous. Robin, Robin, Robin. Bes, bes, bes, bes. 0 la belle voix!

Panurge. Bien belle et harmonieuse.

Le marchand. Voicy un pact qui sera entre vous et moy, nostre voisin et amy. Vous, qui estes Robin mouton, serez en ceste coupe de balance; le mien mouton Robin sera en l'autre : je gage un cent de huytres de Busch que en poids, en valeur, en estimation, il vous emportera haut et court, en pareille forme que serez quelque jour suspendu et pendu,

— Patience, dit Panurge. Mais vous feriez beaucoup pour moy et pour vostre postérité, si me le vouliez vendre, ou quelque autre du bas chœur. Je vous en prie, sire monsieur.

— Nostre amy, responditle marchand, mon voisin, de la toison de ces moutons seront faits les fins draps de Rouen; les louschets des balles de Limestre ', au prix d'elle, ne seront que bourre. De la peau seront faits les beaux marroquins, lesquels on vendra pour marroquins Turquins ou de Montélimart, ou de Espagne pour le pire. Des boyaux on fera cordes de violons et harpes, lesquelles tant chèrement on vendra, comme si fussent cordes de Munican ^ ou Aquileie, Que pensez vous?

1. D'après Ménage, les serges de limestre {lana maestro) sont des serges drapées, croisées, qui se font de la plus fine laine d'Espagne, à Rouen et à Darnetal. — 2. Munich, selon les uns; Monaco, selon les autres.

— S'il VOUS plaist, dit Panurge, m'en vendrez un; j'en seray bien fort tenu au courait de vostre liuys '. Voyez cy argent comptant. Combien? » Ce disoit monstrant son escarcelle pleine de nouveaux Henricus ^.

— « Mon amy, respondit le marchand, nostre voisin, ce n'est viande que pour Roys et Princes. La chair en est tant délicate, tant savoureuse, et tant friande que c'est basme ^. Je les amène d'un pays auquel les pourceaux (Dieu soit avec nousl) ne mangent que Myrobalans *. Les truies (saulve l'honneur de toute la compagnie) ne sont nourries que de fleurs d'oranger.

— Mais, dit Panurge, vendez m'en un, et je le vous paieray en roy, foy de piéton. Combien?

— Nostre amy, respondit le marchand, mon voisin, ce sont moutons extraits de la propre race de celuy qui porta Phryxus et Hellé par la mer dite Hellesponte. Aussi me couslent iîs bon.

— Couste et vaille ^ respondit Panurge. Seulement vendez m'en un, le payant bien.

— Nostre amy, dit le marchand, mon voisin, considérez un peu les merveilles de nature consistans en ces animaux que voyez, voire ** en un membre que estimeriez inutile. Prenez inoy ces cornes là et les concassez un peu avec un pilon de fer, ou avec un landier "'j ce m'est tout un. Puis les enterrez en vue du soleil la part que voudrez, et souvent les arrosez. En peu de mois, vous en verrez naistre les meilleurs asperges du monde. Je n'en daignerois excepter ceux

1. Au verrou de votre porle. — 2. Monnaie à l'effigie de Henri II

— 3. Baume. — 4. Fruits d'Amérique. — 5. Coûte que coûte

— 6. Même. — 1. Chenet.

de Ravenne. A propos, si vous estiez clerc, vous sauriez que, es membres plus inférieurs de ces animaux divins (ce sont les pieds), y a un os (c'est le talon, l'astragale si vous voulez), duquel, non d'autre animal du monde, fors de l'asne indien et des dorcades de Libye, l'on jouoit antiquement au royal jeu des taies ', auquel l'empereur Octavian Auguste un soir gagna plus de 30 000 escus. Vous autres n'avez garde d'en gagner autant.

— Patience, respondit Panurge. Mais expédions.

— Et quand, dit le marchand, vous auray je,nostre amy, mon voisin, dignement loué les membres internes? Les espaules, les esclanches, les gigots, le haut costé, la poitrine, le foie, la râtelle, les tripes, la vessie, dont on joue à la balle, les costelettes, dont on fait en Pygmion ^ les beaux petits arcs, pour tirer des noyaux de cerises contre les grues?

— C'est trop icy barguigné, dit le patron de la nauf ' au marchand. Vends luy si tu veux; si tu ne veux, ne l'amuse plus.

— Je le veux, respondit le marchand, pour l'amour de vous, mais il en payera trois livres tournois de la pièce, en choisissant.

— C'est beaucoup, dit Panurge. En nos pays, j'en aurois bien cinq, voire six pour telle somme de deniers. Advisez que ne soit trop. Vous n'estes le premier de ma connoissance qui, trop tost voulant riche devenir et parvenir, est à l'envers tombé en pauvreté, voire quelquefois s'est rompu le cou.

— Tes fortes fièvres quartaines, dit le marchand,

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