Os?eIe'.s. — 2. Pays des Pygmées. — 3. Navire
lourdaut sot que tu esl Par le digne vœu de Char-rous *, le moindre de ces moutons vaut quatre fois plus que le meilleur de ceux que jadis les Coraxiens ^ en Tudilanie, contrée d'Espagne, vendoient un talent d'or la pièce. Et que penses tu, ô sot à la grande paye, que valoit un talent d'or?
— Benoist monsieur, dit Panurge, vous eschauffez en vostre harnois, à ce que je vois et connois. Bien tenez, voyez là vostre argent. »
Panurge, ayant payé le marchand, choisit de tout le troupeau un beau et grand mouton, et l'emportoit criant et beslant, voyans tous les autres et ensemblement beslans, et regardans quelle part on menoil leur compagnon. Cependant le marchand disoit à ses moutonniers : « 0 qu'il a bien su choisir, le châtiant I Il s'y entend! Vrayment, le bon vrayment, je le réservois pour le seigneur de Cancale, comme bien connoissant son naturel. Car, de sa nature, il est tout joyeux et esbaudy ^ quand il tient une espaule de mouton en main, bien séante et advenante, comme une raquette gauchère ', et avec un couteau bien tranchant, Dieu sait comment il s'en escrime. »
Comment Panurge fit en mer noyer le marcliand et les moutons.
Soudain, je ne say comment, le cas fut subit, je ne eus loisir le considérer, Panurge, sans autre chose
1. Monastère du Poitou auquel Charleniagne avait donné des reliques nommées la digne vertu et le digne vœu. — 2. Les Coraxiens, qui habitaient la Golchide, allaient vendre leurs moutons en Espagne, — 3. Réjoui- — 4. Tenue dans la main gauche.
dire, jette en pleine mer son mouton criant et beslant. Tous les autres moutons crians et beslans en pareille intonation commencèrent soy jeter et sauter en mer après à la file. La foule estoit à qui premier y sauteroit après leur compagnon. Possible n'estoit les en garder : comme vous savez estre du mouton le naturel, toujours suivre le premier quelque part qu'il aille. Aussi le dit Aristoteles estre le plus sot et inepte animant du monde.
Le marchand, tout effrayé de ce que davant ses yeux périr voyoit et noyer ses moutons, s'efforçoit les empescher et retenir de tout son pouvoir. Mais c'estoit en vain. Tous à la file sautoient dedans la mer et périssoient. Finablement, il en prit un grand et fort par la toison sus le tillac de la nauf, cuidant ainsi le retenir, et sauver le reste aussi conséquemment. Le mouton fut si puissant qu'il emporta en mer avec soy le marchand, et fut noyé \ en pareille forme que les moutons de Polyphemus, le borgne Cyclope, emportèrent hors la caverne Ulyxes et ses compagnons. Autant en firent les autres bergers et moutonniers, les prenans uns par les cornes, autres par les jambes, autres par la toison. Lesquels tous furent pareillement en mer portés et noyés misérablement.
Panurge, à costé du fougon *, tenant un aviron en main, non pour aider aux moutonniers, mais pour les engarder de grimper sus la nauf et évader le naufrage, les preschoit éloquentement, comme si fust un petit frère Olivier Maillard ^, ou un second frère
1. Le marchand fut noyé. — 2. Foyer, cuisine du vaisseau. — 3. Prcdicaleur du temps de Louis XL
FAITS ET DITS HÉROÏQUES DU NOBLE PANTAGRUEL 2ol
Jean Bourgeois ', leur remonstrant, par lieux de rhétorique, les misères de ce monde, le bien etlheur de l'autre vie, affirmant plus heureux estre les trespassés que les vivans en ceste vallée de misère, et à un chascun d'eux promettant ériger un beau cénotaphe et sépulcre honoraire au plus haut du mont Cenis, à son retour de Lanternoys, leur optant -, ce néantmoins, en cas que vivre encore entre les humains ne leur faschast, et noyer ainsi ne leur vinst à propos, bonne adventure et rencontre de quelque baleine laquelle au tiers jour subséquent les rendist sains et saulves en quelque pays de satin ^ à l'exemple de Jonas.
La nauf vidée du marchand et des moutons : « Reste il icy, dit Panurge, ulle * ame moutonnière? Où sont ceux de Thibault l'Agnelet? Et ceux de Regnault Belin, qui dorment quand les autres paissent? Je n'y say rien. C'est un tour de vieille guerre. Que t'en semble, frère Jean?
— Tout bien de vous, respondit frère Jean. Je n'ay rien trouvé mauvais, sinon qu'il me semble que, ainsi comme jadis on souloit ^ en guerre, au jour de bataille, ou assaut, promettre aux soudars double paye pour cestuy jour : s'ils gagnoient la bataille, on avoit prou de quoy payer : s'ils la perdoient, c'eust esté honte la demander, comme firent les fuyars Gruyers ^ après la bataille de Cérizolles : aussi qu'en fin vous deviez le payement réserver; l'argent vous demourast en bourse.
1. Prédicateur mort en 1494. — 2. Souhaitant. — 3. Délicieux ou peut-être, imaginaire. — 4. Quelque. — 5. Avait coutume. — 6. Troupes mercenaires levées dans le- comté de Gruyère.
2o2 PAGES CHOISIES DE RABELAIS
— Vertu Dieu, dit Panurge, j'ay eu du passe temps pour plus de cinquante mille francs. Retirons nous, le vent est propice. Frère Jean, escoute icy. Jamais homme ne me fît plaisir sans récompense, ou reconnoissance, pour le moins. Je ne suis point ingrat, et ne le fus, ne seray. Jamais homme ne me fit déplaisir sans repentance, ou en ce monde ou en l'autre. Je ne suis point fat ' jusque là.
— Tu, dit frère Jean, te damnes comme un vieil diable. Il est escrit : Mihi vindictam ^ et Coetera. Matière de bréviaire. »
Les voyageurs s'arrêtent à lile d'Ennasin dont les habi tants ont le nez « en figure d'un as de treuflles », et sont tous parenis et alliés ensemble. Ils font escale en l'ile de Cheli, où règne le roy saint Panigon. Puis ils arrivent à File de Procuration, pays des Chicanous.
Rabelais, qui, dans les livres précédents, a si finement raillé les juges, ménage encore moins les Chicanous, c'està-dire les huissiers et sergents. Les malheureux paient, il est vrai, pour celui qui les emploie, comme le remarque Épistémon. Mais ils se présentent avec des manières si onctueuses et servîtes qu'on ne les plaint pas trop d'être si rudement daubés.
Comment Pantagruel passa Procuration, et de
l'estrange manière de vivre
entre les Chiiquanous.
Continuant nostre route, au jour subséquent, passasmes Procuration, qui est un pays tout chaffourré et barbouillé. Je n'y connu rien. Là vismes des Pro-