Sot. — 2. Allusion à un passage de aint Paul
cultous ' et Chiquanous, gens à tout le poil. Ils ne nous invitèrent à boire ne à manger. Seulement, en longue multiplication de doctes révérences, nous dirent qu'ils estoient tous à nostre commandement, en payant. Un de nos truchemens racontoit à Pantagruel comment ce peuple gagnoient leur vie en façon bien estrange, et en plein diamètre contraire aux Romicoles'. A Rome, gens infinis gagnent leur vie à empoisonner, à battre et à tuer. Les Chiquanous la gagnent à estre battus. De mode que, si par long temps demouroient sans estre battus, ils mourroient de maie faim, eux, leurs femmes et enfants.
« La manière, dit le truchement, est telle. Quand un moine, prestre, usurier ou advocat, veut mal à quelque gentil homme de son pays, il envoie vers luy un de ces Chiquanous. Chiquanous le citera, l'adjournera, le outragera, le injuriera impudentement, suivant son record ^ et instruction : tant que le gentil homme, s'il n'est paralytique de sens, et plus stupidc qu'une rane gyrine \ sera contraint luy donner bastonnades, et coups d'espée sur la teste, ou la belle jarretade, ou mieux le jeter par les créneaux et fenestres de son chasteau. Cela fait, voilà Chiquanous riche pour quatre mois, comme si coups de bastori fussent ses naïves ^ moirisons. Car il aura du moine, de l'usurier ou advocat salaire bien bon, et réparation du gentil homme, aucunesfois*' si grande et excessive que le gentil homme y perdra tout son avoir, avec danger de misérablement pourrir en prison, comme s'il eust frappé le Roy.
1. Procureurs. — 2. Habitants de Rome, — 3. Avertissement. — 4. Grenouille informe. — 5. Naturelles. — 6. Quelquefois.
•::; i PAGES cnoisiES de rabelais
— Contre tel inconvénient, dit Panurge, je say un remède très bon, duquel usoit le seigneur de Basché.
— Quel? demanda Pantagruel.
— Le seigneur de Basché, dit Panurge, estoit homme courageux, vertueux, magnanime, chevalereux. Il, retournant de certaine longue guerre, en laquelle le duc de Ferrare, par Taide des François, vaillamment se défendit contre les furies du pape Jules second, par chascun jour estoit adjourné, cité, chiquané, à l'appétit et passe temps du gras prieur de Saint Louant.
« Un jour, desjeunant avec ses gens (comme il estoit humain et débonnaire), manda quérir son boulanger, nommé Loyre, et sa femme, ensemble le curé de sa paroisse, nommé Oudart, qui le servoit de sommelier, comme lors estoit la coustume en France, et leur dit en présence de ses gentilshommes et autres domestiques : « Enfans, vous voyez en quelle fascherie me jettent journellement ces maraulx Chiquanous. J'en suis là résolu que, si ne me y aidez, je délibère abandonner le pays, et prendre le parti du Soubdan * à tous les diables. Désormais, quand céans ils viendront, soyez prests, vous Loyre et vostre femme, pour vous représenter en ma grande salle avec vos belles robes nuptiales, comme si l'on vous fiançoit, et comme premièrement fustes fiancés. Tenez : voilà cent escus d'or lesquels je vous donne pour entretenir vos beaux accoustremens. Vous, messire Oudart, ne faillez 2 y comparoistre en vostre beau supellis ' et estolle, avec l'eau beniste, comme
i. Sultan. — 2. Ne manquez pas de. — 3. Surplis.
pour les fiancer. Vous pareillement, Trudon (ainsi estoit nommé son labourineur), soyez y avec voslre llute et labour. Les paroles dites, et la mariée baisée, au son du tabour vous vous baillerez l'un à l'autre du souvenir des nopces : ce sont petits coups de poing. Ce faisans, vous n'en souperez que mieux. Mais, quand ce viendra au Chiquanous, frappez dessus comme sus seigle verde : ne l'espargnez. Tapez, daubez, frappez, je vous en prie. Tenez, présentement je vous donne ces jeunes gantelets de jouste, couvers de chevrotin '. Donnez luy coups sans compter, à tort et à travers. Celuy qui mieux le daubera je reconnoistray pour mieux affectionné. N'ayez peur d'en estre repris en justice. Je seray garant pour tous. Tels coups seront donnés en riant, selon la coustume observée en toutes fiançailles.
— Voire mais, demanda Oudart, à quoy connoistrons nous le Chiquanous? Car en ceste vostre maison journellement abordent gens de toutes parts.
— Je y ay donné ordre, respondit Basché. Quand à la porte de céans viendra quelque homme ou à pied ou assez mal monté, ayant un anneau d'argent gros et large au poulce, il sera Chiquanous. Le portier, l'ayant introduit courtoisement, sonnera la campanelle ^ Alors soyez prests, et venez en salle jouer la tragique comédie que je vous ay exposée. »
Ce propre jour, comme Dieu le voulut, arriva un vieil, gros et rouge Chiquanous. Sonnant à la porte, fut par le portier reconnu à ses gros et gras houseaux ^, à sa meschante jument, à un sac de toile