‹ Rabelais. Avec une introdChapitre 57 sur 80 · Chevr.au. — 2. Cloche. — 3. Bottes · texte numérisé non relu

Chevr.au. — 2. Cloche. — 3. Bottes

plein d'informations attaché à sa ceinture : signamment ' au gros anneau d'argent qu'il avoit au poulce gausche. Le portier luy fut courtois, le introduict honestement, joyeusement, sonne la campanelle. Au son d'icelle, Loyre et sa femme se vestirent de leurs beaux habillemens, comparurent en la salle faisans bonne morgue ^. Oudart se revestit de supellis et d'estolle; sortant de son office, rencontre Chiquanous, le mène boire en son office longuement, cependant qu'on chaussoit gantelets de tous costés, et luy dit : « Vous ne pouviez à heure venir plus opportune. Nostre maistre est en ses bonnes, nous ferons tantost bonne chère; tout ira par escuelles; nous sommes céans de nopces : tenez, buvez, soyez joyeux. »

« Pendant que Chiquanous buvoit, Basché, voyant en la salle tous ses gens en équipage requis, mande quérir Oudart. Oudart vient, portant l'eau bénisle. Chiquanous le suit. Il, entrant en la salle, n'oublia faire nombre de humbles révérences, cita Basché. Basché luy fît la plus grande caresse du monde, luy donna un angelot % le priant assister au contrat et fiançailles. Ce que fut fait. Sus la fin, coups de poing commencèrent sortir en place. Mais, quand ce vint au tour de Chiquanous, ils le festoyèrent à grands coups de gantelets, si bien qu'il resta tout estourdy et meurtry : un œil poché au beurre noir, huit costes freussées*, le bréchet ^ enfondré, les omoplates en quatre quartiers, la maschouere inférieure en trois lopins : et le tout en riant. Dieu sait comment

1. Particulièrement. — 2. Fière mine. — 3 Monnaie d'or porlanl la np;ure d'un ange ou de saint Michel. — 4. Rompues. — 5. Sternum.

Oudaii y opéroit, couvrant de la manche de son suppcllis le gros gantelet asseré, fourré d'hermines, car il estoit puissant ribault*.

(( Ainsi retourne à Flsle Boucharl Chiquanous, accoustré à la tigresque ^, bien toutesfois satisfait et content du seigneur de Basché : et, moyennant le secours des bons chirurgiens du pays, vesquit ^ tant que voudrez. Depuis n'en fut parlé. La mémoire en expira avec le son des cloches, lesquelles carillonnèrent à son enterrement. »

Comment à l'exemple de maistre François Villon le seigneur de Basché loue ses gens.

« Chiquanous issu du chasteau et remonté sus son esgue orbe (ainsi nommoit il sa jument borgne), Basché sous la treille de son jardin secret manda quérir sa femme, ses damoiselles, tous ses gens; fit apporter vin de collation, associé d'un nombre de pastés, de jambons, de fruits et fromages, but avec eux en grande allégresse, puis leur dit :

« Maistre François Villon, sus ses vieux jours, se retira à Saint-Maixent en Poitou, sous la faveur d'un homme de bien, abbé dudit lieu. Là, pour donner passetemps au peuple, entreprit faire jouer la Passion en gestes et langage poictevin. Les rolles distribués, les joueurs recollés *, le théâtre préparé, dit au maire et eschevins que le Mystère pourroit estre

1. Vigoureux gaillard. — 2. Tacheté par les coups, semblable à une peau de tigre. — 3. Vécut. — 4. Rassemblés.

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prest à l'issue des foires de Niort : restoit seulemeiil trouver habillemens aptes aux personnages. Les maire et eschevins y donnèrent ordre. II, pour un vieil paysant habiller qui jouoit Dieu le Père, requit frère Estienne, secrétain ' des Cordeliers du lieu, luy presler une chappe et estoUe. Estienne le refusa, alléguant que, par leurs statuts provinciaux, estoit rigoureusement défendu rien bailler ou prester pour les jouans. Villon répliquoit que le statut seulement concernoit farces, mommeries, et jeux dissolus, et qu'ainsi l'avoit vu pratiquer à Bruxelles et ailleurs. Eslienne, ce non obstant, luy dit péremptoirement qu'ailleurs se pourvust, si bon luy sembloit, rien n'espérast de sa sacristie. Car rien n'en auroit, sans faute. Villon fit aux joueurs le rapport en grande abomination, adjoustant que de Eslienne Dieu feroit vengeance et punition exemplaire bien tost.

« Au samedi subséquent, Villon eut advertissement que Estienne, sus la poultre ^ du couvent, estoit allé en questeàSaint Ligaire,et qu'il seroit de retour sus les deux heures après midy. Adonc ^ fit la monstre * de la diablerie parmi la ville et le marché. Les diables estoient tous capparassonnés de peaux de loups, de veaux et de béliers, passementées de testes de moutons, de cornes de bœufs, et de grands havets ^ de cuisme; ceints de grosses courroies esquelles pendoient grosses cymbales^ de vaches, et sonnettes de mulets à bruit horrifîque. Tenoient en main aucuns ' basions noirs pleins de fusées; autres portoient longs

1. Sacristain. — 2. Jeune jument. — 3. Alors. — 4. La parade, l'e-xhibition. — 5. Crocs. — 6. Clochettes. — 7. Quelques-uns tenaient à. la main.

tisons allumés, sus lesquels, à chascun carrefour, jetoient pleines poignées de parasine ' en poudre, dont sortoit feu et fumée terrible.

« Les avoir ainsi conduits avec contentement du peuple et grande frayeur des petits enfans, finalement les mena banqueter en une cassine - hors la porte en laquelle est le chemin de Saint Ligaire. Arrivans à la cassine , de loin il aperçut frère Estienne, et leur dit en vers macaroniques :

Hic est de patria, natus de gente belistra, Qui solet antiquo bribas portare bisacco ^.

— Par la mordienne, dirent adonc les diables, il n"a voulu prester à Dieu le Père une pauvre chappe : faisons luy peur.

— C'est bien dit, respond Villon. Mais cachons nous jusqu'à ce qu'il passe, et chargez vos fusées et tisons. »

« Frère Estienne arrivé au lieu, tous sortirent au chemin, au davant de luy, en grand effroy, jelans feu de tous costés sus luy et sa poultre, sonnans de leurs cymbales, et hurlans en diable : Hho, hho, hho, hho! brrrourrrourrs, rrrourrs, rrrourrs! Hou, hou, hou! Hho, hho, hho! frère Estienne, faisons nous pas l)ien les diables?

« La poultre toute effrayée se mit au trot, à bonds, et au galop; à ruades, fressurades*, doubles pédales, tant qu'elle rua bas frère Estienne, quoiqu'il se tinst

i. Poix résine. — 2. Maisonnette. — 3. Celui-là est de patrie et de race bélitre, qui a coutume de porter des bribes dans un antique bissac. — 4. Mouvements violents.

à l'aube du bast ' de toutes ses forces. Ses estrivières estoient de cordes : du costé hors le montoir, son soulier fenestré ^ estoit si fort entortillé qu'il ne le put oncques retirer. Ainsi estoit trainé par la poultre, tousjours multipliante en ruades contre luy, et fourvoyante de peur par les haies, buissons et fossés. De mode qu'elle luy cobit ^ toute la teste, si que la cervelle en tomba près la croix Osannière *, puis les bras en pièces, l'un çà, l'autre là, les jambes de mesmes; puis des boyaux fit un long carnage, en sorte que la poultre, au couvent arrivante, de luy ne portoit que le pied droit et soulier entortillé.

« Villon, voyant advenu ce qu'il avoit pourpensé, dit à ses diables : « Vous jouerez bien, messieurs les diables, vous jouerez bien, je vous affie^. 0 que vous jouerez bien! Je despite ® la diablerie de Saumur, de Doué, de Montmorillon, de Langés, de Saint Espain, de Angiers, voire, par Dieu, de Poitiers avec leur parlouoire, en cas qu'ils puissent estre à vous parragonnés ^ 0 que vous jouerez bien I »

« Ainsi, dit Basché, prévoy je, mes bons amis, que vous dorénavant jouerez bien ceste tragique farce, vu que, à la première monstre et essay, par vous a esté Chiquanous tant disertenent daubé, tapé, et chatouillé. Présentement, je double à vous tous vos gages. Vous, m'amie, disoit il à sa femme, faites vos honneurs comme vous voudrez. Vous avez en vos mains et conserve tous mes trésors. Quant est de moy, pre-

l. La charpente de la selle. — 2. Attaché par des lanières croisées, représentant comme des carreaux de fenêtre. — 3. Martela, brisa. — 4. Près de laquelle on chante Hosanna le jour des Rameanx. — 5. Assure. — 6. Défie. — 7. Comparés.

mièrement je boy à vous tous, mes bons amis. Or çà, il est bon et frais. Secondement, vous, maistre (riiostel, prenez ce bassin d'argent. Je le vous donne. Vous, escuyers, prenez ces deux coupes d'argent doré. Vos pages de trois mois ne soient fouettés. M'amie, donnez leur mes beaux plumails blancs avec les pampillettes ' d'or. Messire Oudart, je vous donne ce flacon d'argent; cestuy autre je donne aux cuisiniers; aux varlets de chambre je donne ceste corbeille d'argent; aux palefreniers je donne ceste nacelle d'argent doré; aux portiers je donne ces deux assiettes; aux muletiers ces dix happesoupes^. Trudon, prenez toutes ces cuillères d'argent et ce drageoir. Vous, laquais, prenez ceste grande salière. Servez moy bien, amis, je le reconnoistray, croyans fermement que j'aimerois mieux, par la vertu Dieu, endurer en guerre cent coups de masse sur le heaulme au service de nostre tant bon Roy, qu'estre une fois cité par ces mastins Chiquanous, pour le passetemps d'un tel gras prieur. »

Continuation des Chiquanous daubés en la maison de Basché.

« Quatre jours après, un autre jeune, haut, et maigre Chiquanous alla citer Basché à la requeste du gras prieur. A son arrivée, fut soudain par le portier reconnu, et la campanelle sonnée. Au son

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